Sunday, April 27, 2008

Savez-vous parler "guanxi" ?

Comment dit-on « facebook » en chinois ? Guanxi... Ou l'art du networking. Certains disent avoir un bon karma, d'autres une bonne étoile, ici on dit avoir un bon guanxi : un paquet de relationnel, une toile épaisse et bien entremaillée qui vous tient fermement en place dans la société.

Impossible de rien faire sans guanxi. Guanxi s'occupe de vous, guanxi vous prend en main, guanxi vous présente, vous introduit, vous donne un visage, provoque les poignées de mains, les sourires, les cadeaux et le lèche-bottisme. Guanxi vous protège, terrifie les attaquants, elle a une armure et un sabre comme dans les légendes médiévales de l'Empire, rien ne peut attaquer guanxi. En surface, guanxi a un paquet de cartes de visite en poche, qu'il faut donner des deux mains, toujours, et recevoir de même. Un geste de la tête vers le bas, ou au moins le regard, pour accompagner. Guanxi aime trinquer aussi, « ganbei ! » si l'on doit vider le verre, « he ! » si l'on doit simplement boire. Inutile de se regarder dans les yeux, les Chinois n'ont pas peur du mauvais sexe, ils sont superstitieux mais point quant il s'agit de guanxi... Par ailleurs le sexe comme priorité nationale est une particularité qu'ils laissent aux Français, papes internationaux du « laman », alias « romantisme » (voir article précédent sur ce dernier sujet).

Guanxi, donc, peut vous mener très loin en Chine, ou très bas, c'est comme on veut. Le compère de guanxi est « pengyou », l'« ami », qui est toujours dans les parages et surgit facilement : dans une bouche nouvellement rencontrée on ne tardera ainsi pas à entendre clamer « pengyou, pengyou ! hao pengyou ! », ce qui signifie que vous êtes, ça y est, l'heureux ami tout juste déniché, ou, le cas échéant, que la personne mentionnée juste auparavant s'avère justement, oh surprise, être un grand ami. Grand ami signifie carte de visite dans le porte carte. Qu'on n'aille pas s'y méprendre, chose pourtant facile pour nous autres Européens, lents à la détente il faut bien le dire, pour qui il prend plusieurs mois, voire des années parfois, pour consolider un « ami »... Je ne suis pas sûre qu'il existe la distinction, en chinois, entre « copain » et « ami », voilà une recherche linguistique à explorer plus avant...

Guanxi est sexuée. Il y a le guanxi des femmes, et celui des hommes. Les femmes sont dotées, dans ce domaine-ci comme dans d'autres, d'un régime spécial. En tant que représentante de la gent féminine (mais l'interlocuteur n'avait pas saisi qu'il y avait une nuance entre femme occidentale et femme chinoise, nuance peut-être même tracée à l'encre de Chine non diluée, si vous voyez ce que je veux dire en termes de contraste...), j'ai eu droit à une approche guanxistique toute caractéristique, que j'ai su apprécier à sa juste valeur, en gardant presque mon calme...

Je me suis lancée récemment dans un business de cartes postales à base de dessins, ce qui m'a d'une certaine façon rapprochée de la Chine, d'une autre face de la Chine en tout cas, fort intéressante elle aussi, après le volet enseignement et pédagogie. L'affaire m'a menée à développer force guanxi, j'ai pu rencontrer un paquet de gens, échanger en chinois petit nègre comme en anglais ou en français avec une population variée, ce qui est toujours quelque chose qui m'enchante, tout autant que les longues heures de travail solitaire et de silence emmuré... Au cours de ces échanges, j'ai pu rencontrer un énergumène hautement guanxitique, le show business local, armé de deux portables et promenant longuement son regard, au-dessus d'un journal déplacé partout sous le bras, dans les cafés occidentaux, à la recherche sans doute d'un guanxi plus international, ou plus féminisé qui sait...

L'énergumène a attaqué par le volet facile, l'amour de l'art, le goût sans fin des dessins, des couleurs, du trait, absolument fabuleux. Il a cependant mêlé à sa palette, indubitablement, des faux pas tout naïfs et plutôt pas très internationaux, pour le coup : le côté paternaliste et mécène, le goût du voyage à deux en voiture − il allait d'ailleurs, sans même que je ne lui ai rien demandé, me fournir sans problème un permis de conduire chinois, grâce à un guanxi de ses amis ; s'y croyait déjà... −, le désintérêt pour le business, ayant franchi la cinquantaine, la fortune et l'effort ; l'étonnement qu'une femme puisse prétendre « travailler » (d'où pense-t-il que sortent les dessins ?), l'étonnement tout simplement qu'elle puisse imaginer avoir des relations purement professionnelles avec lui, sans nulle intervention du facteur « guanxi féminin », alias promotion canapé...

Jamais en deux ans ici je n'avais ressenti une telle rage. Le type était intéressant, il avait, depuis plusieurs années, parcouru le Yunnan et les pays voisins à la recherche de maisons traditionnelles, qu'il avait démontées pierre par pierre et remontées sur un terrain proche de Kunming, devenu studio de cinéma en plein air, louable par qui souhaite plonger son film dans une atmosphère nostalgique, la Chine traditionnelle récupérée in extremis et condensée le long de deux rues en carton semi-pâte. Grâce à lui, des maisons du centre de Kunming (qu'il s'agit de venir voir avant la fin de l'été, je pense, si l'on veut saisir encore une miette de ce qui sera bientôt aplani totalement et remonté sous la forme d'un Disneyland presque bien imité...) ont pu être sauvées, elles côtoient désormais des murs de villages et, non loin, des temples du Myanmar et de Thaïlande, dans un joyeux mélange où percent à peine le décalage et le trébuchement bancal, où l'on s'attend à tout moment à voir surgir une carriole défoncée et des haillons dans la brume, où restent collés en fait des restes de posters techniques des tournages tout juste nettoyés.

Voilà qui pourrait devenir l'attraction préférée des touristes occidentaux, en mal de ruines et de nostalgie dans ce pays où la grue et le marteau sont rois, tandis que les touristes chinois se précipiteraient dans « Kunming Old Street » , le Disneyland en préparation, dans lequel on trouvera sans doute, comme à Chengdu, un succédané de culture yunnannaise, compacté de façon fort pratique en porte-clefs, yoyos et gobelets papiers...

Toujours est-il que ce type là a su réveiller en moi la plus grande rage, tout autant qu'il m'a édifiée en matière de guanxi, pas dans le sens qu'il entendait, malheureusement pour lui, sens qui résidait en ses longs discours sur l'importance, pour les artistes, de pratiquer le guanxi, sans lequel ils ne valaient rien ; et valoir quelque chose, n'est-ce pas, était fondamental, il s'agissait d'abord de se faire un nom bien résonnant, comme une caisse sonore, et puis il serait toujours temps après de voir ce que l'on met dans la caisse... Je ne suis même pas sûre que cette dernière préoccupation lui soit montée une minute à la tête, le guanxi en lui-même faisant bien l'affaire après tout. Non, s'il m'a édifiée en matière de guanxi, c'est plutôt en me donnant à comprendre la portée de ce vent de creux qui peut, tout autant qu'il porte, bien entendu, le travail, souffler à en détruire les fondations mêmes, dans ce pays comme dans le nôtre, mais ici avec la particularité d'être officialisé et vénéré comme quelque chose d'immensément respectable.

En particulier, la situation d'une femme en Chine face au guanxi se résume à l'annulation : une femme chinoise, aujourd'hui encore, à part sans doute bien entendu quelques exceptions, notamment dans les milieux branchés et éduqués de Pékin ou Shanghai, ne peut pas refuser une relation avec un « puissant », qu'il ait de l'argent ou du grade, ou les deux. On m'a raconté depuis une histoire intéressante, d'un policier venu draguer ouvertement la compagne chinoise d'un jeune Français, sous les yeux de ce dernier, sous le prétexte qu'elle avait tout intérêt à sortir avec lui étant donnée sa position sur l'échelle du pouvoir ; du jeune Français prenant sa copine sous le bras et disant ses quatre vérités au soi-disant tout-puissant ; et de la jeune femme tremblant de peur, se demandant si ce que son ami avait fait était bien raisonnable...

J'ai vu également un film passionnant sur le sujet, et sur la société chinoise actuelle, présentée sous forme d'échelles et de jeux de pouvoir dans le cadre d'un immeuble moderne tout juste sorti de terre et de béton armé, que je vous recommande : « Curiosity kills the cat » (traduction sans doute en chinglish de l'un de ces proverbes chers aux Chinois...).

La féminité en Chine est une source d'intrigue pour moi, je suis saisie par le contraste entre la participation au travail, y compris aux travaux les plus durs ou physiques, des femmes, leur éducation croissante et égalitaire je pense, et les carcans dans lesquels elles sont prises par ailleurs, la soumission à des croyances ancestrales, ou encore à des situations qui pour nous peuvent sembler paradoxales, le contrôle de leur désir d'enfants, par exemple, réduit à un par famille, allié au maintien d'une peur générale de la pilule, à laquelle on préfère largement, semble-t-il, l'avortement multi récidiviste... Ceci, cela dit, se défend, et loin de moi l'idée de dire que la pilule fait la féminité, ni la santé, cependant il me semble que la capacité à pouvoir allier librement différentes facettes de sa vie peut constituer ce que l'on valorise, en Occident en tout cas, comme une féminité épanouie. Personnellement, entre la perspective d'un avortement bi-mensuel et l'abstinence, je me demande si je ne choisirais pas la deuxième option, quitte à faire une croix sur une facette plus ou moins essentielle de la vie − là encore les civilisations peuvent s'entendre ou se disputer sur le sujet...

Je suis intriguée par les contrastes entre ces femmes « bulldozers », la quarantaine, cinquantaine d'années, goudronnant les routes, marchant les pieds en canard et hurlant dans les bus, et la nouvelle génération d'étudiantes, d'employées du secteur tertiaire, qui semble redoubler d'efforts pour se « féminiser », mais qui pour moi échoue tout aussi lamentablement... Ici comme dans beaucoup de domaines, on applique facilement le vernis extérieur, on s'approprie des codes copiés du dehors, mais on ne réfléchit pas vraiment à ce qui peut provoquer ces codes, ou les annuler. A ce qui peut faire un individu, une féminité. Devenir individu n'est pas particulièrement valorisé, il faut dire, pourquoi donc alors les femmes se lanceraient-elles dans cette recherche personnelle ? En tout cas, elles font des clients parfaits pour les magazines et autres stéréotypeurs professionnels, qui leurs expliquent qu'en combinant la dentelle, les talons, le maquillage et la permanente, elles ont tout gagné.

Il y a tous les cas de figures bien entendu, et les milieux sociaux, lieux de vie et niveaux d'éducation jouent beaucoup, même si je ressens, pour ma part, un malaise général face à cette féminité chinoise. Les textes théoriques sur le sujet pourraient dire que peut-être les Chinoises ne sont pas vraiment dans l'attention à leur plaisir, à leur désir, à leurs possibilités... Dans les campagnes du Yunnan bien sûr on pratique encore le mariage forcé, et toutes autres formes d'arrangements, selon les rites des minorités locales également. Dans les villes il en va autrement, mais l'impression générale qui me vient, des conversations ou des scènes que j'observe dans les cafés étudiants, ou de ce que l'on a pu me raconter, c'est que les femmes semblent toujours en demande, ennuyeuses, frustrées, en attente de quelque chose de la part de l'homme, que ce soit une sécurité financière pour celles de la campagne, ou, pour celles des villes, un monde paradisiaque, l'idéal « romantique » qu'elles se croient en droit d'exiger, le chevalier servant, fidèle, aimant, et pleins d'attentions matérielles... La femme attend de l'homme, mais ne se perçoit pas quant à elle comme pouvant lui apporter quelque chose. Elle se précipite dans le mariage, l'exige même assez rapidement le plus souvent, comme sous un parapluie qu'elle n'imagine même pas elle-même contribuer à tenir. Et inversement, un homme se perçoit nécessairement comme un pourvoyeur convoité d'argent, de voiture, et pourquoi pas de guanxi, comme cet énergumène cinématographique que je citais tout à l'heure... A ce compte là je comprends que tous ils ne tarissent pas d'éloges sur un « romantisme » à la française...

Quoi qu'il en soit, j'ai du mal à établir des connexions vraiment sincères et enrichissantes avec les Chinoises que je rencontre à Kunming, sauf avec certaines venues souvent de Pékin ou d'autres grandes villes « de l'Est », ayant fait le choix d'une vie un peu différente, ayant choisi le Yunnan par exemple au prix de s'éloigner de leurs parents (qui cela dit, dans de nombreux cas, finissent par déménager dans la région pour se rapprocher...).

Il me tarde pour cette raison de reprendre un bain de Paris, d'oublier quelques temps les écarts gigantesques de culture, les niveaux d'éducation aux antipodes, la position d'« étrangère », qui viennent polluer la relation avant tout humaine que l'on souhaiterait toujours avoir, simplement et authentiquement. Les choses ne sont pas si simples, il y a toujours des filtres qui viennent se coller entre soi et le monde, et il faut rester vigilant pour ne pas les laisser s'accumuler...

J'ai donc, ça y est, un billet d'avion en poche pour Paname, j'ai du mal à réaliser, j'ai vidé pour cela les dernières économies de mes dix-huit mois d'école, passées outre cela dans un an de loyer et l'équipement de mon appartement... Je ne laisserai ainsi pas de yuans en stand by dans les caisses du pays, ce qui n'est pas plus mal vue l'ambiance actuelle. J'ai l'impression que la flamme olympique a mis le feu, c'est bien triste selon moi ce qui se passe ces temps-ci entre la Chine et le monde, ce pays qui était en train de s'ouvrir et qui risque de se replier orgueilleusement pour cause de méfiance généralisée de part et d'autre de la muraille frontalière... Quelque chose me dit qu'il fera bon ne pas être étranger en Chine cet été, c'est en tout cas au moins une justification supplémentaire que je me donne pour ce retour, par ailleurs et avant tout choisi et source de grand plaisir... L'ambiance est déjà pesante en ce moment ; je ressens, même très diluée, l'animosité diffusée très certainement sur les ondes, et répercutée dans quelques centres stratégiques, Carrefour par exemple, autrefois ambassadeur du nouvel art de vivre, hébergeur radieux de la nouvelle et vénérable consommation, et aujourd'hui pris sous les jets de pierre, comme symbole du diable étranger... José Bové n'aurait pas mieux fait...

J'ai passé le mois dernier à recevoir des pétitions de toute part, que bien entendu je n'ai pas signées, car j'ai l'intention de rester en Chine quelques temps encore si possible et garde ma boite email de tout cryptage embarrassant, mais aussi parce que je n'ai pas d'opinion tranchée sur la question. Il est, pas très loin de Kunming, un royaume où je crois les jeunes expatriés aux quatre coins du monde ne reviendraient pas nécessairement, même libres, car c'est avant tout la misère et la crasse qui leur viennent à l'esprit quand ils pensent à leur terre d'origine. Pas exactement le son des clochettes sur le toit des temples et le vent des plateaux au coucher du soleil... Ce royaume là est un royaume à subventionner, et il est amusant de voir que personne, à part la Chine, ne s'est encore déclaré pour reprendre le flambeau, à part le flambeau olympique mais celui-ci ne brûle pas trop violemment, et ne coûte rien, si ce n'est le prestige de se voir ériger en défenseur du bouddhisme, des droits de l'Homme et de la pureté folklorique réunis. Maintenant, il est certain que les Chinois ne sont peut-être pas les plus délicats en matière de préservation du patrimoine, respect des cultures locales et communication limpide et pacifiste, et que le guanxi cité plus haut s'applique tout aussi bien sur les plateaux annexes − le guanxi n'a pas d'altitude limite, il vole même très haut, et s'il faut le guanxi aujourd'hui pour travailler au sommet du royaume, eh bien il est à parier que tous s'entendent : que le guanxi soit !... Difficile sans doute de faire du business pour qui « n'en est pas »... Quoi qu'il en soit, tous les points de vue se valent, et les porteurs du drapeau lamaï-pacifistes et les taoïstes réunis le savent bien sans doute...

Je vais rentrer en France, donc, pour quelques mois, et me réjouis, tout autant que ne me préoccupe, du choc culturel que cela va peut-être représenter. Le prochain blog sera peut-être sur la France et les Français, ce peuple étrange et romantique, qui clame en râlant ses opinions et se baffre de baguettes (traduites « Magic wand », by the way, dans l'une des boulangeries modern style de Kunming, à qui revient la baguette d'or du chinglish pour ses créations pâtissières ; j'irai faire un relevé à l'occasion, à l'aide d'un carnet et d'un crayon, car on n'a pas le droit, dit-on, d'y faire des photos... Concurrence oblige : on ne voudrait pas, pour sûr, voir de tels chefs d'œuvre de créativité passer à l'ennemi...)...

Dans les rues de France, donc, il paraît que je vais me trouver un peu au large (ce qui ne fera pas de mal, il devient fatiguant, à la longue, de passer pour un modèle XXL) ; que la place va me sembler vide ; peuplée de gens rapides, cela dit, arpentant les trottoirs comme des fous, râlant d'un sourcil levé contre le passant obstruant la voie ; traversant dans les clous, au feu vert pour les piétons. Il n'y aura pas de vélos sur les trottoirs, il n'y aura pas de poules vivantes dans les filets à commission des gens, tout juste des cuisseaux emballés de polystyrène avec un tampon « bio » dessus ; il n'y aura pas de parapluies en plein soleil (sauf le mien peut-être, car je compte relancer la mode à Paris, en cas de canicule récidivante...) ; il y aura des poussettes partout, ça créera des embouteillages sur les trottoirs, au lieu des porte-bébés à fleurs qui s'embouteillent tout autant dans les allées déjà bouchées ; il y aura des travaux qui s'arrêtent le dimanche, des terrasses qui s'embouteillent, pour le coup, le dimanche, des bobos qui s'ébahissent, le dimanche, devant des bols de nouilles grassouillettes du quartier chinois (et j'en ferai partie, comme j'en faisais partie avant... Quoique, j'opterai peut-être pour l'option salade pour un temps : la nouille, on en revient...), il y aura un climat complètement détraqué par le réchauffement planétaire, dont tout le monde débattra comme un fou autour de bouteilles de vin sur les tables des cafés et des appartements étrangement anciens, tout en roulant en vélo parce que la voiture, c'est dépassé...

Surtout, il y aura le fait que je ne serai plus étrangère, que je m'insérerai dans une population où blond aux yeux bleus, il faut bien l'admettre, ne fait pas tâche, mais où l'on peut aussi être brun, jaune, noir, bariolé, violet ou rouge et jaune à petits pois, comme dirait l'autre, sans que la terre s'arrête de tourner. Il y aura le fait que non, les Français ne sont pas racistes, qu'on arrête de nous faire croire ça, et si certains le sont c'est au gouvernement d'inventer une propagande inverse pour renverser la machine. Car on fait bien croire aux gens ce que l'on veut... Bien sûr qu'en tant qu'êtres humains, nous avons tous le besoin et la tendance naturelle à catégoriser, à créer des mots, des outils pour définir des identités. A noter qu'il y a des couleurs de cheveux, des yeux, des peaux différentes. A rassembler les signes en blocs de signes, les blocs de signes en concepts... Catégoriser, ça sert aussi à communiquer, à apprendre, à transmettre. Mais l'usage que l'on fait de ces mots, après, peut varier du tout au tout. Et avec une utilisation bien rôdée de la télé et de l'école, on peut arriver à tous les résultats... Les Chinois, bien formatés sans doute, ne s'embarrassent ainsi pas d'hypocrisie, ils notent la différence, ce qu'ils ont été éduqués en tout cas à percevoir comme une différence, et la proclament ouvertement, en face de vous : « laowai ! » (« étranger ! »). « C'est formidable », j'ai demandé à l'un d'entre eux qui riait, par-dessus le marché, l'autre jour, alors que j'étais passablement fatiguée, en fin de journée et au bout de dix occurrences déjà de la douce étiquette, « c'est la première fois que tu vois un étranger ? »... « Non, non », m'a-t-il tout gentiment répondu ; c'était juste comme ça en passant, je suppose...

Je voudrais faire le test avec les bébés que l'on voudra bien me prêter en France (j'ai l'impression qu'il en a fleuri pas mal ces deux dernières années...), de les mettre en face de personnes aux visages, peaux, cheveux variés, pour voir s'ils réagissent avec crainte ou étonnement, par hasard. J'en doute. Le bébé chinois, lui, réagit encore plus crûment que ses congénères adultes, les yeux écarquillés, la tête dévissée, de petits cris parfois, et s'il sait articuler déjà, bien sûr, le fameux « laowai ! », qui n'a pas d'âge...

Je crois que j'aurai les arguments pour lutter contre le racisme, désormais, en tout cas une expérience vissée dans les tripes de ce que cela peut être d'être cantonné au faciès d'« étranger ». Même en ayant le beau rôle, en étant l'étranger riche et non le réfugié politique, celui qui « apporte » et non celui qui « vole » l'emploi et « trahit » la culture, on n'en reste pas moins écarté d'emblée, fourré dans un sac avec des milliers d'autres (extrêmement pénible pour un Occidental habitué à voir valorisés sa singularité et son moi tout unique...), jalousé quoi qu'il en soit parce qu'on aura toujours, au final, des conditions de vie différentes et un statut à part, du simple fait précisément de ce que l'on est maintenu dans les cases de l'« ethnie étrangère » (terminologie officielle, spécifiée sur les fiches de la douane et sur les cartes d'identité chinoises, pour les rares cas d'étrangers ayant, pour cause d'adoption par exemple, la nationalité chinoise)...

Le problème quoi qu'il en soit est que le racisme est bel et bien une spirale à double face, un éclair coincé entre deux miroirs, qui se renvoient la pareille car à moins de faire effort de sagesse et de compassion, ou d'être perché sur un nuage d'herbe planante, on a tendance à répondre aux pommes par des pommes, et aux poires par des poires... J'ai toujours l'espoir, inversement, de ce que si je persiste à aimer les Chinois comme des êtres humains à, le plus généralement, deux bras, deux jambes, un cœur et une tête, en tout cas une base commune et essentielle d'humanité, ils m'aimeront et me percevront de la même façon... Tous les espoirs sont permis, en tout cas je sais aujourd'hui que, même en mangeant du riz trois fois par jour, je n'aurai jamais les yeux bridés, ni l'esprit d'un Chinois. Et que ce n'est sans doute pas mon objectif en vivant ici quoi qu'il en soit : plutôt de profiter de cet énorme mur, de ce bloc de difficulté et d'incompréhension, pour tenter de faire sortir le meilleur, ou l'inattendu, de moi-même...


Je regarderai les JO à la télé comme tout le monde, je pense, et souris d'avance à la splendide image qui va ressortir de tout ça... Du Yunnan, on montrera sans doute Lijiang, ses toilettes aménagés tout spécialement pour les touristes, son parcours fléché d'hôtels et de spas, entre les magasins de souvenirs, le nec plus ultra en matière de développement culturel et d'usine à confort, mais on ne montrera pas les cuisines, il ne faut jamais y mettre les pieds, n'est-ce pas ? Il n'est pas possible d'acheter un lave-vaisselle à Kunming, ne l'oublions pas...

 

Posted by Pauline at 16:27:14 | Permanent Link | Comments (2) |

Monday, March 17, 2008

Réchauffement analphabétique

La Chine a perdu sa grisaille, sa brume, sa dureté... C'est fini. Place à la couleur, à la multiplication du synthétique, à la recréation, grâce à ce dernier, d'un univers infiniment démultiplié. Ce n'est pas l'Inde encore, mais c'est un début de coloration, celle de Mickey, de Dingo et de l'Occident, celle des blousons nylon et des sacs plastifiés, des néons phosphorescents.

Je regardais « La Môme », hier soir, et me disais que l'Europe des années vingt semblait reposer sur les mêmes clichés de gris, la brique noircie par le charbon, les épaules enroulées de châles dans les traverses moitié éclairées, les crieurs de rue et les charrettes encombrées, encombrantes...

Mais soudain, d'un jour à l'autre comme toujours, semble-t-il, la Chine a perdu ce vernis là, la Chine de la ville en tout cas, celle de Kunming, celle d'une région tirée par le tourisme et la popularité du climat. Je me suis réveillée un matin, et tout était gai, pimpant ; il y avait plus de couleurs que de gris, du moins, c'était assez dépaysant, encore. J'avance sur mon vélo, et je me dis que ce n'est pas la couleur qu'on essaie de mettre, ici, qui reste celle-ci, celle des bâtiments parfois grimés de rose, des barrières fraichement repeintes de bleu, s'efface trop vite sous la poussière , mais celle qui s'insinue, malgré elle, en taches sur la vie parsemée des gens, les bouts de plastique qui circulent partout, se plaquent sur les choses, enrobent les épaules, désormais, à la place des châles.

Voilà le rythme auquel avance la Chine, j'ai du mal à suivre, j'ose à peine fermer les yeux, de peur de les rouvrir sur une autre étape, en ayant raté les échelons...

Le pain est passé à cinq yuans le paquet, il était à trois quand je suis arrivée, est vaguement passé par le quatre à un moment donné, mais est sans doute déjà en route vers six, il est temps de songer à en revenir aux nouilles... Ou aux pattes de poulets, puisqu'un nouveau magasin s'est ouvert il y a quinze jours en bas, où l'on se rue (ou peut-être est-ce qu'on y « fait la queue »...), il faut dire que les illustrations étalées sur les murs sont pour le moins appétissantes...

Voilà, j'ai donc laissé la Chine de côté un mois à peine, et j'ai laissé échapper le fil trop rapide du rouet, je suis rentrée émue, comme à chaque fois que m'a déjà été donnée l'occasion de quitter, puis de retrouver, le territoire, puis étonnée, de nouveau. Dans une sorte de respect infini pour cette Chine énorme, que l'on ne semble, en rentrant par la terre, pénétrer que par un bout, comme une épingle qui rentrerait dans une fesse de chair, à l'insu de tout mouvement, sans modifier rien de l'épaisse, placide forme, qui l'avalerait, et poursuivrait sa route, roulant, étonnant, séduisant par sa rondeur, sa fierté, et son indifférence.

Arrivant du Laos, tout de suite j'ai été sous le charme de la modernité déglinguée. Les portables tonitruants, plus grésillants encore que la sono du bus, dans leur effort pour surpasser de bruit leurs voisins sur-actifs eux aussi. La force du béton, pour ériger la puissance, la solidité, et se perdre aussitôt en ruissellements désespérés, en formes tout juste carrées, mais de l'intérieur, rongées d'informe. Les vitres bleues... Celles de mon appartement, que j'allais retrouver, mais surtout celles de milliers de petits cubes, à travers la campagne et les villes, affirmant leur présence d'un bleu coupant de méthylène, quand tout autour inviterait au bois, au brun, et à la douceur fondue de la terre... C'est ce que font les Laos, les Thaïs, fondre l'habitat dans l'environnement, mais en Chine on découpe, et on remplace. On découpe des carrés, et on pose dedans des cubes. Le haut, le bas, la gauche et la droite, après tout cela suffit pour définir un espace, et un habitacle...

J'étais à peine remise d'une journée de vélo dans des villages de huttes, autour de Luang Namtha, au Nord du Laos, que l'envie m'a prise de rentrer en Chine, et au détour d'une rue, le lendemain matin à 7 h30, un bus est apparu, bardé de caractères chinois. Aussitôt arrêté, aussitôt rejoint, j'étais en Chine déjà, on me pressait à grands moulinets de bras et sourires enthousiastes de monter à bord, pas de problème, foin de la gare routière, des tickets à tamponner dans l'ordre régularisé, quand il y a de la place, on vend : tout est possible en Chine, du moment qu'il y a du business à la clef... J'avais donc rejoint la grande famille, c'est le sentiment que toujours j'ai, en Chine, les gens ne se connaissent pas, mais à peine rassemblés pour un court moment dans un espace confiné, ils se connectent joyeusement, au son de leurs mp3, mp4 collectivement partagés, et de leurs téléphones eux aussi gaiment mêlés à la partie, et chaque nouvel arrivant est un ajout supplémentaire de joie, et de fierté. Ah, ça y est, on est chez nous... On peut cracher ; on le pouvait pourtant auparavant : le Laos borderline est une terre de crachat elle aussi, mais tout de même on crache mieux ainsi, de la fenêtre de ce bus, enclave de territoire roulant sur les plates-bandes voisines, et rejoignant la mère patrie...

Les odeurs... Les odeurs m'ont submergée d'émotion, combien j'avais aimé ce Laos propre et calme, vide où ne flottent que le fumet du riz gluant, la noix de coco et le durian, mais combien j'aime les odeurs de la Chine... Un mélange indéfinissable, il faudrait un nez, un professionnel de la parfumerie pour détailler la composition de cette moxibustion, de ce fumet complexe-ci. Le charbon - et pourtant il disparaît à grand pas ; les détergents que, malgré tout, on doit bien employer quelquefois, dans un espoir d'obtenir une propreté fugitive et toujours réinventée ; les soupes grasses, les bouillons où flottent tant de choses, les entrailles bouillies sur les trottoirs, dans les échoppes ; le flot des usines, celui des échappements des voitures, des camions roulant de mécaniques ; les vêtements et cheveux parfois lavés, parfois pas, la fibre tissée qui condense le reste d'une façon toute particulière ; les balais mous, contre les arbres, qui en font autant ; l'huile, dans la boue, peut-être est-ce elle qui capte ainsi les odeurs, et les restitue à qui passe : n'est-ce pas la matière grasse qui retient les parfums ?

Et les toilettes... Les fameux toilettes chinois, il faut les voir pour y croire, il faut prendre le bus de nuit, traverser les aires semi-nocturnes où un vieil homme veille, vingt-quatre heures par jour, penché sur sa pipe à eau, à moitié sceptique, attendant sans doute la gamelle de ses repas sortie de quelque part, sur la route ou dans les bois alentour ; il veille, dans un ballet de camions, sur un trou sombre que l'on appelle toilettes, quelque chose d'indéfinissable autrement, qu'il faut rejoindre à la lueur faible d'une ampoule, et à la force de l'instinct, ou de l'odorat...

La Chine parfumée. Ce pourrait être une installation, un projet démentiel, ambitieux, comme celui d'emballer la Tour Eiffel de rubans, ou de cerner un pays d'un mur cyclopéen... Imaginer des diffuseurs de parfum, sur les pilones des villes, à côté des caméras de télésurveillance... Ou bien, plutôt, représenter ces odeurs de la Chine, d'une façon ou d'une autre, car pour moi il n'y aurait rien de plus triste que de les perdre, que de voir gommées ces odeurs, comme on gomme d'autres espèces gênantes de touches « déplaisantes », les trous dans le sol, les pompes à relents, les vélos rouillés, les étals débordants trop des murs... Les odeurs ne se prêtent point à la nostalgie, car on n'a pas conscience d'en être baigné. Aussitôt quittées, aussitôt oubliées... Mais quelle variété, aussi, et quel inégalable renouvellement...

M'a frappée, aussi, l'échelle des choses : du Laos à la Chine, les mêmes hévéas, la même culture partout déployée, vouée à couvrir, à déraciner, si cela est possible, le pavot chéri des lieux, mais d'un côté à l'autre d'une ligne que l'on appelle la frontière, passée de bosquets parsemés dans la jungle, à lignes de rangs infinis, épousant de leurs courbes des collines entières, des coteaux tridimensionnels. La jungle est mise au pas, sa mousse tombée du ciel s'arrête sur des plantations rayées, des pans de terrain rayés d'alignements impeccables, des troncs eux-mêmes rayés, en serpentin, pour laisser couler l'or, la sève dont on fait les pneus, et le latex...

M'a amusée, plus qu'auparavant, la carrure épaulée des Chinois. Sous la chaleur, sous l'hévéa et le cocotier, les Laos porteraient volontiers des t-shirts, des chemisettes, des sarongs ; les Chinois, eux, ne se défont jamais de leur veste épaulée, râpée, tramée, dégingandée à force de se soulever au-dessus d'épaules inégalement rabaissées, elle leur donne une allure particulière, la carrure, une fois de plus, de ceux qui se posent, avant tout, sur la nature ; posent des carrés sur les ronds, l'alliance de la terre et du ciel, la géométrie non contradictoire des angles brisés, et des courbes... Pas très loin derrière, les carreaux de céramique, la fameuse terre vernissée, découpée, des fonds de piscine, sur les murs rhabillée. Le fond blanc de la Chine, le damier maculé de pions tachés. Un milliard d'hommes, et combien de petits carrés mouchetés ?...

J'étais partie pour chercher d'autres formes, d'autres rondeurs, la rondeur permise par la chaleur, le laisser aller des épaules, justement, libérées des ficelles du froid, et j'avais atteint un univers paradisiaque, à Koh Tao dans le Sud de la Thaïlande, où tout peut fondre d'aise, le cerveau, le dos, les orteils... Dix jours dans ce paradis conçu juste comme on attend le paradis, avec l'air qui vous soutient pour que vous n'ayez plus besoin de marcher, l'eau qui vous porte sans que nager s'impose, les poissons qui vous bécotent la surface... On se baigne dans l'eau, on baigne ses yeux parmi les nageoires et les plantes, sortis bien au-delà des limites de l'imagination ; le cerveau quant à lui baigne dans un nuage sonore, béat, ne comprenant rien, que le ballet à peine saccadé des « k » d'une langue créée tout exprès pour ce lieu : bikini, kokonut, kokakola ? okay ! hamak, taksiboat, tuktuk, krème solaire... gecko ? barbekue, koup de soleil... A part quelques intrus, comme paréo ou encore bungalow, le vocabulaire se konfine dans cet espace kakaoté, roukoulant sous les kokotiers, ne sachant plus trop si les oiseaux eux aussi kakètent ainsi, ou si c'est nous, c'est notre oreille qui a réduit sa fréquence, et ne kapte plus que le krépitement allongé des « kaaaa », sous l'intense degré de préoccupation où elle se trouve...

Juste avant d'avoir atteint l'état de fonte ultime, le Nirvana klimatique, ékologike et gymnastike, je me suis dirigée à nouveau vers le Nord, dans l'idée de rejoindre le Laos, par l'une de ses portes ouvertes sur la Thaïlande. J'avais dans l'idée de passer voir un ami thaï, dans la belle ville de « Roi », m'écrivait-il, à quelques longues encablures de Bangkok. Après vingt-quatre heures de voyage depuis mon île paradisiaque (car, selon une pensée bien répandue, le paradis se mérite...), j'ai atterri, par la magie d'une péripétie linguistique et sonore là encore, dans la bonne ville de Loei, où je n'avais pas d'ami thaï, mais n'allais pas tarder à avoir un certain nombre d'observateurs, aussi curieux presque que des Chinois, et faisant force usage de leur « farang ! », la traduction locale du concept de « laowai ». Il s'est avéré que mon ami se trouvait, quant à lui, à Roi Et, à trois cent kilomètres au Sud-Est de là, et je me suis donc armée de mon phrasebook Lonely Planet pour explorer seule cette bourgade, pas mécontente en fait d'avoir l'occasion de me frotter un peu à la Thaïlande profonde, et au sentiment d'analphabétisme complet que je commençais à perdre, à force d'efforts sino-linguistiques, en Chine...

Après cet intermède exploratoire, j'ai rejoint, enfin, Vientiane, découverte pour la deuxième fois, et cette fois avec beaucoup de plaisir et d'intérêt. C'est bel et bien une capitale d'Etat, il faut s'en persuader, et de l'idée de capitale, on dirait que Vientiane s'acharne à ne garder que le côté para-culturel : le raffinement, l'approvisionnement en délicatesse, les beaux arrangements urbains et paysagers, les centres culturels et linguistiques... Tout l'apparat dont aiment bien, il faut dire, se vêtir les Français, à l'inverse des Chinois, qui font des capitales provinciales douze fois plus volumineuses, concentrant l'abondance et un choix élargi de produits manufacturés, mais cherchant peu, au-delà, à souligner leur présentation de « capitale », capiteuse et capitonnée... Vientiane avait, par-dessus le marché, accueilli peu avant un sommet de la francophonie, et l'on avait sans doute, pour l'occasion, redoré son blason colonial, son merveilleux passé de ville douce à accueillir l'étranger et sa langue barbare...

Précisément, j'ai été particulièrement séduite par le charme de ses villas ex-coloniales, fermées sur leurs volets comme sur des paupières endormies, dans les jardins desquelles poussent des pilones électriques, et des lianes dignes du Livre de la Jungle. Au contraire de Luang Prabang, dont on a retapé la moindre planche du passé avec un art de la restauration dont les Chinois pourraient aussi avoir à imaginer, un jour, d'apprendre, mais qui pour moi ne dort plus, ne se repose plus comme peut le faire Vientiane. Les yeux toujours ouverts, la sarabande des touristes toujours ininterrompue. Les persiennes sont devenues des écrans pour les cheese cakes, les glacières sophistiquées où conserver les préparations exotiques, pour le coup, des touristes amateurs de spécialités internationales ; les volets toujours ouverts à la pénétration du business, les fentes où glisser le moindre projet, la moindre idée séduisante ou onéreuse à présenter aux venus explorateurs du monde entier. Ceux-ci roulent leurs valises sur le tarmac à présent, plus besoin de sacs à dos pour gagner sa chance d'aller découvrir Luang Prabang... Peut-être est-ce pour cela que ce n'est plus le paradis : trop simple d'accès...

J'ai néanmoins quant à moi baissé mes niveaux d'exigence, j'ai fléchi honteusement devant la perspective d'un nouveau trajet en bus local, de Vientiane à Luang Prabang, devant ce souvenir ému d'un voyage dans une caravane, presque, tant l'objet roulant était relevé, jusqu'à trois mètres au-dessus du toit, d'excroissances aussi bien alimentaires, qu'animales ou mécaniques, et empli en son intérieur de joyeux lurons en partance pour la fête du Pi Mai Lao, dix-sept heures les genoux dans le menton et les talons dans le bout des cuisses, sous une chaleur que le moindre arrêt rendait étonnamment insupportable, il y a deux ans à peine... Il faut croire qu'en deux ans j'ai pris des kilos de plomb d'âge, car je me suis précipitée cette fois-ci sur le guichet « VIP », pour acquérir un billet pour un trajet ponctuel, climatisé, et incliné... Shame on me, on ne m'y reprendra plus, mais justement ce voyage a été l'occasion de réfléchir un peu encore à l'utilité même du voyage, à sa recherche, à ses modes et à ce que je voudrais en faire par la suite... L'Asie du Sud-Est sans parler la langue, en bus VIP, seule et à dessiner pourrait bien voir sa formule un peu renouvelée à l'avenir...

J'ai rapporté, outre ces petites idées, des dessins, en ligne sur www.paulinefraisse.com, et tout un tas d'imprévus et de rencontres fabuleuses, malgré tout, qui ont contribué à renouveler mon énergie et mon regard, qui, comme les volets des maisons, a besoin d'être ouvert, fermé, raboté, remis à neuf, recoloré parfois, endormi, puis réveillé...

Après Luang Prabang, je me suis dirigée vers Nong Kiaew, petit village posé au détour d'un repli de rivière, et ai opté cette fois pour les sept heures de bateau, au lieu des trois heures de minibus également proposés, on en ressort un peu tanguant, mais ça en vaut la peine... Il s'agit d'une sorte de rafting version « au sec », où le passager touristique n'a rien à faire, qu'à se perdre dans le paysage et le froid du vent sur le blanc des yeux, tandis que le pilote mène un dangereux pilotage, à contre courant sur les rapides, vérifiant d'un coup d'œil à chaque passage que l'arrière du bateau soit toujours accroché à l'avant... Il s'avère que ces deux parties parfois se disent adieu, il faut alors rapatrier l'embarcation sur la berge et inventer une solution de réparation. J'avais déjà eu droit au coup de la panne dans mon précédent voyage au Laos, mais celui-ci s'est avéré tranquille, à peine un roulement à billes à changer sur la roue avant d'un bus, une fois, bien à point car autrement que les pannes, les arrêts pipi ne sont pas prévus dans l'emploi du temps (si l'on peut parler d'emploi du temps dans cette région particulière de l'écorce terrestre). Les pannes, elles, sont quasiment prévues, il y a un prévisionnel de la panne au Laos, qui mérite pour le moins d'être observé statistiquement, et curieusement...

J'ai oublié de préciser que le réchauffement climatique escompté était remisé aux calendes grecques, la fonte entamée en Thaïlande s'étant vue brusquement figée dans la grisaille à partir de Luang Prabang, sous l'influence sans doute de la vague apocalyptique de neige chinoise, dont pas un touriste ne manquait de me parler, aussitôt qu'il m'entendait mentionner l'Empire du Milieu. Je n'avais pas vu la télé, mais j'avais au final une vision très nette, gonflée sans doute à mesure des exagérations et des récits successifs, de la nouvelle catastrophe dont on se plaisait à enrober la Chine, l'événement sensationnel du printemps naissant, survenu à point qui plus est, car les Chinois s'apprêtaient à effectuer leur traditionnelle migration annuelle, vers la Fête du Printemps précisément, ce Nouvel An que pour rien au monde il ne manqueraient de célébrer.

J'ai pu constater à mon retour que les Chinois eux-mêmes avaient pris plaisir à enrober l'événement, trouvant là une occasion nouvelle de distraire les foyers, tout en renouvelant la solidarité nationale, et je suis rentrée juste à temps à Kunming pour ne pas rater, à la télé, un show particulièrement édifiant, sur un plateau de vedettes en strass et talons aiguilles frissonnant à peine sous les projecteurs embués d'une tornade de faux flocons qui, au pire, leurs collaient aux faux-cils, au cours duquel nous, spectateurs, avons pu savourer une succession de chorégraphies, chansons exclamées, reportages criés sur grand écran à un parterre de VIP dont on entendait chaudement l'enthousiasme, sur le thème de la neige, et de l'héroïsme de ceux qui avaient su lui survivre. En particulier, un ballet de soldats en uniformes camouflés, poussant des pelles à grands coups de hanches, sur une chorégraphie dynamique et à peine martiale, m'a emballée, j'avais peine à ne pas penser que je rêvais, et que mes yeux avaient trop bu les vingt-quatre heures de paysage du voyage précédent, pour rentrer du Laos à mon home, sweet home.

Ce nouveau trajet de vingt-quatre heures, je l'ai dit, avait été sous le coup de la redécouverte, émue, des odeurs, des visions et des sons de la Chine, il était presque passé tout seul, et pour parfaire le choc culturel, tout en étirant un peu les muscles tannés par l'immobilisme routier, j'ai enchaîné sur une nuit en boite, à Kundu, le quartier magique de Kunming, où tout n'est que néons, portes gigantesques, béant sur des empires nocturnes tonitruants aux décors néobaroques plastifiés, et j'avoue que le contraste avec le Laos précédent ne pouvait sans doute être plus poussé. La population entière de Luang Namtha aurait sans doute tenu dans ce night-club, mais j'avais peine à l'imaginer se fondre si aisément dans le décor, dans ces tenus de moulages, de shorts plus courts que les culottes, dans ces jeux de cracheurs de feu, de sourires à peine déplacés dans les coins par les mouvements frénétiques des corps, de bouteilles alignées par dizaines sur les tables, au milieu d'épluchures de fruits et de canettes de thé vert renversées... Est-ce le nombre, est-ce le goût, est-ce l'argent, est-ce le système de valeurs des Chinois qui les rend si différents de voisins à peine séparés par une frontière plus ou moins baveuse, puisque sur cent kilomètres il est permis aux uns et aux autres, de chaque côté de la barrière, de naviguer librement pour leur commerce ? Je ne sais, toujours est-il qu'ils sont étonnants, ces Chinois, je n'ai pas fini de me le dire...

Depuis ce retour électrifiant, je me suis mise à l'œuvre dans ma nouvelle vie, de citadine, sans campus, sans élèves, sans obligations autres que celles que je me vote, et malgré le climat qui n'atteint pas encore tout à fait les sommets espérés de la saison en terme de chaleur, je m'y sens aussi à l'aise que dans l'eau thaïlandaise où je faisais le poisson tropical... Nulle difficulté à me couler dans cette eau là, j'y retrouve plus de couleurs, plus d'aisance, plus de joie que dans nulle autre auparavant. Et pour y onduler mieux encore, je me suis remise à la danse, autre avantage du centre-ville, et ça fait du bien...

J'ai été invitée à dîner chez mes voisins, chez mes gardiens, aussi. Ces derniers accueillent désormais leur mère et belle-mère, une petite femme encapuchonnée de bleu, qui vacille péniblement sur ses pieds autrefois bandés, serrés aujourd'hui dans des bottines qu'on dirait spécialement dessinées pour ces formes que seul l'être humain pouvait être capable d'inventer, les orteils effilés dans une pointe où à peine ne tiennent, sans doute, que des lambeaux d'eux-mêmes, mais le coup de pied d'un adulte, bombé vers le ciel comme le dos d'un oiseau pris dans les filets serrés des lacets... Je ne peux échanger avec elle autre que des regards, et des mots traduits par sa fille, car elle ne parle pas le mandarin : uniquement la langue du village, ou de la région, d'où elle vient...

Mes voisins quant à eux m'ont adoptée comme leur fille, ils voudraient que je vienne dîner aussi souvent que possible, pour faire parler l'anglais à leur fils de dix-sept ans. Je crois que celui-ci, comme ses parents, a eu la cruelle désillusion de réaliser que, tout bon élève qu'il était censé, étiqueté, être, promis à partir étudier à Pékin sous les applaudissements familiaux, il ne parlait pas un mot d'anglais. Les mots se coincent dans sa gorge, ou se mixent avec la soupe qu'il tente péniblement d'avaler au même moment, car il faut bien dîner malgré l'angoisse qui le serre, mais pas moyen de les sortir... Heureusement je connais un peu le phénomène, pour l'avoir fréquenté ces dix-huit derniers mois avec mes élèves, et lui ai appliqué mes méthodes de coaching et de mise en confiance, qui l'ont passablement détendu... Je ne voudrais pas qu'il attrape un ulcère, pour avoir perdu la face devant un « Professeur »...

Cela fait drôle de ne plus être Professeur, je le suis toujours néanmoins aux yeux des inconnus que je rencontre, car c'est la description la plus simple à attribuer à un étranger, autre que celle d'étudiant, et c'est plus simple à expliquer qu'un projet artistique, doublé d'un intérêt culturel pour la Chine... L'an prochain je tenterai de me glisser dans le rôle de l'étudiant, pour voir...

Voilà, les dernières nouvelles de Kunming. La ville va bien, elle progresse, elle s'étend. Elle a mis au point de nouvelles règles de trafic, adaptées à la façon naturelle de conduire des habitants, tout le monde semble s'en accommoder très bien, sauf moi et quelques autres étrangers amateurs de trajets efficaces et rapides, et imperturbablement critiques sur les circonvolutions nouvellement obligées, le « U turn » étant devenu la règle désormais pour toutes les grandes intersections de Kunming : U turn par-ci, U turn par là, on dépasse l'intersection, puis on fait son U turn, c'est beaucoup plus amusant, et ça rappelle la conduite à vélo, quand on montait sur les trottoirs pour faire demi-tour et qu'on piétinait les orteils de son voisin sur la deuxième partie du volte-face, faute d'avoir trop regardé... J'ai peut-être encore les yeux trop pleins de jungle, pour ne pas voir Kunming comme cet entrelacs de U turns, de fers à cheval posés là en vrac comme dans un sac d'espace, avec le cri des klaxons par-dessus... Moi, je crie « enfoiré ! » et « imbécile ! » (pour la version soft), comme je n'ai pas de klaxon, quand il faut signaler un U turn un peu tiré par les cornes, ou le réchappement in extremis de l'un de mes orteils. Avec un peu de chance, ça ressemble à de la poésie, en chinois...

Je raconterai la prochaine fois, je suppose, l'histoire du hip hop à Kunming... Et aussi celle d'un village de la minorité des Miaos, où l'on pratique le christianisme, depuis quatre-vingt ans à peine, et dont je reviens. Incroyable Yunnan... Je mets les photos en ligne pour commencer.

 

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Saturday, January 12, 2008

Mimi C-rat C-rat en Chine

Voici que commence ce que l'on appelle 2008, ce paquet de mois nouvellement ficelés, qui auront pour tâche de contenir un nombre donné de saisons, un volume établi de projets, rencontres, voyages, surprises agréables et moins agréables, des colonnes de chiffres et de bilans financièrement délimitées, des millésimes de nouveau-nés, crus vinicoles et affaires journalistiques, et au long de tout ça, des fêtes et célébrations parsemées, histoire de ne pas laisser filer ce temps sans le saisir à pleines mains, et de plein cœur !

J'ai mis, pour ce fêter, sur ma porte un « Fu » agrémenté de deux joyeux bonshommes rieurs ; j'avais choisi un « Fu » à bienheureuse souris aux yeux cartoonesques et désorbités, mais quelqu'un m'a fait remarquer que le « Fu » à souris ne pouvait pas se dévoiler avant trois semaines, temps de la Fête du Printemps, alias Nouvel An chinois... J'ai donc opté pour le « Fu » économique, intemporel, qui se fiche des mois et de leurs attributions spécifiques, celui que je n'aurai pas besoin de changer chaque hiver, pour cause de mutation horoscopale et marketale. Les deux joyeux drilles sont une paire célèbre en Chine, un peu comme les Dupondt, Tom et Jerry ou Laurel et Hardy, sensée protéger la santé, la gaieté et la prospérité.

Et le « Fu », quant à lui, est un caractère aux propriétés magiques, pouvant se lire dans les deux sens (mais pour le confort et la vraisemblance des deux compères qui lui sont accolés, et aussi pour ne pas commencer à afficher trop de controverse et d'esprit ironisant sur ma porte, dont la vue est partagée par mes Chinois de voisins, j'ai opté pour le sens que les deux bonshommes avaient préféré lui donner, la tête en haut), que l'on placarde à tout va, et particulièrement sur les portes, afin de chasser le mauvais œil et d'accueillir joyeusement ses visiteurs (quoique cette deuxième option soit peut-être une interprétation personnelle et occidentale de la chose...), mais pas, nul doute là-dessus, dans l'objectif de distinguer son appartement des dizaines d'autres qui s'empilent dans l'immeuble...

On n'est pas là pour se distinguer, en Chine, ne l'oublions pas. J'avais bien tenté un cochon personnalisé, l'an dernier, sur ma porte à l'école, mais celui-ci a été subrepticement kidnappé, allez savoir pourquoi, car il n'avait rien, c'est le moins qu'on puisse dire, de particulièrement gracieux, ni d'esthétiquement jubilatoire...

Cette année, le cochon rentre à la bauge, place à la souris, c'est ce que j'ai fini par comprendre après un quart d'heure d'étonnement ravi devant les dizaines de rats souriants qui détalaient sur les murs du magasin de « Fu » et autres papèteries décoratoires et augurales, y compris un nombre proportionnellement inquiétant de Mickey Mouse - je vous le dis, l'année sera celle de Mickey, celui-ci va pouvoir se payer une nouvelle vague de pénétration du marché, Winnie l'Ourson n'a qu'à aller se rhabiller... D'autant que je ne suis pas sure que la ronde de l'horoscope chinois compte l'ours ou l'ourson parmi son troupeau zoologique : si j'étais Disney, je me dépêcherais d'inventer un serpent sympathique (celui du « Livre de la Jungle » laisse à désirer...), une chèvre plus aventurière que celle de Monsieur Seguin, et un coq pas trop stupide...

Nous célèbrerons donc le mois prochain les rats, sans les cafards je l'espère, j'ai préparé quoi qu'il en soit à ces derniers un accueil triomphal, à coup de pièges blindés de pesticides, boîtes en plastique hermétique pour les stocks alimentaires, propreté suspecte et acidulée au détergent, bref tout un arsenal hautement écologique qui devrait me garder, j'espère, de la présence de ces colocataires sans-gênes. Je fête en effet, pour ma part, ma nouvelle installation, dans le 2008 occidental en même temps que dans mon nouvel appartement, le Ni Dou Ye dont j'avais fait la présentation précédemment, d'où mes considérations sur l'art de la porte et de la cage d'escalier, où en fin de compte le béton brut pourrait constituer un fond propice et encourageant à l'éclatement des rouges et des ors des « Fu » de papier glacé...

La porte de Ni Dou Ye est nouvelle dans les lieux elle aussi, elle a emménagé un peu avant moi, au début de la phase de décrassage dont je parlerai incessamment sous peu, difficile d'y échapper : je suis dans un besoin d'exorciser ce douloureux passage, qui me pousse à lui coller des mots et à le transformer en histoires multiples et variées, et plus colorées que la poussière si possible... La porte, donc, a été mon premier investissement, et j'ai observé avec perplexité et une certaine émotion les installateurs défoncer le châssis de l'ancienne, un modèle « porte de chambrette doublée d'une vague couche de ferraille bosselée par le temps », pour installer une beau modèle type « fin 2007 », car je ne vois pas bien comment décrire autrement désormais les séries de la production nationale chinoise que par un millésime, étant donné que tout, dans le pays, semble standardisé à une échelle stupéfiante : mêmes portes, mêmes fenêtres, mêmes robinets, cuvettes de WC, édredons, bassines, balais fluo, pantoufles, étagères...

Ma porte est donc une porte standard, avec un judas placé à hauteur standard (donc pas tout à fait à hauteur d'yeux de laowai...), une couleur standard ; il y a juste la clef que je n'espère, si cela est possible, pas trop standard... Je précise que la hauteur standard est à échelle laowai également, nul besoin de se courber pour passer le seuil, sinon en un signe de respect digne de l'ère impériale, ou en cas de torticolis avéré, mais a priori Ni Dou Ye accepte facilement les entrées la tête haute, et les bras ballants...

Lorsque la porte a été installée, les gravas nettoyés, et le manche de mon balai pété par les travailleurs (le contraire m'aurait étonné, vue la grâce et la légèreté avec lesquelles on manipule les objets, voire les corps, en Chine...), re-scotché, je me suis sentie toute émue, il y a quelque chose avec les portes, elles portent, c'est le cas de le dire, beaucoup de symboles il faut croire, et je me suis demandé s'il fallait que je fasse éclater des pétards sur le seuil, à présent que cet appartement devenait bel et bien mon espace, et le lieu de ma protection et de ma retraite hors de Chine lorsque le besoin s'en ferait ressentir de manière trop aiguë... J'ai constaté que ceux de mes voisins dont la porte, comme la mienne, faisait face à la volée d'escalier, avaient placé de petits miroirs au-dessus du châssis, outil adéquat pour renvoyer la mauvaise énergie d'une allée braquée en direction de l'entrée, selon les règles du feng shui. Pour l'instant j'ai déjà franchi l'étape « Fu », mais il n'est pas exclu que j'adjoigne également, aux deux petits fous protecteurs du Fu, un miroir (généralement standard, lui aussi, à propos...).

On verra jusqu'où évolue ma sinisation, ou ma superstition, si c'est ainsi qu'il faut qualifier cette tendance présente ; je serais tentée malgré tout de l'appeler, plutôt, « volonté d'atténuer les signes évidents susceptibles d'attiser l'attention déjà soutenue du voisinage », soit soin particulier apporté à l'enveloppe extérieure de mon appartement, l'intérieur ayant pris quant à lui, après force réflexion feng shui, achats ciblés et bricolage à base d'éléments glanés au cours des mois passés, un caractère mi-chinois, mi-laowai, le tout dissimulé de la porte par un paravent, l'élément incontournable d'un appartement chinois où l'entrée déboule droit dans l'intimité... Je me demande d'ailleurs pourquoi la construction des temps modernes (dans laquelle j'inclus mon immeuble, tout impossible qu'il semble à dater) a renoncé de la sorte au bon vieux principe architectural chinois traditionnel, qu'un passage doit toujours se faire de façon contournée, indirecte, cachant la vue de l'objectif final à celui qui s'y engage...

Quoi qu'il en soit, la porte est vissée, enchâssée comme il semble se devoir, et pas scotchée, ce qui la distingue d'un grand nombre d'éléments quotidiens, et parfois architecturaux, de l'univers chinois en général, et de mon appartement en particulier. Et je suppose que c'est là un élément de taille, puisque cette porte représente désormais l'intermédiaire unique entre moi et la Chine, à défaut de l'école qui fonctionnait jusqu'ici comme une enveloppe confortable et protectrice...

Après la porte, je me suis attaquée au ménage. Au décrassage, décapage, déminage de gras, devrais-je plutôt dire, car « ménage », à ce stade là, et peut-être d'une façon générale en Chine, est après tout un mot inutile que l'on peut écarter du vocabulaire. J'ai soutenu mon entrain en me racontant l'histoire potentielle de Mimi Cracra en Chine, en me demandant si, à bien y repenser, elle n'avait pas les yeux un peu bridés, à compatir à sa frustration permanente de devoir se casser le nez sur les assauts d'un monde toujours trop propre, et de la manie obsessive, peut-être, de sa mère à systématiquement tout nettoyer, quand tout ce qu'elle aurait désiré était un peu de fange et de poussière graisseuse où se frotter d'aise... Pauvre Mimi Cracra, elle s'est trompée de pays, et j'espère sincèrement que depuis mon enfance elle a trouvé un jour le chemin de la Chine, car là est son royaume, et la fin de ses tourments.

Quant à moi, j'ai vu mon tourment augmenter, à mesure que mon nez se cassait sur les carreaux comme plastifiés d'un enduit de glue noire et visqueuse, que j'attrapais des courbatures dans les bras à force de m'acharner sur chaque centimètre carré, et que j'avais en outre la joie d'en découvrir toujours plus, à mesure que je me tournais vers un nouveau coin ou que j'ouvrais de nouveaux placards. J'ai cru comprendre, de manière beaucoup plus pragmatique et efficace que lors des cours de chimie de mon adolescence, comment l'on fabriquait la colle : certainement avec un mélange de graisse, de poussière et d'humidité ; en tout cas, si telle n'est pas la recette officielle, en voici une qui vaut son pesant d'or, et qui mériterait même un brevet, authenticité garantie.

J'ai renoncé, souvenir oblige, là encore, des cours de chimie, où ma maladresse n'égalait que ma perplexité majeure face à la discipline, à utiliser l'acide pour déloger plus efficacement la pelure d'immondice. J'ai tâché de rattacher ce niveau de saleté à quelque repère connu, et me suis dit que la spécificité de la crasse intérieure chinoise était peut-être bien qu'elle égalait la crasse extérieure. Une fois de plus, l'espace privé était rabattu au niveau du lieu public... Et puis j'en suis arrivée à la conclusion, ethnocentrique et presque nostalgique, que les carreaux du métro parisien, auxquels ceux de ma cuisine s'assimilaient étrangement, pouvaient être embrassés toutes dents sorties, à côté de ceux-là...

Par quelque force naturelle incontrôlée, ma hargne a commencé à se tourner vers les Chinois, et vers la Chine tant qu'à faire, et je suis arrivée au bout de deux semaines de ce manège là, à me dire que le temps était venu peut-être, après un an intra-muros, de sortir un peu des frontières de l'Empire. Aller respirer un peu l'air de la jungle, à défaut des pots d'échappements - le nouvel envahisseur du pays, mais celui-ci personne ne semble trop s'en alarmer ; baigner dans un espace propre, à défaut de cette accumulation crasseuse qui désormais me sautait aux yeux, en plus qu'aux narines, où que je porte mes pas ; flotter dans un univers de civilité, pour changer un peu de la brutalité ambiante, qui me mène une fois de plus à la conclusion qu'il y a ici de la place pour tout le monde, à condition de se la faire...

Il faut dire que parallèlement au ménage, je me frottais à l'expérience intéressante de la livraison en Chine. Ayant souhaité un appartement vide, pour échapper au mobilier engraissé et généralement incroyablement prétentieux, volumineux et plastifié des meublés, je devais bien trouver le moyen de le remplir moi-même... Ça, je dois dire que j'ai eu l'occasion de pratiquer mon chinois, et à présent que je n'enseigne plus l'anglais, et que la communauté française de Kunming s'avère abondante, c'est le chinois qui prend le pas, et vient s'embrouiller dans ma tête, baragouinant tout et n'importe quoi à tout va, même quand je ne lui demande rien, le matin au réveil par exemple, ou dans d'autres moments où l'esprit ne demande qu'à ce qu'on lui foute la paix.

J'ai apprécié d'acheter de l'électroménager, où il n'est pas requis de négocier a priori ; en tout cas je n'ai pas essayé, et à vrai dire les vendeurs, innombrables et profondément inoccupés comme bien souvent en Chine, ont probablement été surpris de la rapidité d'exécution de mes gestes d'achat - décidément ces laowai ont tout pour amuser... En Chine le shopping est une activité nouvelle, et un hobby capable de supplanter les plus séduisantes occupations du passé, y compris la sieste dominicale. Pour moi, c'est la corvée ultime et absolue, j'ai donc pris ma respiration un grand coup, et me suis lancée à l'assaut des grands magasins pour les machines, des puces pour les meubles, des marchés pour les tissus et coussins, d'un fournisseur de mousse farouche en affaires, également, car je ne voulais pas de canapé mais du « tout au sol » - là encore une aberration totale pour les Chinois, pour qui plus le canapé est volumineux, bardé de ressorts et fleuri, plus on a de chances de redorer sa face sociale, d'impressionner alentour et d'atteindre le nirvana du bonheur consumériste. Il a fallu trouver un lit, aussi, chose étrangement difficile à dégoter, et comme pour le reste il faut tâtonner, demander à la ronde, explorer les contre-allées, car derrière les avenues, c'est tout un monde qui s'étale...

Je me suis pris la misère de Kunming en pleine face, les contrastes hallucinants de cette ville, qui la rendent passionnante et attachante, mais aussi brutale, d'une certaine façon. Là encore, je suis heureuse d'avoir pu vivre dans cette banlieue pendant un an et demi, d'avoir pu voir ce que l'on ignore si l'on reste dans le centre de la ville, et ses artères presque reluisantes pour certaines. Et d'avoir choisi aujourd'hui ce quartier-ci, car il concentre lui aussi une vie foisonnante, une bonne dose de bazar, de musiquettes joyeuses, de trous dans les trottoirs et de vendeurs à la sauvette, au-dessus des trous. La misère dans la crasse huileuse de la ville est bien plus engluante qu'au bord des chemins de traverse, des rivières et des bois de la campagne... Ce n'est pas un scoop, mais c'est en tout cas l'impression qui s'impose bel et bien à moi, et plaquée sur le fond de brique vieillie et de carrelage ébréché, de géométrie fonctionnelle du bâti, et de création aléatoire et pas vraiment destinée au confort de l'aménagement urbain de la Chine, elle ressort comme une dentelle noire et mitée, un filtre à moitié déchiré qui s'accroche comme il peut dans les coins et le long des allées qui s'envolent, aspirées par le trafic et les transformations...

La misère, c'était aussi celle du marché aux puces, du marché aux voleurs faudrait-il plutôt dire, où partout entre un lacis d'immeubles bas en brique où derrière les carreaux cassés pendent, sur des ficelles, le linge et les rideaux de draps, s'étalent des accumulations de meubles, un bric-à-brac classé par genres : les armoires et bureaux, puis le matériel de cuisine, puis les pièces électroniques récupérées de vieilles télés dont les carcasses traînent encore pas loin, à côté des tabourets où l'on tricote sous des chapeaux empaillés... Les Chinois essayent d'acheter en priorité les gros canapés, les tables basses en verre avec coins plastifiés, les étagères avec fausse dentelure crénelée et boutons de tiroirs en plastique doré, et parfois un laowai surgit, qui se précipite, le fou, sur les meubles les plus simples, en bois vernis, vus et revus dans la campagne chinoise, qu'il doit négocier comme un fou dans un mandarin hésitant qui amuse bien la compagnie, avant de se faire assommer par le prix de la livraison, car il faut bien rapporter ça chez soi...

La livraison, pour ma part, a malgré tout été l'occasion d'un voyage divertissant, en tricycle à moteur à travers tout Kunming, bringuebalant entre les rues, les trottoirs et les pistes cyclables, secouant à l'arrière les pauvres meubles, et même, une autre fois, mon vélo, car j'avais au moins réussi à négocier ce moment de paresse, et la joie d'un autre trajet pétaradant...

Les autres livraisons n'ont pas toujours été aussi égayantes ; ah si, il y a eu celle du lit, à suivre sur le coussin arrière d'un scooter un vélo-tricycle monumentalement chargé de l'énorme sommier... Mais les réceptions suivantes d'achats encombrants ont relevé de la prise de rendez-vous, et avis à qui envisagerait un jour de faire du business avec la Chine, ou de se frotter à l'organisation sociale tout simplement, cette prise-là est un concept qui ne semble pas s'interpréter de la même façon de ce côté-ci du monde agendesque. Je me demande comment les Chinois fonctionnaient avant l'arrivée du téléphone portable ; peut-être ne fonctionnaient-ils pas du tout après tout, car aujourd'hui l'équivalent du français « on prend rendez-vous pour 15 heures », est en chinois « on vous appelle, OK ? ».

Vous dites alors : « vous m'appelez quand ? ». « - Dans trois jours. » « - Quelque part autour de seize à dix-huit heures , OK ? », vous tentez pour resserrer un peu l'échelle, de « jour » à « moitié de demi journée »... « - OK, OK », vous répond-t-on avant de baisser le volet roulant et de partir nonchalamment avaler un ultime bol de nouilles.

En utilisateur désormais averti de la livraison à la chinoise, vous rappelez le matin du jour dit. « - C'est pour quoi déjà ? », vous dit-on. Vous réexpliquez, l'affaire est reconfirmée pour la deuxième moitié de l'après-midi, et vous vous lancez tranquillement dans une matinée en pyjama, quand à midi le téléphone sonne : « - J'arrive avec la livraison. » Vous avez bien expliqué quatre fois que vous n'habitiez pas sur place et qu'il vous fallait trois quarts d'heure au minimum pour rejoindre les lieux, qu'à cela ne tienne, vous expliquez une cinquième fois, et négociez un 12h45 pour arriver en courant, le pyjama à peine remisé pour un jean. Et puis vous commencez à attendre, un quart d'heure ; vous appelez, « vous habitez où ?», on vous dit, vous rabattez in extremis une montée légère d'agacement (doux euphémisme), vous réexpliquez, vous aviez écrit en chinois votre adresse, mais qu'à cela ne tienne, vous réexpliquez, après tout on n'est plus à ça près, et puis vous ré-attendez, le livreur rappelle, tant qu'à faire, histoire de vérifier qu'il est bien dans la bonne zone géographique de la ville, car tout à coup il a un doute - et vous aussi vous commencez à avoir de sérieux doutes sur l'éventualité de l'aboutissement de la livraison dans un état serein de vos nerfs.

Après un nouveau quart d'heure vous rappelez, le ton subtilement plus agacé n'est-ce pas, « tout va bien » répond le livreur comme d'habitude, car tout va toujours bien en Chine, c'est la règle ; tout va bien, tout va bien, mon c..., vous pensez, mais vous gardez ça pour vous, ou alors vous le dites en français, avec un peu de chance ça passerait presque pour une douce invitation à la paix, et puis vous finissez par descendre dans la rue histoire de rajouter un critère de chance d'aboutissement de l'affaire, et pour finir la rencontre entre le livreur et son lieu de livraison finit par arriver. Tout est bien qui finit bien, telle est la loi en Chine... C'est l'objectif qui compte, n'est-ce pas, après tout ?

En tout cas, multipliez ça par le nombre de pièces d'électroménager ou de mousse qu'il vous faut acquérir (car il ne suffit pas d'aller tout acheter dans le même magasin : c'est un fournisseur différent pour chaque type d'appareil qui vous livre...), et vous obtenez un passeport direct pour l'asile psychiatrique ; une sérieuse stimulation des nerfs, en tout cas, et l'activation du système d'urgence de création d'amour artificiel pour la Chine, quand l'amour authentique commence à fléchir... Ce dernier système est probablement au point, il permet de passer ce genre de petits caps « en pilotage automatique », jusqu'au raccrochage des wagons et la reprise de la source authentique... Je peux dire ça aujourd'hui que je suis bien installée et que Ni Dou Ye, de Sainte Ni Touche ou de Ni à Su Xi (soucis) qu'il était en train de devenir, et même de Pu La Ye (poulailler) car c'était bien ce que je commençais à imaginer dans ses murs avant mon arrivée, a réintégré avec panache son digne nom, qu'il mérite triplement. Je me demande même s'il ne pourrait pas être le plus confortable des derniers appartements dans lesquels j'ai pu vivre...

L'affaire a comporté quelques ajouts stratégiques, notamment des rallonges électriques savamment évaluées et disposées à grands renforts de scotch, étant donné que, dans cet immeuble propriété d'une compagnie électrique, il n'y a qu'une prise par pièce - la Fée électricité fait la coquette et se réserve sans doute, point de sorties inutiles... ; et le remplacement d'une excroissance particulière qui avait poussé dans la salle de bain, alias bouilloire-électrique-géante-aux-prétentions-de-système-de-douche, en fer blanc rouillé, montée sur des poutrelles métalliques qui pourraient avoir été rescapées d'un naufrage, et prolongée d'un câble antique sensé acheminer le courant, du plus grand effet, par un joli petit chauffe-eau blanc avec mitigeur, vive le progrès : on a beau devoir programmer ses douches à l'avance et ne pouvoir compter sur l'eau chaude qu'à la sortie de ce pommeau là, et pour trente minutes à tout casser, les douches n'en sont que plus divinement appréciables...

Je mettrai bientôt des photos en ligne, et ceux qui ont eu la chance de voir l'état antérieur, comme mon père venu pour une petite visite chinoise, et qui a eu la bienveillance de ne pas prendre, face à ces installations et à leurs cousines vastement répandues dans l'univers chinois, une crise cardiaque seulement un léger choc, tout autant culturel et climatique finalement, qu'émotionnel , pourront témoigner. Quoi qu'il en soit, et pour finir sur ce chapitre Ni Dou Ye, je réalise que je ne me suis pas sentie aussi bien, et chez moi, depuis un an et demi... Et qu'il fait bon vivre à Kunming, en vélo et non plus en embouteillages...

Ne semble rester, en séquelles, qu'un léger syndrome, fort paradoxal je le confesse, de la désertion, à présent, de toute idée de rendez-vous, contrainte extérieure et « il faut », et un affolement potentiel devant tout ce qui pourrait s'apparenter à un carton, un sac de lessive ou une accumulation superficielle de matériel, mais je vais m'attaquer à ce problème rapidement, par un petit voyage je suppose en terres sud-asiatiques, avec un sac encore allégé pour voir ce que ça fait de ne pas être empêtré dans un pétrin d'objets pétaradants...

J'en aurais eu des choses encore à écrire ce mois-ci, mais je m'arrêterai là pour cette fois, pour ne pas encrasser le reluisant Ni Dou Ye, et la religieuse patience de ceux qui seraient déjà arrivés jusque là, de trop de digressions (il y en aurait eu une intéressante sur le Hip Hop à Kunming, l'une de mes dernières découvertes, mais je garderai ça pour plus tard). Tout de même, puisque l'on parle de maisons et de nids architecturaux, voici une perle lâchée par l'un de mes élèves, dans les dernières semaines de cours en décembre : « Quelle serait la maison idéale ? », était la question ; « une maison sur la lune », incontestablement, fut la réponse, car là au moins règnent, autour, le silence et la solitude...

Très bon début d'année 2008, en attendant le début de l'ère des rats, et sachez, surtout, apprécier les baignoires, les robinets d'eau chaude, le chauffage central et les double-vitrages, en ces temps de frimas, car quand les Chinois se mettront eux aussi à équiper leurs nids de chauffe-eaux centralisés et de radiateurs jusque dans leurs voitures toutes de faux-cuir garnies, il n'est pas sûr que nous pourrons tous encore librement ronronner et pétroler d'aise à volonté...

 

Posted by Pauline at 15:42:37 | Permanent Link | Comments (2) |

Thursday, November 29, 2007

Nid douillet (Ni Dou Ye ?)

Qu’est-ce qui est à la fois long, court, agréable, détestable, antérieur, postérieur, envié, redouté ?... L’hiver à Kunming : l’illustration parfaite de la théorie de la relativité, Einstein avait sûrement d’ailleurs longuement médité sur le sujet, et j’ai médité pour ma part sur la question du petit nom que s’est fièrement attribué la ville, « l’éternel printemps », pour comprendre enfin que ce n’était pas toujours en référence à l’hiver qu’il fallait nommer la saison des fraises, mais parfois éventuellement en opposition à l’été. De ce point de vue, Kunming pourrait bien se présenter, non comme « la ville sans éternel chauffage», mais comme « la ville du bonheur sans climatiseur »

Autrement dit, pour les Chinois, la plaie ce n’est pas l’hiver, mais la saison chaude, et l’on valorise ici le printemps par rapport à la terreur caniculaire, dont il est une version nettement tempérée, et non comme chez nous par rapport à l’enfer glaciaire, dont il s’agit toujours de s’échapper, au plus vite, vers les premiers rayons bénis du soleil revenant.

Intéressant de voir comment, sous nos longitudes, on valorise le printemps comme un ajout, ajout de chaleur, degré supérieur de la lumière et de la température par rapport au plafond bas de l’hiver ; en Chine, c’est comme une modération qu’on l’estime, comme une version tempérée d’un extrême, d’un sommet dont, comme beaucoup d’autres, il faut se garder.

Personnellement je n’ai jamais aimé le printemps, que je considère comme une saison traître, pleine de promesses jamais tenues, mais peut-être, justement, la considérais-je à tort comme une saison d’ascension, de progression vers le « mieux », au lieu de l’envisager comme un doux état d’équilibre, de mièvrerie satisfaite et en elle-même pleinement valable, sans plus d’autres attentes… Pour cette même raison biaisée, j’admire l’automne et m’y sens d’humeur comblée : elle fonce droit vers la catastrophe annoncée de l’hiver, et au moins on ne peut que se réjouir des moments où elle faillit à cette chute, des éclaircies imprévues et autres saillies dites d’« été indien »…

Mais là n’est pas la question. La question est que l’hiver existe bel et bien à Kunming, les Chinois peuvent bien l’appeler comme ils veulent, d’un doux surnom poétique ou d’un autre, moi j’appelle ça l’hiver, et le revoilà de passage dans la région, pas de doute. Cette année j’ai décidé de ne pas utiliser mes doigts et orteils comme des thermomètres, estimant qu’ils avaient mieux à faire, et qu’on avait inventé des appareils très adaptés pour ce genre de mesures, et donc j’en prend soin et ils ont l’air de s’accommoder assez bien de leur nouveau colocataire, le froid. Ne sont pas tout à fait encore en éventail, rêvent encore pas mal de Thaïlande, parfois, et d’autres décors tropicaux, mais bon, ils sauront patienter…

Je suis cette année bardée d’armes redoutables contre la glaciation, évolue dans une cuirasse tibétaine, autrement dit une veste fourrée aux manches longues comme des manches à air, sauf que l’air n’y passe pas, et qu’en les mettant bout à bout, main contre main sur son ventre, on obtient un manchon, et on a l’air d’un eskimo de l’Himalaya. Très pratique, fait office de gants, d’essuie-glace sur le tableau noir, en cours, de tampon protecteur dans les bus, lorsque enroulé autour de la taille en un paquet d’un demi mètre de large.

J’ai bien sûr toujours mes pantoufles à écureuils en fausse moumoute, il y a des photos à faire des étalages de pantoufles au bord de certaines rues, impressionnant la créativité (ou la non créativité, justement, pour rester dans la théorie de la relativité…) en la matière… Et j’ai aussi une couverture en écossais d’Irlande, eh oui ce cocktail là existe, envoyée de France par ma mère, dans sa grande terreur de l’ère glaciaire chinoise sur le système sanguin de sa fille, et cette couverture là me donne l’occasion d’essayer divers enroulages, drapés et plissés, selon les variations de températures congélatoires, et Jean-Paul Gauthier serait, j’en suis sure, des plus inspirés devant ces variations sur l’écossais, sur monture de fausse moumoute à écureuils.

Tout ça pour dire que je vais être contente de la quitter, ma banlieue glaciaire, et d’aller retrouver le nuage confortant des pots d’échappements de la ville. Car il s’est produit un petit revirement de situation – après tout en Chine tout est possible–, et voici qu’un beau vendredi après-midi, après quelques semaines de mijotage dans ma tête transformée pour l’occasion non plus en frigo, mais en marmite, est sortie à point une nouvelle décision : celle de rester à Kunming, au lieu d’aller m’installer à Dali.

Fascinée plus que jamais par les allées et contre-allées de la ville, amoureuse désormais de sa brique orangée à moitié défaillante, constatant combien la brique anglaise me donnait des frissons de terreur, quand celle-ci me chauffait presque le cœur, troublée de joie par ces trottoirs bondés et ces foules portantes, j’ai commencé à me questionner sérieusement sur mon attrait pour la campagne.

Songeant à la difficulté pour moi, déjà, d’être passée du grand inconnu anonyme et cosmopolite de Paris, à un grand inconnu où anonyme est impossible quand on a le malheur de n’avoir pas les yeux encore tout à fait bridés, et où j’ai l’insigne honneur de constituer, avec quelques autres, ce qui s’appelle ici le cosmopolite, j’ai commencé à douter de ma capacité à m’adapter sans dégâts à ce qu’on appelle une petite communauté.

Commençant à me trouver bien parmi ce que j’avais déjà découvert de la ville, à faire des rencontres intéressantes et à développer des amitiés, et réalisant que le pourcentage de personnes basées ici pour authentiquement travailler était peut-être plus élevé qu’à Dali, où l’on trouve malheureusement, semble-t-il, certains de ces phénomènes rares, mais existants, de « musiciens, mais sans jouer de musique », « écrivain, mais crampe dans la main », « peintre, mais allergique à la peinture », je me suis laissée aller à penser que peut-être la ville était en train de m’attirer par ses sirènes toutes dehors lancées… Et j’en suis venue à la conclusion que, sans vouloir affirmer trop vite être une « citadine », l’identité étant, n’est-ce pas, après tout quelque chose de bien fluctuant, je l’avais été pendant trente ans et cela semblait bien durer encore pour le moment présent…

Sitôt décidé, sitôt mis en route, le plan était de trouver un appartement à louer avant d’atteindre le départ officiel de mon cher campus, et j’ai commencé à visiter quelques perles de l’habitat chinois, dans différents quartiers, histoire de prendre le pouls des diverses ambiances de la ville et de mes attirances, répulsions, et limites… J’ai très vite senti monter en moi, curieusement, une admiration sans nom pour ce que l’on appelle usuellement « les grandes tours horribles qui défigurent le paysage chinois », l’habitat des temps modernes, les fusées jaunes et vertes qui s’élèvent vers le ciel, écrasant peu à peu les monticules de brique et les petits cubes pleins de courettes et de plantes moussantes. Un amour des interphones, des ascenseurs, des fenêtres pleines de bonne volonté, osant tenter le combiné périlleux de la transparence et de l’isolation ; une vénération du condominium, une admiration du paysagisme immobilier néo-basse-cour, un respect infini du béton armé : bref, tout ce qu’un chinois de 2007 met au sommet de ses rêveries architecturales.

Ce n’était pas faute d’attirance pour l’autre modèle, le type cage : j’avais grande curiosité, à vrai dire, pour ces quadrillages de barreaux qui s’enchaînent, par petits paquets carrés, sur des kilomètres de façade brique ou blanche, et il s’est avéré fort intéressant d’en examiner certains de l’intérieur, mais quelque chose m’a très vite dit que ce que je cherchais avait des chances de se trouver à mi-chemin entre ces deux types, la tour et le cube. Pas une forme d’astéroïde ou je ne sais quel ovni architectural non recensé au patrimoine national, non, juste un immeuble à peu près stable encore sur ses fondations, avec des carreaux à toutes les fenêtres, des salles de bain en forme de carrés autour d’un trou (alias, toilettes) mais avec juste le trou, pas l’entourage douteux qui peut aller avec, des fils électriques de Mathusalem, mais pas de l’âge de pierre, bref, un immeuble éventuellement dénichable quelque part, à n’en point douter…

Eh bien cet immeuble existait, je l’ai trouvé dimanche dernier, après une nuit dans le bus dont j’aimerais ici raconter les détails, mais j’attendrai une autre occasion pour ce faire, ne voulant point rompre le suspense par une digression trop croustillante (les nuits dans le bus en Chine regorgeant généralement d’imprévus et de rebondissements, c’est le cas de le dire même, considérant le mariage parfois douteux des routes et des amortisseurs…).

J’ai donc trouvé mon futur logement, et vogue sur un petit nuage de bonheur, réalisant que pour la première fois de ma vie, je vais pouvoir disposer d’une pièce entièrement dédiée à mon bazar personnel, sans limitation, tout le bazar que je veux, et toute la création envisageable dans ces quelques mètres carrés…

Je ne résiste pas à l’envie de décrire un peu cet objet de satisfaction, qui a su en tout cas parler à mon intuition de façon plus séduisante que les diverses antres visitées auparavant, et à celle de raconter un peu ce que j’ai pu entrevoir des ficelles de la location en Chine, car là encore c’est « presque pareil mais pas tout à fait » – same same, but different, comme disent parfois certains…

Ce petit nid possède, non pas les barreaux garnis de cages à oiseaux, mais l’autre attribut potentiel des immeubles chinois, à savoir les carreaux bleus. J’avais toujours rêvé de rentrer voir un peu ce que cela faisait d’être derrière des carreaux bleus, et rien que pour ça mon cœur était tout émoustillé à l’approche du bâtiment, et je peux dire à présent que cela ne fait pas l’effet aquarium, ni celui bulle de chewing gum au cola ; pour l’instant c’est tout ce que je peux dire, et donc il va falloir que je continue d’étudier la question.

Il a le grand avantage d’avoir un sol couvert de quelque chose, un splendide lino assorti aux carreaux, et de la peinture sur les murs, ce qui, c’est sûr, me laisse moins de liberté en termes de décoration, on peut le voir comme ça, qu’un bon vieux cube en béton armé, mais personnellement je reste encore moyennement sensible au charme du brut de décoffrage avec trou (alias, toilettes) dans lequel certains ont visiblement pu vivre depuis des années sans autre effort d’arrangement trop superficiel, à considérer les traces sensibles d’habitation laissées parfois dans les appartements visités, et l’âge présumable des immeubles autour (encore que là-dessus, le doute soir permis : comme les gens, les bâtiments restent souvent pleins de surprises quant à leur âge ; sauf qu’à l’inverse des gens, pour qui tous les cas de figure sont envisageables, de l’air de jouvence éternel au rabougrissement précipité, c’est plutôt assez systématiquement dans le vieillissement prématuré que les bâtiments versent généralement…).

Il a une charmante cage d’escalier chinoise, qui chez nous passerait pour un corridor dont on aurait oublié de terminer l’isolation, voire même l’installation de commodités autres que celle de marches d’escaliers, mais qui ici s’avère tout à fait dans les cordes de l’usage que l’on peut communément faire d’un escalier : monter, descendre, cracher éventuellement, fumer, et nettoyer tout ça de façon rapide et efficace, d’un coup de balai à cheveux en serpillière.

Et à défaut d’interphone, il a un gardien qui jaillit comme d’une boîte au moindre passage déclencheur, le passage d’un étranger constituant un événement déclencheur majeur, à n’en point douter.

Comment signe-t-on un contrat de location en Chine ? Tout d’abord, avec l’aide d’amis chinois, tant qu’à faire ça rend les choses un tant soit peu plus limpides… Avec un stylo, ensuite, dirais-je, pour poursuivre la mauvaise blague que tout le monde a pratiquée cent fois, celle de l’ascenseur que, eh oui, on appelle aussi en appuyant sur le bouton… Avec une tasse de thé, ajouterais-je, car celui-ci n’est jamais trop loin dans ce pays. Et des bananes, car c’est parfois ce que l’on trouve, en vrac, sur la table d’une agence immobilière. Avec les propriétaires, qui en France se fichent bien de savoir qui est derrière le compte en banque qui loge dans leurs murs, mais qui ici viennent immédiatement nouer des relations, le guanxi sans doute, l’esprit de reconnaissance qui prédomine à toute opération plus ou moins financière ou professionnelle.

A mesure de la discussion, d’un jeu de questions-réponses et de la négociation rondement menée par mon amie chinoise, obtenant notamment le remplacement des jolis cordons torsadés de l’âge pré-électrique qui pendaient gracieusement en divers endroits probablement stratégiques, mais qui auraient eu le pouvoir de me garder de toute approche trop inquisitoire en ces recoins là précisément, je me suis vue muer, malgré moi, en membre de la famille.

A peine évoquais-je la question de ma bicyclette, antiquité à laquelle néanmoins je tiens, surtout en cet environnement urbain enfin ré-adapté à la pratique tranquille et propre du cyclisme (la banlieue où je me trouve actuellement ne répondant peut-être pas exactement à tous ces critères…), que j’avais la clef de leur garage à vélo partagé. Et mon amie elle-même, poursuivant la visite des lieux, en venait aux échanges de numéros de téléphone, dans un ballet de portables sortis et rangés, gestes incontournables du 21ème siècle débutant, semble-t-il, et tout aussi significatifs, sans doute, que les inclinaisons de tête des mandarins maigrement barbus d’autrefois...

Il fut très vite question d’invitation à dîner dans leur maison des Collines de l’Ouest, que par-dessus le toit de la mer d’immeubles de Kunming, on pouvait apercevoir à l’horizon, et tout en tachant de suivre la conversation et de me retourner raisonnablement la tête pour deviner quel genre de réponse il fallait raisonnablement donner à tout ça, je ne pouvais m’empêcher de penser à la version parisienne de la location d’appartement

Ils m’ont demandé quelle couleur je souhaitais pour les portes, qu’ils avaient soudain la velléité de repeindre ; j’ai dit rouge, ils ont dit rouge ça va faire temple, j’ai dit pas de problème, et donc ce sera marron.

Ils ont paru ennuyés quand j’ai osé regarder avec suspicion l’étrange tableau électrique à énormes mollusques en plastique sensés descendre ou monter en claquant quand le courant se prend des envies de court circuits. Il faut dire que cet immeuble, venais-je de découvrir, appartenait à une compagnie d’électricité, ce qui en garantissait non seulement l’unité de la population (à part quelques électrons libres, comme moi visiblement), mais aussi la qualité hautement électrique. Je n’allais pas avoir à cohabiter, par exemple, avec l’une de ces bouteilles de gaz rondes et bleues qui se baladent partout en vélo, et qui décorent les cuisines, et parfois aussi les encensent. Ici l’on célébrait la Fée électricité, et il ne fallait pas rigoler avec ça. Ce tableau électrique là avait été produit par la société, ce qui en garantissait la qualité irréprochable : très simple, je n’avais qu’à appuyer sur l’énorme smarties vert pour redémarrer, et sur l’énorme smarties rouge pour éteindre, un langage universel, n’est-ce pas, que même un analphabète étranger pouvait comprendre…

En bas, il y a un autre tableau électrique, tout moderne celui-là, sur lequel je vais devoir relever ma consommation mensuelle. Et pour faire honneur à la Fée électricité, je projette déjà d’illuminer mon appartement de multiples guirlandes de lumière qu’il va me falloir aller chercher en Thaïlande, que la vie est dure ; et de constituer un stock de bougies pour les jours où je sentirai moyennement l’idée d’aller remettre les mollusques en place sur leur tableau boisé. A y repenser maintenant, celui-ci pourrait constituer un intéressant sujet de dessin…

Bref, me voilà bien enchantée, et j’ai senti ce jour là que je venais de faire une plongée un peu plus rapprochée dans la Chine… L’après-midi s’est fini par une invitation à dîner chez les parents de mon amie, qui est la femme d’un ami anglais, et tous deux vivent actuellement chez les parents en attendant que leur appartement acheté sur plans soit sorti de terre, et là aussi il s’est trouvé que je faisais partie de la famille. Ils ont troqué par moment leur kunminghua (le dialecte de Kunming) pour un peu de putonghua (mandarin), pour que nous puissions échanger. Et à la fin du dîner, les chiens eux-mêmes avaient décidé qu’ils pouvaient arrêter d’aboyer, ce qui était un signe que je pouvais revenir là en toute occasion, squatter le frigidaire même si l’envie m’en prenait, et tout le reste de l’appartement si je le désirais…

L’appartement est situé juste ce qu’il faut d’assez loin pour me permettre des virées dépaysantes dans le centre-ville, et un sentiment de mérite lorsque j’arriverai en vélo dans mes cafés préférés ; juste ce qu’il faut d’assez près pour accéder à des marchés, des voies ferrées, des quartiers pleins de trésors à découvrir et de grand bazar yunnannais ; juste au-dessus d’un petit jardin avec kiosque et bassin, et des vieux qui jouent dehors tout l’après-midi. Il y a tout ce qu’il faut de vie sur les trottoirs, des écoles, des commerces, des bricoleurs de vélos, une grande piscine à ciel ouvert à 200 mètres pour les jours qui suivront cet hiver, et même, incroyable mais vrai, l’une des deux épiceries occidentales de Kunming, avec stocks de chocolat à portée de bras – j’aurais pu me passer de ça, c’est sûr, mais puisque c’est là, il va falloir faire avec…

Voilà, la pendaison de crémaillère aura sûrement lieu en janvier, pour qui serait de passage dans le Yunnan… Vue la température qu’il devrait faire à cette époque là, il y aura sûrement chauffage au baijiu (l’alcool de riz chéri des Chinois, combustible interne très efficace en période glaciaire), et peut-être aussi au vin rouge, pour contribuer à renforcer le cosmopolitisme encore naissant de Kunming.

Ce sera l’inauguration d’un appartement, et d’une nouvelle page d’aventure un peu différente, sans la Mère Michelle au clairon tous les matins à six heures et quart (à ce propos il semble que la proximité d’une école soit un critère suffisant pour faire baisser les prix de l’immobilier… C’est sûr, il faut avoir reçu l’entraînement nécessaire pour s’adapter sereinement à cet environnement sonore…), et sans les coups de fil de 22h annonçant les modifications d’emplois du temps du lendemain : un système de gestion horaire de la troisième dimension, ni tout à fait obsessivement rigoureux, ni tout à fait rigoureusement bordélique, la combinaison de ces deux extrêmes restant une spécificité chinoise que je leur laisse volontiers… Je me promets de chercher ma voie entre tout ça, et me réjouis d’en avoir enfin la possibilité pour quelques mois… Sacrée Chine, je lui suis reconnaissante de me donner tant de surprises et de liberté !

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Sunday, October 28, 2007

Si la Chine était un fruit, ce serait…


Déjà bientôt deux mois que les cours ont repris, ce pourrait être une dynastie chinoise, tant il peut se passer de choses dans cet environnement sablonneux et mouvant… J’ai repris ma casquette de prof, pas le badge rouge que je suis sensée porter, néanmoins, car j’estime que ma tête en dit assez sur mon statut à l’école : je suis un laowai-foreign expert-UFO, dont la chair sans doute s’éclaire en phosphorescent dans la nuit, car jamais on ne me rate, chaque jour apporte son petit lot de « waiguoren ! » (« étranger ! »), et de sourires aux multiples sens. Nul risque de me confondre avec un étudiant ou un membre du staff, il n’y a pas encore d’étudiants étrangers dans cette école du fin fond de la Chine, mais qui sait, cela arrivera peut-être un jour, lorsque l’Empire aura aussi trouvé le moyen de dépasser les autres en termes de système éducatif…

Pour l’instant, on n’en est pas encore là, et mes élèves, lorsque nous jouons au jeu (histoire de pratiquer les « would » et les « could »…) du « qu’est-ce que vous aimeriez changer dans votre vie », se ruent sans hésitation sur l’école, qu’ils transformeraient, s’ils étaient doués des pouvoirs de Harry Potter, en Oxford (symbole ultime de l’Université occidentale, semble-t-il, les Yale, Columbia, Trinity et autres Sorbonne n’ayant pas encore franchi le cadre de leurs fantasmes extra-muraille de Chine). Je ne saurais vous retranscrire ici le nom chinois d’Oxford, il m’a bien fallu dix minutes, et force jeux de mains et explications imagées de leur part, pour comprendre de quoi ils voulaient parler. Les Chinois donnent des noms caractériels, pourrait-on dire, à tout ce qui provient de l’étranger. La géographie chinoise est ainsi rassemblée dans un sac de caractères, les noms de la terre entière ont leur transcription poétique en chinois, et de même les haut lieux et monuments, les marques internationales, les voitures, les sandwiches, les burritos, le chocolat, et tout ce que vous pouvez trouver sur un menu occidental en terre chinoise.

Je sens que j’ai trouvé mon pas auprès des élèves, les choses roulent à présent, ils ont même l’air contents de venir en cours, même quand c’est pour dormir ; on y dort bien, c’est détendu et intéressant, apparemment, en comparaison de ce qu’ils peuvent affronter le reste de la semaine avec leurs professeurs chinois. Parlons des professeurs, un peu, pour changer des élèves. Nous avons eu notre fête des Professeurs annuelle, l’événement national du 10 septembre, et cette fois ce n’est pas 200, mais 600 yuans que nous avons reçus (soit un cinquième de notre salaire !) en bonus. J’ai reçu aussi de mes élèves des fleurs, des cartes, une bouteille à thé, pour remplacer celle qui fuyait dans mon sac ; celle-ci fuit tout autant, mais elle avait le prestige d’être emballée dans un écrin capitonné proclamant « High Quality – Keep surpassing and progressing forever… », agrémenté d’un motif de nœud rouge traditionnel chinois, symbole de l’excellence, de la longévité et du classicisme, la version chinoise du pompon de la toque oxfordienne, en somme. Ces derniers mots sonnent également comme la version chinglish de ce dont je pourrais bien avoir fait mon cheval de bataille auprès des élèves : « f… the exams, let’s enjoy personal progress, for the sake of your own life » (en version slang).

Ou comment les responsabiliser, car il me semble bel et bien, de plus en plus, que la Chine est un univers où personne n’a de responsabilités… Un p