Dec 08

Dragon à neuf ailerons


Je viens d’acheter une septième rallonge électrique (dixième si j’inclus les trois qui ont déjà rendu l’âme), de l’autre côté de la rue qui se traverse, ai-je dû à nouveau bel et bien constater, non pas d’un coup d’œil, mais d’un long regard plan, médian, traversant justement…  Ce afin de s’ajuster convenablement aux trajectoires des projectiles qui se dessinent partout autour sur la chaussée, et dont on ne constitue, au bas mot, qu’un de plus.

Pas de coups d’œil, pas de coups, en Chine. Sauf de pinceaux, peut-être ; à moins que ce ne soient des promenades, ou des détours d’encre sur un blanc de papier… Pas de coups de chance : la chance ne frappe pas, mais s’infuse, comme le thé, dans les souhaits, les vœux, les papiers rouges et les formules ; et puis elle tourne…

L’amour lui-même tourne, il ne se distribue pas en salves, en coups de foudre, mais en mouvements,  en ajustements : cœurs raisonnables, raisonnements cordiaux, tours de passe-passe et passages à l’acte… Mon amie Yu Hua Ping vient d’obtenir l’accord de ses parents, après trois ans de négociation et une quasi-renonciation de sa part, pour son mariage avec son copain, rencontré sur Internet, extrêmement sympathique, honnête et intelligent, mais qui avait le malheur d’être divorcé… Du coup ils rattrapent d’arrache-pied le temps perdu, elle est déjà enceinte et ils ont fini de trouver, repeindre et installer leur nouvel appartement !

Le sang jamais ne se fige lui non plus en coups, peut-être qu’il tourne juste… Jamais mauvais, mauvais sang, juste différent.

Tout me semble tourner, en Chine, évoluer au fil de la promenade du temps, mais jamais rugir ni bondir. Comme les dragons en circonvolutions…

Je ne me suis donc ainsi pas coupée de la France, le 25 novembre, j’ai juste tourné de quelques kilomètres, le long de ce globe qui lui aussi passe son temps à faire sa révolution, à enfourner des fuseaux horaires et des lunes.

Le temps étant une notion toute relative, j’ai mis douze jours pour rejoindre Kunming. Sans pour autant faire cette route de la Soie qui reste pour l’instant enroulée quelque part dans mes rêves, mais que j’espère un jour dérouler, de Kunming à Paris, qui sait…

C’était la route des Orchidées, cette fois : Thaï Airways en distribue des brassées à la sortie de ses vols, c’est bien connu, eh bien cette fois ils ont même oublié… Heureusement que les braves fleurs, comme les touristes, ont le pistil résistant, et peuvent survivre à l’air des cabines d’aviation pour une durée indéterminée, en toute patience.

Je n’ai pas passé douze jours dans une cabine d’aviation, c’eût été une expérience intéressante je n’en doute pas, mais seulement quelques heures supplémentaires, après les onze heures ponctuelles du vol. Celui-ci avait été gentiment distrait par la lecture pointilleuse de « Elle » (onze heures de lecture, ça peut relever du pointillisme), qui me permettait, il était temps, de raccrocher les  derniers wagons avec la France et l’esprit français : les tendances vestimentaires dites hivernales, que j’appellerais ici printanières car manquant cruellement de cols triples, et roulés, de polaires et de tricots jacquard ; les derniers potins à recycler, sans aucun problème, dans mes conversations chinoises ; un débat en hausse, semble-t-il, sur la couleur de peau qu’il faut, tout à coup, relever en tout ébahissement (ici au moins on ne s’embarrasse pas de chichis : je suis toujours un « laowai[1] », rien de nouveau sous le soleil de ce côté-ci), car les Américains l’ont fait et la face du monde s’en est  trouvée changée ; quelques recettes faciles à faire, à base de produits introuvables issus de l’agriculture introuvable (j’ai dit, biologique) ; et un article de compassion pour Françoise Hardy, à qui Jacques, l’ami des « Chinois, et moi, et moi, et moi », aurait fait subir de nombreux outrages à la tromperie maîtrisée, avec des Chinoises peut-être même. Au tour de Françoise, donc, de dire « et moi, et moi, et moi », mais « Elle » malheureusement ne dit pas « et vous, et vous, et vous, amusez-vous aussi vous, vous, vous ! », juste « et vous, et vous, et vous, prenez garde à ces méchants, loups, loups, loups… » Grosse déception pour « Elle », en cette fin de vol, il était temps d’atterrir.

Atterrissage moderne et contrôlé, donc, ils ont une petite caméra planquée dans les roues, on dirait maintenant, ce gadget-là m’avait échappé jusque là ; on peut voir la piste à l’atterrissage, et nous avons vu deux bonshommes juchés sur un 4×4 en train d’agiter des ronds rouges, c’était très joli et nous applaudissions déjà tous dans nos cœurs (puisqu’il n’est plus d’usage, visiblement, d’applaudir pour de bon, sous peine de passer pour un plouc heureux, voire pour un imbécile), quand on nous a annoncé que nous n’étions pas à l’aéroport international, le nouveau joyau de la Thaïlande, plus beau qu’un temple et qu’un palais de gemme réunis pour ce qui est de son quartier duty free, mais à Duom Muoi, ou quelque chose comme ça, le vieux nom en forme de pudding effondré du vieil aéroport aux airs de miettes de pudding abandonné… A nos côtés, trente Boeings gentiment alignés, on pouvait presque se faire coucou par la fenêtre, c’était cordial. Pas de comités d’accueil cependant, de passerelles, d’escaliers roulants, de petits bonshommes à rayures phosphorescentes partout, à vrai dire il n’y avait pas un chat dans cet aéroport, et les lumières étaient éteintes, il était tôt, d’accord, mais quand même…

Six heures du matin, grande forme, le « Elle » est terminé et justement ce serait bien l’heure de dormir un petit coup, et ça tombe bien, parce qu’on nous explique que, « petit problème », nous allons voir si nous pouvons débarquer ici, mais pas sûr, et puis si jamais possible, de toute façon nous allons procéder comme des gens civilisés, en prenant notre rang parmi les trente camarades Boeings, donc ça va prendre, aller, vingt minutes…

Pour être sûr que les Français aient bien compris, et se donner plus de chance de contenir leur tendance naturellement galopante à la rébellion (l’autre moitié des passagers est thaï, aucun problème de ce côté-là, on n’entend même pas le volume de leur sourire…), on a prié l’ambassadeur du Népal, qui se trouve partager lui aussi la cabine (mais derrière le rideau business), de bien vouloir expliquer à ses chers compatriotes ce qu’il en est, de façon diplomatique si possible, et efficace. L’ambassadeur est ravi, c’est d’ailleurs peut-être le premier à qui il fallait donner une sucette afin d’éviter la rébellion galopante, le personnel de bord l’a bien senti… Il est occupé, nous donne des nouvelles au micro toutes les vingt minutes (c’était peut-être ça, l’histoire des « vingt minutes » ?…), et le reste du temps galope avec son portable entre les rangs de sièges de la cabine business ; pas de rébellion en vue donc, juste une passagère française qui se met à hurler, à un moment donné, qu’elle a mal au dos et qu’elle va sortir, et que c’est inadmissible, on la laisse hurler tranquillement, et à part ça tout le monde gère à peu près bien sa claustrophobie, les Français en cancanant et en essayant de se faire traduire l’anglais par les Thaïs avant même que la version française n’ait été énoncée, comme ça ils peuvent vérifier que tout a bien été vérifié, et les Thaïs en souriant.

Certains Français rusés ont réussi à soudoyer des Thaïs équipés d’ordinateurs portables pour arriver à savoir, avant leurs voisins, ce qui se passe réellement derrière le mur de l’aéroport. Tous les téléphones portables sont déjà allumés, on tapote à qui mieux-mieux, ah oui en France ils savaient déjà, pendant que nous avalions nos plateaux repas et notre bol d’air sain décomprimé, les Thaïs « jaunes » avaient décidé de monter un comité d’accueil au Premier Ministre, qui était au Pérou et allait voir sa tête coupée, avec le sourire, sur les marches de l’aéroport… « Banane, commentent certains, tu parles qu’il va atterrir ici, pas fou le mec, hein… » On y va de sa politique, de son petit commentaire ; les spécialistes mondiaux ès-manifestations ne vont pas s’en laisser compter comme ça ! « Tiens, pour Sarkozy, ça pourrait être une idée, non ?… » Enfin, on passe le temps, quoi…

De vingt minutes en vingt minutes, on nous balade sur l’échelle du temps, et nous atteignons le cap des sept heures d’attente, quand enfin on ouvre les vannes de l’avion. Sortie triomphante, maintenant il va s’agir de bousculer à qui mieux-mieux, et de vérifier quinze fois qu’on ne s’est pas trompé de file. « On ne sait jamais, hein, des fois qu’on se retrouve dans le mauvais transit, hein !… » Ou qu’on rate le sandwich en caoutchouc et la bouteille d’eau, hein… Parce que c’est pas tout ça, mais il est déjà 14 heures heure locale, hein ! Eh oui, et on n’a pas encore franchi la queue des passeports, et après on doit récupérer nos bagages. « Ré-cu-pé-rer nos bagages, Léon ! T’as pas compris ce qu’il a dit le monsieur dans le micro ?!… » « Mais oui ! Même si on les avait enregistrés jusqu’à Bali ! » Vraiment il comprend rien, Léon…

Il n’y a rien à comprendre, de toute façon, juste à suivre, on nous met sur des rails comme sur des tapis roulants de bagages, presque, il n’y a qu’à suivre en digérant son décalage horaire, ce sera toujours ça de digéré. « Bienvenue en Asie ! », me dis-je, voilà qui va me mettre tout de suite dans le bain, pas de temps perdu en réadaptation et autres luttes de nature contre-culturelle et de culture naturalisée, pas de prise de tête et d’efforts, en d’autres termes : la règle est simple sur ce continent-ci, se laisser aller et prendre ce qui vient comme ça vient, après tout il y aura bien quelque chose à en tirer…

Le troupeau de moutons atteint enfin la bergerie des bagages, le problème c’est que vingt-neuf autres Boeings se partagent déjà le râtelier, il va falloir être patient donc pour la distribution. Trois petits râteliers roulants d’aéroport domestique pour trente Boeings, évidemment ça va être la guerre des moutons

Les Espagnols, ces enfoirés, occupent le terrain bruyamment, où c’est qu’on leur a appris à chuchoter,  à ceux-là, c’est pas possible… En plus leur Boeing est vidé après le nôtre, on leur a dit au micro ! Ils peuvent pas écouter comme tout le monde, non ?! Non mais regarde celui-là, il a carrément posé trois caddies contre le tapis, à lui seul il bloque deux mètres d’accès ! Attends, je vais lui expliquer la vie, moi…

Certains ont franchi la bande du tapis, c’est vrai que dans cet espace en forme de Babybel écrasé inutilement inutilisé, on respire sûrement mieux… Il y a des groupes de touristes, on leur parque leurs valises dans des coins, il y a des papiers scotchés aux murs partout, avec des indications plus ou moins contradictoires, mais on s’en fout, parce qu’il y a aussi tout un tas de personnel de la Thaï en habit violet à embêter, on peut leur poser vingt fois la même question, ils répondent toujours calmement, toujours souriants…

Ah, un tel est journaliste ? Je vais aller lui demander s’il en sait plus sur la situation… Vingt-quatre heures ? Quinze jours ? On entend de tout… Il n’en sait pas plus lui-même, juste qu’il est en train de décommander tous ses rendez-vous de la journée. Tout comme ces professionnels du mobilier de jardin, venus enquêter sur les usines de leurs fournisseurs en Chine, au Vietnam et en Indonésie, qui sont déjà en train de comprendre qu’ils vont en fait devoir enquêter sur la qualité des hôtels cinq étoiles de Bangkok… Et peut-être sur les trains et les gares du Cambodge, car ce pourrait être le moyen de rejoindre Saigon le plus efficacement, certains sont déjà en train d’échanger des combines.

Dix-huit heures, bagages récupérés, prochaine étape : sortir de cet aéroport… Et arriver à rejoindre un hôtel, parce que la douche et le lit se font sentir de plus en plus pressants, de même qu’un peu de nourriture, et si possible du silence mais ça il ne faut pas trop compter dessus à Bangkok. Autant on trouve à manger, sous toutes les formes, y compris celle d’insectes grillés, à tous les coins de demi-trottoirs, autant le silence et la fraîcheur se monnaient cher.

Ca tombe bien, parce que la Thaï nous emmène dans un endroit cher. Après quelques quarts d’heures supplémentaires d’empoigne et de navigation adroite du chariot parmi ce qui embue un tant soit peu la sortie de l’aéroport − chariots, sacs, propriétaires des sacs, bus, minibus, agents, tout ça en totale désorientation −, j’arrive à me greffer sur un petit groupe, nous avons trouvé un sauveur, un Franco-cambodgien qui parle le thaï et négocie pour nous un minibus, direction l’hôtel « Ambassador ».

Le sauveur nous assiste pour l’opération « check in », on se raccroche les neurones une dernière fois, après quarante-huit heures de veille, pour remplir les petits papiers, puis on nous donne des coupons pour le dîner et le breakfast, et nous voilà dans, comme l’indique l’emballage de la petite carte qui sert de clef, notre « home away from home ». Tous les hôtels, et même les guesthouses, prétendent toujours se substituer à un home, je suis pour ma part dans une période de manque, côté home, ayant récupéré dix jours auparavant, enfin, à Paris quelque chose que je peux appeler mon chez-moi, et piaffant à l’idée de retrouver ce qui s’appelle wo jia en chinois, my Chinese home, Kunming… Mais bon, je vais faire de mon mieux pour profiter à fond de l’Ambassador, puisqu’ils m’y invitent…

Je ne tarde pas à trouver le chemin de la piscine, guidée par un instinct dont je m’étonne parfois moi-même. Cette base nautique et son fonctionnement étant bien localisés, j’établis rapidement des repères annexes sûrs, le cyber café, le programme des cours de yoga gratuits de la semaine, le « business center » où certains ont compris, et fait passer le mot, qu’on pouvait demander au personnel d’appeler pour nous la Thaï, ce qui évite de s’énerver en vain sur son téléphone dans la chambre en écoutant un disque d’attente dont j’ai encore la musique en tête…  Je pousse parfois des portes juste pour voir, c’est un monde, cet Ambassador, on trouve des boutiques de tapis afghans tenues par des Sikhs et bardées d’inscriptions japonaises, un pub vide où chaque soir néanmoins sonne la Brit pop d’un groupe thaï, plein d’ardeur face à un parterre de chaises aux ailes jetées en vrac dans l’ombre ; des responsables de la « sécurité » posés négligemment dans certains courants d’air, devant des petites tables d’appoint, avec des téléphones dont on se demande d’où ont pu être tirées les lignes. Il y a un monde qui vit là, dans le marbre et la lumière d’intérieur, en continu, et un autre monde qui le traverse, en frôlement de semelle mal réglé, provisoire, transitoire, décalé, à peine connecté du regard à ce fond marbré et dormant ; monde de passage, somnolant lui aussi, feutré comme les portes élastiques des ascenseurs, mais travaillé d’une autre lumière dans les yeux, celle d’un drôle d’ailleurs, celle d’un dehors de derrière les frontières ; celle d’un Autre qui peine à se conserver intact, sans nausée, à l’intérieur du corps… Forcément criard et décalé, ce monde, sur l’autre monde, le démodé de marbre et de néon. Toujours trop diversifié,  trop bariolé, pour pouvoir être appréhendé d’un seul œil, pour pouvoir coller à aucune esthétique limitée. N’ayant pas le désir de coller, quoi qu’il en soit ; juste celui de passer, et de s’effeuiller le moins possible, le long des murs du passage…

Ma chambre est au dix-neuvième étage, j’ai une vue imprenable sur le Marriott, le Grand President et plein d’autres tours aux audaces rivales en termes d’architecture, et le sky train qui serpente au milieu de tout ça. De temps en temps je tente des expéditions pour regarder de près ce qui se passe sous le sky train, histoire de souligner le contraste entre ma salle de bain en marbre et la vie du trottoir thaï, puis je reviens, tout tranquillement, reprendre ma position de touriste en attente, bel et bien « lost in transition », on dirait.

La vie s’organise, on se salue poliment dans l’ascenseur, on opine ou cligne de l’œil, suivant les nationalités, pour se faire comprendre que, eh oui, on est soi-même aussi « en transit » : « same boat, hey ?! », clame certain Canadien ; « you tooo arrre waiding forr yourrr plane ? », sourit parfois bien large un Indien ; « Ouitche flore ? », demande quelqu’un, « ah, you ar frenche ? », je demande . Les Pakistanais ne rigolent pas, ça n’a pas l’air de les amuser, ce petit séjour forcé. Ou alors est-ce qu’ils ne s’amusent jamais de rien ?… Ou alors ils n’ont pas envie de jouer les relations internationales cordiales sur tapis d’ascenseur, quand le monde entier vient de les accuser d’avoir bombé Bombay…

Eh oui, de vedettes numéros uns sur BBC World ou CNN International, nous passons dès le lendemain de notre arrivée numéros deux, car Bombay est entré en scène. On est obligé de se taper toute la série sur le Taj Mahal avant d’avoir, enfin, deux minutes d’info sur notre propre situation, et des images, s’il vous plait, enfin, de ces fameux Thaïs jaunes qui squattent l’aéroport. C’est la fête là-bas dis-donc ! On s’amuse gaiement, tout de jaune vêtu, et on partage ses vivres en riant. Ca a l’air plutôt sympathique.

A vrai dire, notre Ambassador prend des airs de fête lui aussi, les jours passent, puisque de jour en jour on nous explique que « maybe tomorrow !… », et cela devient ce que peut-être étaient les séjours longue durée dans les hôtels de plaisance au début du siècle : la grande colonie de vacances. On se fixe des objectifs pour la journée, obtenir un matelas au soleil à la piscine, et trouver le moyen de le garder discrètement pendant qu’on va manger ; se ruer à temps sur une table proche du buffet, trouver le bon créneau horaire le matin pour récupérer ses coupons repas du jour sans faire la queue. On réfléchit au moment le plus adéquat pour se faire faire un massage, et on se renseigne précisément auprès de ses coré-légionnaires sur le meilleur endroit, le meilleur tarif. Le grand objectif restant tout de même d’arriver à obtenir une place dans un avion, mais celui-ci on commence à comprendre qu’il ne faut pas l’espérer trop fort, trop tôt. On se mobilise quand même un peu pour lui, histoire de se donner bonne conscience : on va perdre une journée par-ci dans les locaux de Thaï Airways à l’autre bout de la ville ; on en perd une autre à une « réunion » organisée paraît-il dans un hôtel, qu’il va s’agir de trouver, voilà qui constituera une chasse intéressante ; on envoie des mails inutiles à son assurance, ou à l’ambassade ; si l’on est français, on va manifester à l’ambassade, tant qu’à faire (il n’y a pas que les Thaïs qui savent manifester, qu’on se le dise !) ; on téléphone deux fois par jour à sa compagnie aérienne, à l’heure de la digestion puisque de toute façon il n’est pas bon de fréquenter la piscine à ce moment là : aller, une petite séance de téléphone musical, c’est toujours meilleur pour la santé…

Le personnel de l’hôtel est en ébullition, on leur a expliqué sans doute qu’il fallait maintenir tout ce petit monde dans le bien-être et la bonne humeur absolus, faute de quoi l’honneur de la Thaïlande serait perdu. Et puis les Thaïs aiment bien la détente et la bonne humeur de toute façon, et ils aiment s’amuser, et là c’est une occasion de s’en donner à cœur joie, tous ces gens de tous les pays, de toutes les langues, qui évoluent l’air paumé dans les couloirs, entre les plats du buffet multinational, réunis soudain sous la bannière nouvelle de « stranded » (bloqués) − le mot, notre étendard, est sur toutes les bouches…

Au bout de quatre jours, on nous installe un sapin de Noël géant dans le hall, avec un petit Père Noël et des rennes dorés qui volent au plafond. Au bout de six, c’est « Be happy ! » qui s’inscrit en lettres de lumière, dehors, dans la cour, sur un joli petit wagon de train, ou peut-être est-ce un tuk-tuk, à bien y réfléchir, en tout cas ce n’est pas un avion, la plaisanterie eût été de mauvais goût… Deux jours plus tard, c’est un véritable chalet norvégien qui a pris toit dans l’entrée, couvert de vitrines de chocolats et de ginger breads bardés de smarties. Sa fausse neige en ouate de polyester, au faît, bat légèrement au vent de la climatisation… On se gèle, dans cet hôtel, il faut dire, alors la Norvège à l’honneur, pourquoi pas.

La bûche de Noël entre au menu du buffet, et nous commençons sérieusement à nous demander si l’on n’est pas en train de nous convier à rester jusqu’au 25 décembre.

Le 7 décembre, cependant, après un dernier petit coup de fil à la Thaï à 5 heures pour bien vérifier une dernière fois que tout a été vérifié, je fais des adieux matinaux à l’Ambassador. On se tombe presque dans les bras les uns des autres avec le personnel de l’hôtel tant on a appris à faire connaissance. Ils maîtrisent tout de ma manie de boire de l’eau chaude (puisqu’on est en Norvège, autant rester cohérent…), de mes tentatives pour économiser les lavages de serviettes à la piscine (tentatives vaines), de mon inclinaison de la tête quelque peu chinoise en préparation, en tout cas pratiquée avec force répétition, et plaisir authentique…

Des Chinois, enfin ! Il n’y en avait pas à l’hôtel… Dans l’aile 9E de l’aéroport, ça y est, il y en a plein. Equipés de paquets de duty free jusqu’au sommet de la tête, joyeusement remuants, plus modérément souriants toutefois, ou souriants, disons, en réponse uniquement à des stimuli, et cela fait du bien ces retrouvailles avec quelque chose de plus amusé, de plus authentiquement enjoué peut-être. La Thaïlande endort mes sens. La Chine les réveille en moins de temps qu’il n’en faut à un plongeur pour se remettre à respirer après une longue apnée

Arrivée à Kunming, je me rends compte que je sais parler chinois, mieux qu’avant, et j’en conclus que la jachère a du bon… Je réapprends à faire la queue pour un taxi, avec quarante-cinq kilos de bagages ça peut aider car on peut placer judicieusement les paquets autour de soi pour bloquer les tentatives de ses concurrents. Je respire un bon coup l’air sec et pollué de la montagne, et tandis que je traverse la ville pour rejoindre mon Ni Dou Ye, je me mets à pleurer d’émotion… Décidément, depuis 2003 que j’ai eu la bonne idée de venir mettre un pied en Chine, à chaque fois que je dois refaire ce mouvement, les larmes, la joie et toute une forme d’émotion complexe autour doivent se mettre en ménage…

La ville est certainement moins éclatante en termes de couleurs que Bangkok – plutôt gris poussière et beige terre, à vrai dire ; plutôt moins brillante que Paris en termes de… brillance, mais qu’est-ce qu’elle me plaît… Finalement, il semble plus simple de réintégrer Kunming après six mois de pause, que Paris après deux ans d’éloignement… C’est comme enfiler des pantoufles, d’une certaine façon… C’est le cas de le dire, car le climat n’est pas tout à fait aussi norvégo-tropical qu’à Bangkok, ici c’est dedans et dehors qu’il fait froid, je n’ai pas oublié.

Troisième hiver à Kunming qui commence, j’ai acheté avant-hier, pour fêter ça… un troisième radiateur ! D’où la rallonge électrique, élément complémentaire incontournable vue la commodité du système mural. Un modèle chauffant sobre, du genre bain d’huile, pour rester dans la gamme que j’avais commencé d’établir. Neuf ailerons, dit l’emballage, surface chauffante optimale… J’ai résisté au modèle « fausse cheminée » sur lequel m’orientait compulsivement la vendeuse, par culte tout chinois de l’harmonie intérieure, et augmenté simplement une fois encore de 500 watts : 1500, 2000, 2500 watts, j’ai tout à présent en magasin.

Le nouveau venu s’épanouit chaleureusement au milieu du salon, à ma plus grande joie, créant des petits nuages d’air flouté autour de lui. Je passe de temps en temps la tête et les bras dans la chambre laissée fermée, en témoin isolé, pour me rassurer concrètement sur le fait que cet achat servait bien à quelque chose. J’ouvre le frigo également pour évaluer les contrastes ou les similitudes. Et je reviens à la contemplation de l’objet magique et de ses vapeurs de mirage, me disant que la chaleur est finalement si rare dans ces intérieurs de béton, que l’on en vient à la voir même…

A vrai dire, Kunming a, me semble-t-il, le don de faire voir beaucoup de choses. Je me sens le regard aiguisé par ici, les sens aiguisés à vrai dire, sensibilisés, éblouis par les particules presque palpables qui flottent dans l’air, le soleil cru sur les montagnes, les flux inquiétants qui passent et déclenchent parfois, j’y suis habituée maintenant, une crise de larmes d’acidité ou de vent trop pointu. Je vois et me sens moins vue, ressens moins fort le poids de ces regards peut-être un peu moins interrogateurs, parce que je sais, peut-être, et le transpire, un peu mieux à présent ce que je fais ici : je veux élargir ma pensée et ma cage thoracique, intégrer jusque dans mon sang d’autres façons de voir, et les Chinois ont de ce côté-ci une largeur toute surprenante, capables de faire cohabiter en eux et autour d’eux les systèmes jugés chez nous les plus incompatibles − le beurre et l’argent du beurre, le cercle et le carré, la colère et le sourire, le « mensonge » et la « vérité », les règles et leur contournement, les autoroutes et les vélos. Le soleil éclatant et le froid.

J’espère apprendre, bel et bien, ici, à activer le chauffage intérieur, comme cet ancien coolie du Sichuan vu dans un reportage allemand sur le Yang Tse, qui explique comment il devait jeter sa chemise et traverser le fleuve à la nage pour raccrocher des cordes de traction à des roches, tout en psalmodiant pour lui-même , « bu leng ! bu leng ! bu leng ! » : « même pas froid, même pas froid, même pas froid ! »… Damart n’eût pas mieux fait pour sa publicité…

Bu leng, bu leng, bu leng, donc, et en avant pour un troisième hiver haut en montagne et couleur ! Le soleil se couche à l’horizon, et les klaxons chantent, c’est l’heure douce de Kunming… J’ai l’impression qu’il n’y a plus que la forme des immeubles sur ce fond jaune descendant, et celle du son des transports, tout aussi découpée, tirée d’antennes et de petites pointes hérissées, sur la masse qui roule, tapie, en sourdine… Cœur sombre campé au sol, pointes jaunes et or, sonores, fichées comme des codes mécaniques : la carte musicale et spatiale de Kunming…

C’est curieux, d’avoir cette fois une base matérielle solide à Paris, de savoir que je suis, ici, bel et bien  étrangère, je me sens plus facilement chinoise… Curieuse, la vie, décidément. Merci à elle en tout cas !…


[1] étranger



Apr 08

Savez-vous parler “guanxi” ?

Comment dit-on « facebook » en chinois ? Guanxi… Ou l’art du networking. Certains disent avoir un bon karma, d’autres une bonne étoile, ici on dit avoir un bon guanxi : un paquet de relationnel, une toile épaisse et bien entremaillée qui vous tient fermement en place dans la société.

Impossible de rien faire sans guanxi. Guanxi s’occupe de vous, guanxi vous prend en main, guanxi vous présente, vous introduit, vous donne un visage, provoque les poignées de mains, les sourires, les cadeaux et le lèche-bottisme. Guanxi vous protège, terrifie les attaquants, elle a une armure et un sabre comme dans les légendes médiévales de l’Empire, rien ne peut attaquer guanxi. En surface, guanxi a un paquet de cartes de visite en poche, qu’il faut donner des deux mains, toujours, et recevoir de même. Un geste de la tête vers le bas, ou au moins le regard, pour accompagner. Guanxi aime trinquer aussi, « ganbei ! » si l’on doit vider le verre, « he ! » si l’on doit simplement boire. Inutile de se regarder dans les yeux, les Chinois n’ont pas peur du mauvais sexe, ils sont superstitieux mais point quant il s’agit de guanxi… Par ailleurs le sexe comme priorité nationale est une particularité qu’ils laissent aux Français, papes internationaux du « laman », alias « romantisme » (voir article précédent sur ce dernier sujet).

Guanxi, donc, peut vous mener très loin en Chine, ou très bas, c’est comme on veut. Le compère de guanxi est « pengyou », l’« ami », qui est toujours dans les parages et surgit facilement : dans une bouche nouvellement rencontrée on ne tardera ainsi pas à entendre clamer « pengyou, pengyou ! hao pengyou ! », ce qui signifie que vous êtes, ça y est, l’heureux ami tout juste déniché, ou, le cas échéant, que la personne mentionnée juste auparavant s’avère justement, oh surprise, être un grand ami. Grand ami signifie carte de visite dans le porte carte. Qu’on n’aille pas s’y méprendre, chose pourtant facile pour nous autres Européens, lents à la détente il faut bien le dire, pour qui il prend plusieurs mois, voire des années parfois, pour consolider un « ami »… Je ne suis pas sûre qu’il existe la distinction, en chinois, entre « copain » et « ami », voilà une recherche linguistique à explorer plus avant…

Guanxi est sexuée. Il y a le guanxi des femmes, et celui des hommes. Les femmes sont dotées, dans ce domaine-ci comme dans d’autres, d’un régime spécial. En tant que représentante de la gent féminine (mais l’interlocuteur n’avait pas saisi qu’il y avait une nuance entre femme occidentale et femme chinoise, nuance peut-être même tracée à l’encre de Chine non diluée, si vous voyez ce que je veux dire en termes de contraste…), j’ai eu droit à une approche guanxistique toute caractéristique, que j’ai su apprécier à sa juste valeur, en gardant presque mon calme…

Je me suis lancée récemment dans un business de cartes postales à base de dessins, ce qui m’a d’une certaine façon rapprochée de la Chine, d’une autre face de la Chine en tout cas, fort intéressante elle aussi, après le volet enseignement et pédagogie. L’affaire m’a menée à développer force guanxi, j’ai pu rencontrer un paquet de gens, échanger en chinois petit nègre comme en anglais ou en français avec une population variée, ce qui est toujours quelque chose qui m’enchante, tout autant que les longues heures de travail solitaire et de silence emmuré… Au cours de ces échanges, j’ai pu rencontrer un énergumène hautement guanxitique, le show business local, armé de deux portables et promenant longuement son regard, au-dessus d’un journal déplacé partout sous le bras, dans les cafés occidentaux, à la recherche sans doute d’un guanxi plus international, ou plus féminisé qui sait…

L’énergumène a attaqué par le volet facile, l’amour de l’art, le goût sans fin des dessins, des couleurs, du trait, absolument fabuleux. Il a cependant mêlé à sa palette, indubitablement, des faux-pas tout naïfs et plutôt pas très internationaux, pour le coup : le côté paternaliste et mécène, le goût du voyage à deux en voiture − il allait d’ailleurs, sans même que je ne lui ai rien demandé, me fournir sans problème un permis de conduire chinois, grâce à un guanxi de ses amis ; s’y croyait déjà… −, le désintérêt pour le business, ayant franchi la cinquantaine, la fortune et l’effort ; l’étonnement qu’une femme puisse prétendre « travailler » (d’où pense-t-il que sortent les dessins ?), l’étonnement tout simplement qu’elle puisse imaginer avoir des relations purement professionnelles avec lui, sans nulle intervention du facteur « guanxi féminin », alias promotion canapé…

Jamais en deux ans ici je n’avais ressenti une telle rage. Le type était intéressant, il avait, depuis plusieurs années, parcouru le Yunnan et les pays voisins à la recherche de maisons traditionnelles, qu’il avait démontées pierre par pierre et remontées sur un terrain proche de Kunming, devenu studio de cinéma en plein air, louable par qui souhaite plonger son film dans une atmosphère nostalgique, la Chine traditionnelle récupérée in extremis et condensée le long de deux rues en carton semi-pâte. Grâce à lui, des maisons du centre de Kunming (qu’il s’agit de venir voir avant la fin de l’été, je pense, si l’on veut saisir encore une miette de ce qui sera bientôt aplani totalement et remonté sous la forme d’un Disneyland presque bien imité…) ont pu être sauvées, elles côtoient désormais des murs de villages et, non loin, des temples du Myanmar et de Thaïlande, dans un joyeux mélange où percent à peine le décalage et le trébuchement bancal, où l’on s’attend à tout moment à voir surgir une carriole défoncée et des haillons dans la brume, où restent collés en fait des restes de posters techniques des tournages tout juste nettoyés.

Voilà qui pourrait devenir l’attraction préférée des touristes occidentaux, en mal de ruines et de nostalgie dans ce pays où la grue et le marteau sont rois, tandis que les touristes chinois se précipiteraient dans « Kunming Old Street » , le Disneyland en préparation, dans lequel on trouvera sans doute, comme à Chengdu, un succédané de culture yunnannaise, compacté de façon fort pratique en porte-clefs, yoyos et gobelets papiers…

Toujours est-il que ce type là a su réveiller en moi la plus grande rage, tout autant qu’il m’a édifiée en matière de guanxi, pas dans le sens qu’il entendait, malheureusement pour lui, sens qui résidait en ses longs discours sur l’importance, pour les artistes, de pratiquer le guanxi, sans lequel ils ne valaient rien ; et valoir quelque chose, n’est-ce pas, était fondamental, il s’agissait d’abord de se faire un nom bien résonnant, comme une caisse sonore, et puis il serait toujours temps après de voir ce que l’on met dans la caisse… Je ne suis même pas sûre que cette dernière préoccupation lui soit montée une minute à la tête, le guanxi en lui-même faisant bien l’affaire après tout. Non, s’il m’a édifiée en matière de guanxi, c’est plutôt en me donnant à comprendre la portée de ce vent de creux qui peut, tout autant qu’il porte, bien entendu, le travail, souffler à en détruire les fondations mêmes, dans ce pays comme dans le nôtre, mais ici avec la particularité d’être officialisé et vénéré comme quelque chose d’immensément respectable.

En particulier, la situation d’une femme en Chine face au guanxi se résume à l’annulation : une femme chinoise, aujourd’hui encore, à part sans doute bien entendu quelques exceptions, notamment dans les milieux branchés et éduqués de Pékin ou Shanghai, ne peut pas refuser une relation avec un « puissant », qu’il ait de l’argent ou du grade, ou les deux. On m’a raconté depuis une histoire intéressante, d’un policier venu draguer ouvertement la compagne chinoise d’un jeune Français, sous les yeux de ce dernier, sous le prétexte qu’elle avait tout intérêt à sortir avec lui étant donnée sa position sur l’échelle du pouvoir ; du jeune Français prenant sa copine sous le bras et disant ses quatre vérités au soi-disant tout-puissant ; et de la jeune femme tremblant de peur, se demandant si ce que son ami avait fait était bien raisonnable…

J’ai vu également un film passionnant sur le sujet, et sur la société chinoise actuelle, présentée sous forme d’échelles et de jeux de pouvoir dans le cadre d’un immeuble moderne tout juste sorti de terre et de béton armé, que je vous recommande : « Curiosity kills the cat » (traduction sans doute en chinglish de l’un de ces proverbes chers aux Chinois…).

La féminité en Chine est une source d’intrigue pour moi, je suis saisie par le contraste entre la participation au travail, y compris aux travaux les plus durs ou physiques, des femmes, leur éducation croissante et égalitaire je pense, et les carcans dans lesquels elles sont prises par ailleurs, la soumission à des croyances ancestrales, ou encore à des situations qui pour nous peuvent sembler paradoxales, le contrôle de leur désir d’enfants, par exemple, réduit à un par famille, allié au maintien d’une peur générale de la pilule, à laquelle on préfère largement, semble-t-il, l’avortement multi récidiviste… Ceci, cela dit, se défend, et loin de moi l’idée de dire que la pilule fait la féminité, ni la santé, cependant il me semble que la capacité à pouvoir allier librement différentes facettes de sa vie peut constituer ce que l’on valorise, en Occident en tout cas, comme une féminité épanouie. Personnellement, entre la perspective d’un avortement bi-mensuel et l’abstinence, je me demande si je ne choisirais pas la deuxième option, quitte à faire une croix sur une facette plus ou moins essentielle de la vie − là encore les civilisations peuvent s’entendre ou se disputer sur le sujet…

Je suis intriguée par les contrastes entre ces femmes « bulldozers », la quarantaine, cinquantaine d’années, goudronnant les routes, marchant les pieds en canard et hurlant dans les bus, et la nouvelle génération d’étudiantes, d’employées du secteur tertiaire, qui semble redoubler d’efforts pour se « féminiser », mais qui pour moi échoue tout aussi lamentablement… Ici comme dans beaucoup de domaines, on applique facilement le vernis extérieur, on s’approprie des codes copiés du dehors, mais on ne réfléchit pas vraiment à ce qui peut provoquer ces codes, ou les annuler. A ce qui peut faire un individu, une féminité. Devenir individu n’est pas particulièrement valorisé, il faut dire, pourquoi donc alors les femmes se lanceraient-elles dans cette recherche personnelle ? En tout cas, elles font des clients parfaits pour les magazines et autres stéréotypeurs professionnels, qui leurs expliquent qu’en combinant la dentelle, les talons, le maquillage et la permanente, elles ont tout gagné.

Il y a tous les cas de figures bien entendu, et les milieux sociaux, lieux de vie et niveaux d’éducation jouent beaucoup, même si je ressens, pour ma part, un malaise général face à cette féminité chinoise. Les textes théoriques sur le sujet pourraient dire que peut-être les Chinoises ne sont pas vraiment dans l’attention à leur plaisir, à leur désir, à leurs possibilités… Dans les campagnes du Yunnan bien sûr on pratique encore le mariage forcé, et toutes autres formes d’arrangements, selon les rites des minorités locales également. Dans les villes il en va autrement, mais l’impression générale qui me vient, des conversations ou des scènes que j’observe dans les cafés étudiants, ou de ce que l’on a pu me raconter, c’est que les femmes semblent toujours en demande, ennuyeuses, frustrées, en attente de quelque chose de la part de l’homme, que ce soit une sécurité financière pour celles de la campagne, ou, pour celles des villes, un monde paradisiaque, l’idéal « romantique » qu’elles se croient en droit d’exiger, le chevalier servant, fidèle, aimant, et pleins d’attentions matérielles… La femme attend de l’homme, mais ne se perçoit pas quant à elle comme pouvant lui apporter quelque chose. Elle se précipite dans le mariage, l’exige même assez rapidement le plus souvent, comme sous un parapluie qu’elle n’imagine même pas elle-même contribuer à tenir. Et inversement, un homme se perçoit nécessairement comme un pourvoyeur convoité d’argent, de voiture, et pourquoi pas de guanxi, comme cet énergumène cinématographique que je citais tout à l’heure… A ce compte là je comprends que tous ils ne tarissent pas d’éloges sur un « romantisme » à la française…

Quoi qu’il en soit, j’ai du mal à établir des connexions vraiment sincères et enrichissantes avec les Chinoises que je rencontre à Kunming, sauf avec certaines venues souvent de Pékin ou d’autres grandes villes « de l’Est », ayant fait le choix d’une vie un peu différente, ayant choisi le Yunnan par exemple au prix de s’éloigner de leurs parents (qui cela dit, dans de nombreux cas, finissent par déménager dans la région pour se rapprocher…).

Il me tarde pour cette raison de reprendre un bain de Paris, d’oublier quelques temps les écarts gigantesques de culture, les niveaux d’éducation aux antipodes, la position d’« étrangère », qui viennent polluer la relation avant tout humaine que l’on souhaiterait toujours avoir, simplement et authentiquement. Les choses ne sont pas si simples, il y a toujours des filtres qui viennent se coller entre soi et le monde, et il faut rester vigilant pour ne pas les laisser s’accumuler…

J’ai donc, ça y est, un billet d’avion en poche pour Paname, j’ai du mal à réaliser, j’ai vidé pour cela les dernières économies de mes dix-huit mois d’école, passées outre cela dans un an de loyer et l’équipement de mon appartement… Je ne laisserai ainsi pas de yuans en stand by dans les caisses du pays, ce qui n’est pas plus mal vue l’ambiance actuelle. J’ai l’impression que la flamme olympique a mis le feu, c’est bien triste selon moi ce qui se passe ces temps-ci entre la Chine et le monde, ce pays qui était en train de s’ouvrir et qui risque de se replier orgueilleusement pour cause de méfiance généralisée de part et d’autre de la muraille frontalière… Quelque chose me dit qu’il fera bon ne pas être étranger en Chine cet été, c’est en tout cas au moins une justification supplémentaire que je me donne pour ce retour, par ailleurs et avant tout choisi et source de grand plaisir… L’ambiance est déjà pesante en ce moment ; je ressens, même très diluée, l’animosité diffusée très certainement sur les ondes, et répercutée dans quelques centres stratégiques, Carrefour par exemple, autrefois ambassadeur du nouvel art de vivre, hébergeur radieux de la nouvelle et vénérable consommation, et aujourd’hui pris sous les jets de pierre, comme symbole du diable étranger… José Bové n’aurait pas mieux fait…

J’ai passé le mois dernier à recevoir des pétitions de toute part, que bien entendu je n’ai pas signées, car j’ai l’intention de rester en Chine quelques temps encore si possible et garde ma boite email de tout cryptage embarrassant, mais aussi parce que je n’ai pas d’opinion tranchée sur la question. Il est, pas très loin de Kunming, un royaume où je crois les jeunes expatriés aux quatre coins du monde ne reviendraient pas nécessairement, même libres, car c’est avant tout la misère et la crasse qui leur viennent à l’esprit quand ils pensent à leur terre d’origine. Pas exactement le son des clochettes sur le toit des temples et le vent des plateaux au coucher du soleil… Ce royaume là est un royaume à subventionner, et il est amusant de voir que personne, à part la Chine, ne s’est encore déclaré pour reprendre le flambeau, à part le flambeau olympique mais celui-ci ne brûle pas trop violemment, et ne coûte rien, si ce n’est le prestige de se voir ériger en défenseur du bouddhisme, des droits de l’Homme et de la pureté folklorique réunis. Maintenant, il est certain que les Chinois ne sont peut-être pas les plus délicats en matière de préservation du patrimoine, respect des cultures locales et communication limpide et pacifiste, et que le guanxi cité plus haut s’applique tout aussi bien sur les plateaux annexes − le guanxi n’a pas d’altitude limite, il vole même très haut, et s’il faut le guanxi aujourd’hui pour travailler au sommet du royaume, eh bien il est à parier que tous s’entendent : que le guanxi soit !… Difficile sans doute de faire du business pour qui « n’en est pas »… Quoi qu’il en soit, tous les points de vue se valent, et les porteurs du drapeau lamaï-pacifistes et les taoïstes réunis le savent bien sans doute…

Je vais rentrer en France, donc, pour quelques mois, et me réjouis, tout autant que ne me préoccupe, du choc culturel que cela va peut-être représenter. Le prochain blog sera peut-être sur la France et les Français, ce peuple étrange et romantique, qui clame en râlant ses opinions et se baffre de baguettes (traduites « Magic wand », by the way, dans l’une des boulangeries modern style de Kunming, à qui revient la baguette d’or du chinglish pour ses créations pâtissières ; j’irai faire un relevé à l’occasion, à l’aide d’un carnet et d’un crayon, car on n’a pas le droit, dit-on, d’y faire des photos… Concurrence oblige : on ne voudrait pas, pour sûr, voir de tels chefs d’œuvre de créativité passer à l’ennemi…)…

Dans les rues de France, donc, il paraît que je vais me trouver un peu au large (ce qui ne fera pas de mal, il devient fatiguant, à la longue, de passer pour un modèle XXL) ; que la place va me sembler vide ; peuplée de gens rapides, cela dit, arpentant les trottoirs comme des fous, râlant d’un sourcil levé contre le passant obstruant la voie ; traversant dans les clous, au feu vert pour les piétons. Il n’y aura pas de vélos sur les trottoirs, il n’y aura pas de poules vivantes dans les filets à commission des gens, tout juste des cuisseaux emballés de polystyrène avec un tampon « bio » dessus ; il n’y aura pas de parapluies en plein soleil (sauf le mien peut-être, car je compte relancer la mode à Paris, en cas de canicule récidivante…) ;  il y aura des poussettes partout, ça créera des embouteillages sur les trottoirs, au lieu des porte-bébés à fleurs qui s’embouteillent tout autant dans les allées déjà bouchées ; il y aura des travaux qui s’arrêtent le dimanche, des terrasses qui s’embouteillent, pour le coup, le dimanche, des bobos qui s’ébahissent, le dimanche, devant des bols de nouilles grassouillettes du quartier chinois (et j’en ferai partie, comme j’en faisais partie avant… Quoique, j’opterai peut-être pour l’option salade pour un temps : la nouille, on en revient…), il y aura un climat complètement détraqué par le réchauffement planétaire, dont tout le monde débattra comme un fou autour de bouteilles de vin sur les tables des cafés et des appartements étrangement anciens, tout en roulant en vélo parce que la voiture, c’est dépassé…

Surtout, il y aura le fait que je ne serai plus étrangère, que je m’insérerai dans une population où blond aux yeux bleus, il faut bien l’admettre, ne fait pas tâche, mais où l’on peut aussi être brun, jaune, noir, bariolé, violet ou rouge et jaune à petits pois, comme dirait l’autre, sans que la terre s’arrête de tourner. Il y aura le fait que non, les Français ne sont pas racistes, qu’on arrête de nous faire croire ça, et si certains le sont c’est au gouvernement d’inventer une propagande inverse pour renverser la machine. Car on fait bien croire aux gens ce que l’on veut… Bien sûr qu’en tant qu’êtres humains, nous avons tous le besoin et la tendance naturelle à catégoriser, à créer des mots, des outils pour définir des identités. A noter qu’il y a des couleurs de cheveux, des yeux, des peaux différentes. A rassembler les signes en blocs de signes, les blocs de signes en concepts… Catégoriser, ça sert aussi à communiquer, à apprendre, à transmettre. Mais l’usage que l’on fait de ces mots, après, peut varier du tout au tout. Et avec une utilisation bien rôdée de la télé et de l’école, on peut arriver à tous les résultats… Les Chinois, bien formatés sans doute, ne s’embarrassent ainsi pas d’hypocrisie, ils notent la différence, ce qu’ils ont été éduqués en tout cas à percevoir comme une différence, et la proclament ouvertement, en face de vous : « laowai ! » (« étranger ! »). « C’est formidable », j’ai demandé à l’un d’entre eux qui riait, par-dessus le marché, l’autre jour, alors que j’étais passablement fatiguée, en fin de journée et au bout de dix occurrences déjà de la douce étiquette, « c’est la première fois que tu vois un étranger ? »… « Non, non », m’a-t-il tout gentiment répondu ; c’était juste comme ça en passant, je suppose…

Je voudrais faire le test avec les bébés que l’on voudra bien me prêter en France (j’ai l’impression qu’il en a fleuri pas mal ces deux dernières années…), de les mettre en face de personnes aux visages, peaux, cheveux variés, pour voir s’ils réagissent avec crainte ou étonnement, par hasard. J’en doute. Le bébé chinois, lui, réagit encore plus crûment que ses congénères adultes, les yeux écarquillés, la tête dévissée, de petits cris parfois, et s’il sait articuler déjà, bien sûr, le fameux « laowai ! », qui n’a pas d’âge…

Je crois que j’aurai les arguments pour lutter contre le racisme, désormais, en tout cas une expérience vissée dans les tripes de ce que cela peut être d’être cantonné au faciès d’« étranger ». Même en ayant le beau rôle, en étant l’étranger riche et non le réfugié politique, celui qui « apporte » et non celui qui « vole » l’emploi et « trahit » la culture, on n’en reste pas moins écarté d’emblée, fourré dans un sac avec des milliers d’autres (extrêmement pénible pour un Occidental habitué à voir valorisés sa singularité et son moi tout unique…), jalousé quoi qu’il en soit parce qu’on aura toujours, au final, des conditions de vie différentes et un statut à part, du simple fait précisément de ce que l’on est maintenu dans les cases de l’« ethnie étrangère » (terminologie officielle, spécifiée sur les fiches de la douane et sur les cartes d’identité chinoises, pour les rares cas d’étrangers ayant, pour cause d’adoption par exemple, la nationalité chinoise)…

Le problème quoi qu’il en soit est que le racisme est bel et bien une spirale à double face, un éclair coincé entre deux miroirs, qui se renvoient la pareille car à moins de faire effort de sagesse et de compassion, ou d’être perché sur un nuage d’herbe planante, on a tendance à répondre aux pommes par des pommes, et aux poires par des poires… J’ai toujours l’espoir, inversement, de ce que si je persiste à aimer les Chinois comme des êtres humains à, le plus généralement, deux bras, deux jambes, un cœur et une tête, en tout cas une base commune et essentielle d’humanité, ils m’aimeront et me percevront de la même façon… Tous les espoirs sont permis, en tout cas je sais aujourd’hui que, même en mangeant du riz trois fois par jour, je n’aurai jamais les yeux bridés, ni l’esprit d’un Chinois. Et que ce n’est sans doute pas mon objectif en vivant ici quoi qu’il en soit : plutôt de profiter de cet énorme mur, de ce bloc de difficulté et d’incompréhension, pour tenter de faire sortir le meilleur, ou l’inattendu, de moi-même…

Je regarderai les JO à la télé comme tout le monde, je pense, et souris d’avance à la splendide image qui va ressortir de tout ça… Du Yunnan, on montrera sans doute Lijiang, ses toilettes aménagés tout spécialement pour les touristes, son parcours fléché d’hôtels et de spas, entre les magasins de souvenirs, le nec plus ultra en matière de développement culturel et d’usine à confort, mais on ne montrera pas les cuisines, il ne faut jamais y mettre les pieds, n’est-ce pas ? Il n’est pas possible d’acheter un lave-vaisselle à Kunming, ne l’oublions pas…



Mar 08

Réchauffement analphabétique

La Chine a perdu sa grisaille, sa brume, sa dureté… C’est fini. Place à la couleur, à la multiplication du synthétique, à la recréation, grâce à ce dernier, d’un univers infiniment démultiplié. Ce n’est pas l’Inde encore, mais c’est un début de coloration, celle de Mickey, de Dingo et de l’Occident, celle des blousons nylon et des sacs plastifiés, des néons phosphorescents.

Je regardais « La Môme », hier soir, et me disais que l’Europe des années vingt semblait reposer sur les mêmes clichés de gris, la brique noircie par le charbon, les épaules enroulées de châles dans les traverses moitié éclairées, les crieurs de rue et les charrettes encombrées, encombrantes…

Mais soudain, d’un jour à l’autre comme toujours, semble-t-il, la Chine a perdu ce vernis là, la Chine de la ville en tout cas, celle de Kunming, celle d’une région tirée par le tourisme et la popularité du climat. Je me suis réveillée un matin, et tout était gai, pimpant ; il y avait plus de couleurs que de gris, du moins, c’était assez dépaysant, encore. J’avance sur mon vélo, et je me dis que ce n’est pas la couleur qu’on essaie de mettre, ici, qui reste − celle-ci, celle des bâtiments parfois grimés de rose, des barrières fraichement repeintes de bleu, s’efface trop vite sous la poussière −, mais celle qui s’insinue, malgré elle, en taches sur la vie parsemée des gens, les bouts de plastique qui circulent partout, se plaquent sur les choses, enrobent les épaules, désormais, à la place des châles.

Voilà le rythme auquel avance la Chine, j’ai du mal à suivre, j’ose à peine fermer les yeux, de peur de les rouvrir sur une autre étape, en ayant raté les échelons…

Le pain est passé à cinq yuans le paquet, il était à trois quand je suis arrivée, est vaguement passé par le quatre à un moment donné, mais est sans doute déjà en route vers six, il est temps de songer à en revenir aux nouilles… Ou aux pattes de poulets, puisqu’un nouveau magasin s’est ouvert il y a quinze jours en bas, où l’on se rue (ou peut-être est-ce qu’on y « fait la queue »…), il faut dire que les illustrations étalées sur les murs sont pour le moins appétissantes…

Voilà, j’ai donc laissé la Chine de côté un mois à peine, et j’ai laissé échapper le fil trop rapide du rouet, je suis rentrée émue, comme à chaque fois que m’a déjà été donnée l’occasion de quitter, puis de retrouver, le territoire, puis étonnée, de nouveau. Dans une sorte de respect infini pour cette Chine énorme, que l’on ne semble, en rentrant par la terre, pénétrer que par un bout, comme une épingle qui rentrerait dans une fesse de chair, à l’insu de tout mouvement, sans modifier rien de l’épaisse, placide forme, qui l’avalerait, et poursuivrait sa route, roulant, étonnant, séduisant par sa rondeur, sa fierté, et son indifférence.

Arrivant du Laos, tout de suite j’ai été sous le charme de la modernité déglinguée. Les portables tonitruants, plus grésillants encore que la sono du bus, dans leur effort pour surpasser de bruit leurs voisins sur-actifs eux aussi. La force du béton, pour ériger la puissance, la solidité, et se perdre aussitôt en ruissellements désespérés, en formes tout juste carrées, mais de l’intérieur, rongées d’informe. Les vitres bleues… Celles de mon appartement, que j’allais retrouver, mais surtout celles de milliers de petits cubes, à travers la campagne et les villes, affirmant leur présence d’un bleu coupant de méthylène, quand tout autour inviterait au bois, au brun, et à la douceur fondue de la terre… C’est ce que font les Laos, les Thaïs, fondre l’habitat dans l’environnement, mais en Chine on découpe, et on remplace. On découpe des carrés, et on pose dedans des cubes. Le haut, le bas, la gauche et la droite, après tout cela suffit pour définir un espace, et un habitacle…

J’étais à peine remise d’une journée de vélo dans des villages de huttes, autour de Luang Namtha,  au Nord du Laos, que l’envie m’a prise de rentrer en Chine, et au détour d’une rue, le lendemain matin à 7 h30, un bus est apparu, bardé de caractères chinois. Aussitôt arrêté, aussitôt rejoint, j’étais en Chine déjà, on me pressait à grands moulinets de bras et sourires enthousiastes de monter à bord, pas de problème, foin de la gare routière, des tickets à tamponner dans l’ordre régularisé, quand il y a de la place, on vend : tout est possible en Chine, du moment qu’il y a du business à la clef… J’avais donc rejoint la grande famille, c’est le sentiment que toujours j’ai, dans ce pays, les gens ne se connaissent pas, mais à peine rassemblés pour un court moment dans un espace confiné, ils se connectent joyeusement, au son de leurs mp3, mp4 collectivement partagés, et de leurs téléphones eux aussi gaiment mêlés à la partie, et chaque nouvel arrivant est un ajout supplémentaire de joie, et de fierté. Ah, ça y est, on est chez nous… On peut cracher ; on le pouvait pourtant auparavant : le Laos borderline est une terre de crachat elle aussi, mais tout de même on crache mieux ainsi, de la fenêtre de ce bus, enclave de territoire roulant sur les plates-bandes voisines, et rejoignant la mère patrie…

Les odeurs… Les odeurs m’ont submergée d’émotion, combien j’avais aimé ce Laos propre et calme, vide où ne flottent que le fumet du riz gluant, la noix de coco et le durian, mais combien j’aime les odeurs de la Chine… Un mélange indéfinissable, il faudrait un nez, un professionnel de la parfumerie pour détailler la composition de cette moxibustion, de ce fumet complexe-ci. Le charbon − et pourtant il disparaît à grand pas ; les détergents que, malgré tout, on doit bien employer quelquefois, dans un espoir d’obtenir une propreté fugitive et toujours réinventée ; les soupes grasses, les bouillons où flottent tant de choses, les entrailles bouillies sur les trottoirs, dans les échoppes ; le flot des usines, celui des échappements des voitures, des camions roulant de mécaniques ; les vêtements et cheveux parfois lavés, parfois pas, la fibre tissée qui condense le reste d’une façon toute particulière ; les balais mous, contre les arbres, qui en font autant ; l’huile, dans la boue, peut-être est-ce elle qui capte ainsi les odeurs, et les restitue à qui passe : n’est-ce pas la matière grasse qui retient les parfums ?

Et les toilettes… Les fameux toilettes chinois, il faut les voir pour y croire, il faut prendre le bus de nuit, traverser les aires semi-nocturnes où un vieil homme veille, vingt-quatre heures par jour, penché sur sa pipe à eau, à moitié sceptique, attendant sans doute la gamelle de ses repas sortie de quelque part, sur la route ou dans les bois alentour ; il veille, dans un ballet de camions, sur un trou sombre que l’on appelle toilettes, quelque chose d’indéfinissable autrement, qu’il faut rejoindre à la lueur faible d’une ampoule, et à la force de l’instinct, ou de l’odorat…

La Chine parfumée. Ce pourrait être une installation, un projet démentiel, ambitieux, comme celui d’emballer la Tour Eiffel de rubans, ou de cerner un pays d’un mur cyclopéen… Imaginer des diffuseurs de parfum, sur les pylônes des villes, à côté des caméras de télésurveillance… Ou  bien, plutôt, représenter ces odeurs de la Chine, d’une façon ou d’une autre, car pour moi il n’y aurait rien de plus triste que de les perdre, que de voir gommées ces odeurs, comme on gomme d’autres espèces gênantes de touches « déplaisantes », les trous dans le sol, les pompes à relents, les vélos rouillés, les étals débordants trop des murs… Les odeurs ne se prêtent point à la nostalgie, car on n’a pas conscience d’en être baigné. Aussitôt quittées, aussitôt oubliées… Mais quelle variété, aussi, et quel inégalable renouvellement…

M’a frappée, aussi, l’échelle des choses : du Laos à la Chine, les mêmes hévéas, la même culture partout déployée, vouée à couvrir, à déraciner, si cela est possible, le pavot chéri des lieux, mais d’un côté à l’autre d’une ligne que l’on appelle la frontière, passée de bosquets parsemés dans la jungle, à lignes de rangs infinis, épousant de leurs courbes des collines entières, des coteaux tridimensionnels. La jungle est mise au pas, sa mousse tombée du ciel s’arrête sur des plantations rayées, des pans de terrain rayés d’alignements impeccables, des troncs eux-mêmes rayés, en serpentin, pour laisser couler l’or, la sève dont on fait les pneus, et le latex…

M’a amusée, plus qu’auparavant, la carrure épaulée des Chinois. Sous la chaleur, sous l’hévéa et le cocotier, les Laos porteraient volontiers des t-shirts, des chemisettes, des sarongs ; les Chinois, eux, ne se défont jamais de leur veste épaulée, râpée, tramée, dégingandée à force de se soulever au-dessus d’épaules inégalement rabaissées, elle leur donne une allure particulière, la carrure, une fois de plus, de ceux qui se posent, avant tout, sur la nature ; posent des carrés sur les ronds, l’alliance de la terre et du ciel, la géométrie non contradictoire des angles brisés, et des courbes… Pas très loin derrière, les carreaux de céramique, la fameuse terre vernissée, découpée, des fonds de piscine, sur les murs rhabillée. Le fond blanc de la Chine, le damier maculé de pions tachés. Un milliard d’hommes, et combien de petits carrés mouchetés ?…

J’étais partie pour chercher d’autres formes, d’autres rondeurs, la rondeur permise par la chaleur, le laisser aller des épaules, justement, libérées des ficelles du froid, et j’avais atteint un univers paradisiaque, à Koh Tao dans le Sud de la Thaïlande, où tout peut fondre d’aise, le cerveau, le dos, les orteils… Dix jours dans ce paradis conçu juste comme on attend le paradis, avec l’air qui vous soutient pour que vous n’ayez plus besoin de marcher, l’eau qui vous porte sans que nager s’impose, les poissons qui vous bécotent la surface… On se baigne dans l’eau, on baigne ses yeux parmi les nageoires et les plantes, sortis bien au-delà des limites de l’imagination ; le cerveau quant à lui baigne dans un nuage sonore, béat, ne comprenant rien, que le ballet à peine saccadé des « k » d’une langue créée tout exprès pour ce lieu : bikini, kokonut, kokakola ? ok-kay !! hamak, taksiboat, tuktuk, krème solaire… gecko ? barbekue, koup de soleil… A part quelques intrus, comme paréo ou encore bungalow, le vocabulaire se konfine dans cet espace kakaoté, roukoulant sous les kokotiers, ne sachant plus trop si les oiseaux eux aussi kakètent ainsi, ou si c’est nous, c’est notre oreille qui a réduit sa fréquence, et ne kapte plus que le krépitement allongé des « kaaaa », sous l’intense degré de préoccupation où elle se trouve…

Juste avant d’avoir atteint l’état de fonte ultime, le Nirvana klimatique, ékologike et gymnastike, je me suis dirigée à nouveau vers le Nord, dans l’idée de rejoindre le Laos, par l’une de ses portes ouvertes sur la Thaïlande. J’avais dans l’idée de passer voir un ami thaï, dans la belle ville de « Roi », m’écrivait-il, à quelques longues encablures de Bangkok. Après vingt-quatre heures de voyage depuis mon île paradisiaque (car, selon une pensée bien répandue, le paradis se mérite…), j’ai atterri, par la magie d’une péripétie linguistique et sonore là encore, dans la bonne ville de Loei, où je n’avais pas d’ami thaï, mais n’allais pas tarder à avoir un certain nombre d’observateurs, aussi curieux presque que des Chinois, et faisant force usage de leur « farang ! », la traduction locale du concept de « laowai ». Il s’est avéré que mon ami se trouvait, quant à lui, à Roi Et, à trois cent kilomètres au Sud-est de là, et je me suis donc armée de mon phrasebook Lonely Planet pour explorer seule cette bourgade, pas mécontente en fait d’avoir l’occasion de me frotter un peu à la Thaïlande profonde, et au sentiment d’analphabétisme complet que je commençais à perdre, à force d’efforts sino-linguistiques, en Chine…

Après cet intermède exploratoire, j’ai rejoint, enfin, Vientiane, découverte pour la deuxième fois, et cette fois avec beaucoup de plaisir et d’intérêt. C’est bel et bien une capitale d’Etat, il faut s’en persuader, et de l’idée de capitale, on dirait que Vientiane s’acharne à ne garder que le côté para-culturel : le raffinement, l’approvisionnement en délicatesse, les beaux arrangements urbains et paysagers, les centres culturels et linguistiques… Tout l’apparat dont aiment bien, il faut dire, se vêtir les Français, à l’inverse des Chinois, qui font des capitales provinciales douze fois plus volumineuses, concentrant l’abondance et un choix élargi de produits manufacturés, mais cherchant peu, au-delà, à souligner leur présentation de « capitale », capiteuse et capitonnée… Vientiane avait, par-dessus le marché, accueilli peu avant un sommet de la francophonie, et l’on avait sans doute, pour l’occasion, redoré son blason colonial, son merveilleux passé de ville douce à accueillir l’étranger et sa langue barbare…

Précisément, j’ai été particulièrement séduite par le charme de ses villas ex-coloniales, fermées sur leurs volets comme sur des paupières endormies, dans les jardins desquelles poussent des pylônes électriques, et des lianes dignes du Livre de la Jungle. Au contraire de Luang Prabang, dont on a retapé la moindre planche du passé avec un art de la restauration dont les Chinois pourraient aussi avoir à imaginer, un jour, d’apprendre, mais qui pour moi ne dort plus, ne se repose plus comme peut le faire Vientiane. Les yeux toujours ouverts, la sarabande des touristes toujours ininterrompue. Les persiennes sont devenues des écrans pour les cheese cakes, les glacières sophistiquées où conserver les préparations exotiques, pour le coup, des touristes amateurs de spécialités internationales ; les volets toujours ouverts à la pénétration du business, les fentes où glisser le moindre projet, la moindre idée séduisante ou onéreuse à présenter aux venus explorateurs du monde entier. Ceux-ci roulent leurs valises sur le tarmac à présent, plus besoin de sacs à dos pour gagner sa chance d’aller découvrir Luang Prabang… Peut-être est-ce pour cela que ce n’est plus le paradis : trop simple d’accès…

J’ai néanmoins quant à moi baissé mes niveaux d’exigence, j’ai fléchi honteusement devant la perspective d’un nouveau trajet en bus local, de Vientiane à Luang Prabang, devant ce souvenir ému du voyage en simili-caravane, dans cet objet roulant relevé, jusqu’à trois mètres au-dessus du toit, d’excroissances aussi bien alimentaires, qu’animales ou mécaniques, et empli en son intérieur de joyeux lurons en partance pour la fête du Pi Mai Lao, qui m’avait mise, finalement, sur la piste de la Chine ; de ce voyage de dix-sept heures dont je me remémorais à présent la forme, celle des genoux dans le menton et des talons dans le bout des cuisses, sous une chaleur que le moindre arrêt rendait étonnamment insupportable, il y a deux ans à peine… Il faut croire qu’en deux ans j’ai pris des kilos de plomb d’âge, car je me suis précipitée cette fois-ci sur le guichet « VIP », pour acquérir un billet pour un trajet ponctuel, climatisé, et incliné… Shame on me, on ne m’y reprendra plus, mais justement ce voyage a été l’occasion de réfléchir un peu encore à l’utilité même du voyage, à sa recherche, à ses modes et à ce que je voudrais en faire par la suite… L’Asie du Sud-est sans parler la langue, en bus VIP, seule et à dessiner pourrait bien voir sa formule un peu renouvelée à l’avenir…

J’ai rapporté, outre ces petites idées, des dessins, en ligne sur www.paulinefraisse.com, et tout un tas d’imprévus et de rencontres fabuleuses, malgré tout, qui ont contribué à renouveler mon énergie et mon regard, qui, comme les volets des maisons, a besoin d’être ouvert, fermé, raboté, remis à neuf, recoloré parfois, endormi, puis réveillé…

Après Luang Prabang, je me suis dirigée vers Nong Kiaew, petit village posé au détour d’un repli de rivière, et ai opté cette fois pour les sept heures de bateau, au lieu des trois heures de minibus également proposées, on en ressort un peu tanguant, mais ça en vaut la peine… Il s’agit d’une sorte de rafting version « au sec », où le passager touristique n’a rien à faire, qu’à se perdre dans le paysage et le froid du vent sur le blanc des yeux, tandis que le pilote mène un dangereux pilotage, à contre courant sur les rapides, vérifiant d’un coup d’œil à chaque passage que l’arrière du bateau soit toujours accroché à l’avant… Il s’avère que ces deux parties parfois se disent adieu, il faut alors rapatrier l’embarcation sur la berge et inventer une solution de réparation. J’avais déjà eu droit au coup de la panne dans mon précédent voyage au Laos, mais celui-ci s’est avéré tranquille, à peine un roulement à billes à changer sur la roue avant d’un bus, une fois, bien à point car autrement que les pannes, les arrêts pipi ne sont pas prévus dans l’emploi du temps (si l’on peut parler d’emploi du temps dans cette région particulière de l’écorce terrestre). Les pannes, elles, sont quasiment prévues, il y a un prévisionnel de la panne au Laos, qui mérite pour le moins d’être observé statistiquement, et curieusement…

J’ai oublié de préciser que le réchauffement climatique escompté était remisé aux calendes grecques, la fonte entamée en Thaïlande s’étant vue brusquement figée dans la grisaille à partir de Luang Prabang, sous l’influence sans doute de la vague apocalyptique de neige chinoise, dont pas un touriste ne manquait de me parler, aussitôt qu’il m’entendait mentionner l’Empire du Milieu. Je n’avais pas vu la télé, mais j’avais au final une vision très nette, gonflée sans doute à mesure des exagérations et des récits successifs, de la nouvelle catastrophe dont on se plaisait à enrober la Chine, l’événement sensationnel du printemps naissant, survenu à point qui plus est, car les Chinois s’apprêtaient à effectuer leur traditionnelle migration annuelle, vers la Fête du Printemps précisément, ce Nouvel An que pour rien au monde ils ne manqueraient de célébrer.

J’ai pu constater à mon retour que les Chinois eux-mêmes avaient pris plaisir à enrober l’événement, trouvant là une occasion nouvelle de distraire les foyers, tout en renouvelant la solidarité nationale, et je suis rentrée juste à temps à Kunming pour ne pas rater, à la télé, unshow particulièrement édifiant, sur un plateau de vedettes en strass et talons aiguilles frissonnant à peine sous les projecteurs embués d’une tornade de faux flocons qui, au pire, leurs collaient aux faux-cils, au cours duquel nous, spectateurs, avons pu savourer une succession de chorégraphies, chansons exclamées, reportages criés sur grand écran à un parterre de VIP dont on entendait chaudement l’enthousiasme, sur le thème de la neige, et de l’héroïsme de ceux qui avaient su lui survivre. En particulier, un ballet de soldats en uniformes camouflés, poussant des pelles à grands coups de hanches, sur une chorégraphie dynamique et à peine martiale, m’a emballée, j’avais peine à ne pas penser que je rêvais, et que mes yeux avaient trop bu les vingt-quatre heures de paysage du voyage précédent, pour rentrer du Laos à mon home, sweet home.

Ce nouveau trajet de vingt-quatre heures, je l’ai dit, avait été sous le coup de la redécouverte, émue, des odeurs, des visions et des sons de la Chine, il était presque passé tout seul, et pour parfaire le choc culturel, tout en étirant un peu les muscles tannés par l’immobilisme routier, j’ai enchaîné sur une nuit en boite, à Kundu, le quartier magique de Kunming, où tout n’est que néons, portes gigantesques, béant sur des empires nocturnes tonitruants aux décors néobaroques plastifiés, et j’avoue que le contraste avec le Laos précédent ne pouvait sans doute être plus poussé. La population entière de Luang Namtha aurait sans doute tenu dans ce night-club, mais j’avais peine à l’imaginer se fondre si aisément dans le décor, dans ces tenues de moulages, de shorts plus courts que les culottes, dans ces jeux de cracheurs de feu, de sourires à peine déplacés dans les coins par les mouvements frénétiques des corps, de bouteilles alignées par dizaines sur les tables, au milieu d’épluchures de fruits et de canettes de thé vert renversées… Est-ce le nombre, est-ce le goût, est-ce l’argent, est-ce le système de valeurs des Chinois qui les rend si différents de voisins à peine séparés par une frontière plus ou moins baveuse, puisque sur cent kilomètres il est permis aux uns et aux autres, de chaque côté de la barrière, de naviguer librement pour leur commerce ? Je ne sais, toujours est-il qu’ils sont étonnants, ces Chinois, je n’ai pas fini de me le dire…

Depuis ce retour électrifiant, je me suis mise à l’œuvre dans ma nouvelle vie, de citadine, sans campus, sans élèves, sans obligations autres que celles que je me vote, et malgré le climat qui n’atteint pas encore tout à fait les sommets espérés de la saison en terme de chaleur, je m’y sens aussi à l’aise que dans l’eau thaïlandaise où je faisais le poisson tropical… Nulle difficulté à me couler dans cette eau là, j’y retrouve plus de couleurs, plus d’aisance, plus de joie que dans nulle autre auparavant. Et pour y onduler mieux encore, je me suis remise à la danse, autre avantage du centre-ville, et ça fait du bien…

J’ai été invitée à dîner chez mes voisins, chez mes gardiens, aussi. Ces derniers accueillent désormais leur mère et belle-mère, une petite femme encapuchonnée de bleu, qui vacille péniblement sur ses pieds autrefois bandés, serrés aujourd’hui dans des bottines qu’on dirait spécialement dessinées pour ces formes que seul l’être humain pouvait être capable d’inventer, les orteils effilés dans une pointe où à peine ne tiennent, sans doute, que des lambeaux d’eux-mêmes, mais le coup de pied d’un adulte, bombé vers le ciel comme le dos d’un oiseau pris dans les filets serrés des lacets… Je ne peux échanger avec elle autre que des regards, et des mots traduits par sa fille, car elle ne parle pas le mandarin : uniquement la langue du village, ou de la région, d’où elle vient…

Mes voisins quant à eux m’ont adoptée comme leur fille, ils voudraient que je vienne dîner aussi souvent que possible, pour faire parler l’anglais à leur fils de dix-sept ans. Je crois que celui-ci, comme ses parents, a eu la cruelle désillusion de réaliser que, tout bon élève qu’il était censé, étiqueté, être, promis à partir étudier à Pékin sous les applaudissements familiaux, il ne parlait pas un mot d’anglais. Les mots se coincent dans sa gorge, ou se mixent avec la soupe qu’il tente péniblement d’avaler au même moment, car il faut bien dîner malgré l’angoisse qui le serre, mais pas moyen de les sortir… Heureusement je connais un peu le phénomène, pour l’avoir fréquenté ces dix-huit derniers mois avec mes élèves, et lui ai appliqué mes méthodes de coaching et de mise en confiance, qui l’ont passablement détendu… Je ne voudrais pas qu’il attrape un ulcère, pour avoir perdu la face devant un « Professeur »…

Cela fait drôle de ne plus être Professeur, je le suis toujours néanmoins aux yeux des inconnus que je rencontre, car c’est la description la plus simple à attribuer à un étranger, autre que celle d’étudiant, et c’est plus simple à expliquer qu’un projet artistique, doublé d’un intérêt culturel pour la Chine… L’an prochain je tenterai de me glisser dans le rôle de l’étudiant, pour voir…

Voilà, les dernières nouvelles de Kunming. La ville va bien, elle progresse, elle s’étend. Elle a mis au point de nouvelles règles de trafic, adaptées à la façon naturelle de conduire des habitants, tout le monde semble s’en accommoder très bien, sauf moi et quelques autres étrangers amateurs de trajets efficaces et rapides, et imperturbablement critiques sur les circonvolutions nouvellement obligées, le « U turn » étant devenu la règle désormais pour toutes les grandes intersections de Kunming : U turn par-ci, U turn par là, on dépasse l’intersection, puis on fait son U turn, c’est beaucoup plus amusant, et ça rappelle la conduite à vélo, quand on montait sur les trottoirs pour faire demi-tour  et qu’on piétinait les orteils de son voisin sur la deuxième partie du volte-face, faute d’avoir trop regardé… J’ai peut-être encore les yeux trop pleins de jungle, pour ne pas voir Kunming comme cet entrelacs de U turns, de fers à cheval posés là en vrac comme dans un sac d’espace, avec le cri des klaxons par-dessus… Moi, je crie « enfoiré ! » et « imbécile ! » (pour la version soft), comme je n’ai pas de klaxon, quand il faut signaler un U turn un peu tiré par les cornes, ou le réchappement in extremis de l’un de mes orteils. Avec un peu de chance, ça ressemble à de la poésie, en chinois…

Je raconterai la prochaine fois, je suppose, l’histoire du Hip Hop à Kunming… Et aussi celle d’un village de la minorité des Miaos, où l’on pratique le christianisme, depuis quatre-vingt ans à peine, et dont je reviens. Incroyable Yunnan… Je mets les photos en ligne pour commencer.



Jan 08

Mimi C-rat C-rat en Chine

Voici que commence ce que l’on appelle 2008, ce paquet de mois nouvellement ficelés, qui auront pour tâche de contenir un nombre donné de saisons, un volume établi de projets, rencontres, voyages, surprises agréables et moins agréables, des colonnes de chiffres et de bilans financièrement délimitées, des millésimes de nouveau-nés, crus vinicoles et affaires journalistiques, et au long de tout ça, des fêtes et célébrations parsemées, histoire de ne pas laisser filer ce temps sans le saisir à pleines mains, et de plein cœur !

J’ai mis, pour ce fêter, sur ma porte un « Fu » agrémenté de deux joyeux bonshommes rieurs ; j’avais choisi un « Fu » à bienheureuse souris aux yeux cartoonesques et désorbités, mais quelqu’un m’a fait remarquer que le « Fu » à souris ne pouvait pas se dévoiler avant trois semaines, temps de la Fête du Printemps, alias Nouvel An chinois… J’ai donc opté pour le « Fu » économique, intemporel, qui se fiche des mois et de leurs attributions spécifiques, celui que je n’aurai pas besoin de changer chaque hiver, pour cause de mutation horoscopale et marketale. Les deux joyeux drilles sont une paire célèbre en Chine, un peu comme les Dupondt, Tom et Jerry ou Laurel et Hardy, sensée protéger la santé, la gaieté et la prospérité.

Et le « Fu », quant à lui, est un caractère aux propriétés magiques, pouvant se lire dans les deux sens (mais pour le confort et la vraisemblance des deux compères qui lui sont accolés, et aussi pour ne pas commencer à afficher trop de controverse et d’esprit ironisant sur ma porte, dont la vue est partagée par mes Chinois de voisins, j’ai opté pour le sens que les deux bonshommes avaient préféré lui donner, la tête en haut), que l’on placarde à tout va, et particulièrement sur les portes, afin de chasser le mauvais œil et d’accueillir joyeusement ses visiteurs (quoique cette deuxième option soit peut-être une interprétation personnelle et occidentale de la chose…), mais pas, nul doute là-dessus, dans l’objectif de distinguer son appartement des dizaines d’autres qui s’empilent dans l’immeuble…

On n’est pas là pour se distinguer, en Chine, ne l’oublions pas. J’avais bien tenté un cochon personnalisé, l’an dernier, sur ma porte à l’école, mais celui-ci a été subrepticement kidnappé, allez savoir pourquoi, car il n’avait rien, c’est le moins qu’on puisse dire, de particulièrement gracieux, ni d’esthétiquement jubilatoire…

Cette année, le cochon rentre à la bauge, place à la souris, c’est ce que j’ai fini par comprendre après un quart d’heure d’étonnement ravi devant les dizaines de rats souriants qui détalaient sur les murs du magasin de « Fu » et autres papèteries décoratoires et augurales, y compris un nombre proportionnellement inquiétant de Mickey Mouse – je vous le dis, l’année sera celle de Mickey, celui-ci va pouvoir se payer une nouvelle vague de pénétration du marché, Winnie l’Ourson n’a qu’à aller se rhabiller… D’autant que je ne suis pas sure que la ronde de l’horoscope chinois compte l’ours ou l’ourson parmi son troupeau zoologique : si j’étais Disney, je me dépêcherais d’inventer un serpent sympathique (celui du « Livre de la Jungle » laisse à désirer…), une chèvre plus aventurière que celle de Monsieur Seguin, et un coq pas trop stupide…

Nous célèbrerons donc le mois prochain les rats, sans les cafards je l’espère, j’ai préparé quoi qu’il en soit à ces derniers un accueil triomphal, à coup de pièges blindés de pesticides, boîtes en plastique hermétique pour les stocks alimentaires, propreté suspecte et acidulée au détergent, bref tout un arsenal hautement écologique qui devrait me garder, j’espère, de la présence de ces colocataires sans-gênes. Je fête en effet, pour ma part, ma nouvelle installation, dans le 2008 occidental en même temps que dans mon nouvel appartement, le Ni Dou Ye dont j’avais fait la présentation précédemment, d’où mes considérations sur l’art de la porte et de la cage d’escalier, où en fin de compte le béton brut pourrait constituer un fond propice et encourageant à l’éclatement des rouges et des ors des « Fu » de papier glacé…

La porte de Ni Dou Ye est nouvelle dans les lieux elle aussi, elle a emménagé un peu avant moi, au début de la phase de décrassage dont je parlerai incessamment sous peu, difficile d’y échapper : je suis dans un besoin d’exorciser ce douloureux passage, qui me pousse à lui coller des mots et à le transformer en histoires multiples et variées, et plus colorées que la poussière si possible… La porte, donc, a été mon premier investissement, et j’ai observé avec perplexité et une certaine émotion les installateurs défoncer le châssis de l’ancienne, un modèle « porte de chambrette doublée d’une vague couche de ferraille bosselée par le temps », pour installer une beau modèle type « fin 2007 », car je ne vois pas bien comment décrire autrement désormais les séries de la production nationale chinoise que par un millésime, étant donné que tout, dans le pays, semble standardisé à une échelle stupéfiante : mêmes portes, mêmes fenêtres, mêmes robinets, cuvettes de WC, édredons, bassines, balais fluo, pantoufles, étagères…

Ma porte est donc une porte standard, avec un judas placé à hauteur standard (donc pas tout à fait à hauteur d’yeux de laowai…), une couleur standard ; il y a juste la clef que je n’espère, si cela est possible, pas trop standard… Je précise que la hauteur standard est à échelle laowai également, nul besoin de se courber pour passer le seuil, sinon en un signe de respect digne de l’ère impériale, ou en cas de torticolis avéré, mais a priori Ni Dou Ye accepte facilement les entrées la tête haute, et les bras ballants… 

Lorsque la porte a été installée, les gravas nettoyés, et le manche de mon balai pété par les travailleurs (le contraire m’aurait étonné, vue la grâce et la légèreté avec lesquelles on manipule les objets, voire les corps, en Chine…), re-scotché, je me suis sentie toute émue, il y a quelque chose avec les portes, elles portent, c’est le cas de le dire, beaucoup de symboles il faut croire, et je me suis demandé s’il fallait que je fasse éclater des pétards sur le seuil, à présent que cet appartement devenait bel et bien mon espace, et le lieu de ma protection et de ma retraite hors de Chine lorsque le besoin s’en ferait ressentir de manière trop aiguë… J’ai constaté que ceux de mes voisins dont la porte, comme la mienne, faisait face à la volée d’escalier, avaient placé de petits miroirs au-dessus du châssis, outil adéquat pour renvoyer la mauvaise énergie d’une allée braquée en direction de l’entrée, selon les règles du feng shui[1]. Pour l’instant j’ai déjà franchi l’étape « Fu », mais il n’est pas exclu que j’adjoigne également, aux deux petits fous protecteurs du Fu, un miroir (généralement standard, lui aussi, à propos…).

On verra jusqu’où évolue ma sinisation, ou ma superstition, si c’est ainsi qu’il faut qualifier cette tendance présente ; je serais tentée malgré tout de l’appeler, plutôt, « volonté d’atténuer les signes évidents susceptibles d’attiser l’attention déjà soutenue du voisinage », soit soin particulier apporté à l’enveloppe extérieure de mon appartement, l’intérieur ayant pris quant à lui, après force réflexion feng shui, achats ciblés et bricolage à base d’éléments glanés au cours des mois passés, un caractère mi-chinois, mi-laowai, le tout dissimulé de la porte par un paravent, l’élément incontournable d’un appartement chinois où l’entrée déboule droit dans l’intimité… Je me demande d’ailleurs pourquoi la construction des temps modernes (dans laquelle j’inclus mon immeuble, tout impossible qu’il semble à dater) a renoncé de la sorte au bon vieux principe architectural chinois traditionnel, qu’un passage doit toujours se faire de façon contournée, indirecte, cachant la vue de l’objectif final à celui qui s’y engage…

Quoi qu’il en soit, la porte est vissée, enchâssée comme il semble se devoir, et pas scotchée, ce qui la distingue d’un grand nombre d’éléments quotidiens, et parfois architecturaux, de l’univers chinois en général, et de mon appartement en particulier. Et je suppose que c’est là un élément de taille, puisque cette porte représente désormais l’intermédiaire unique entre moi et la Chine, à défaut de l’école qui fonctionnait jusqu’ici comme une enveloppe confortable et protectrice…

Après la porte, je me suis attaquée au ménage. Au décrassage, décapage, déminage de gras, devrais-je plutôt dire, car « ménage », à ce stade là, et peut-être d’une façon générale en Chine, est après tout un mot inutile que l’on peut écarter du vocabulaire. J’ai soutenu mon entrain en me racontant l’histoire potentielle de Mimi Cracra en Chine, en me demandant si, à bien y repenser, elle n’avait pas les yeux un peu bridés, à compatir à sa frustration permanente de devoir se casser le nez sur les assauts d’un monde toujours trop propre, et de la manie obsessive, peut-être, de sa mère à systématiquement tout nettoyer, quand tout ce qu’elle aurait désiré était un peu de fange et de poussière graisseuse où se frotter d’aise… Pauvre Mimi Cracra, elle s’est trompée de pays, et j’espère sincèrement que depuis mon enfance elle a trouvé un jour le chemin de la Chine, car là est son royaume, et la fin de ses tourments.

Quant à moi, j’ai vu mon tourment augmenter, à mesure que mon nez se cassait sur les carreaux comme plastifiés d’un enduit de glue noire et visqueuse, que j’attrapais des courbatures dans les bras à force de m’acharner sur chaque centimètre carré, et que j’avais en outre la joie d’en découvrir toujours plus, à mesure que je me tournais vers un nouveau coin ou que j’ouvrais de nouveaux placards. J’ai cru comprendre, de manière beaucoup plus pragmatique et efficace que lors des cours de chimie de mon adolescence, comment l’on fabriquait la colle : certainement avec un mélange de graisse, de poussière et d’humidité ; en tout cas, si telle n’est pas la recette officielle, en voici une qui vaut son pesant d’or, et qui mériterait même un brevet, authenticité garantie.

J’ai renoncé, souvenir oblige, là encore, des cours de chimie, où ma maladresse n’égalait que ma perplexité majeure face à la discipline, à utiliser l’acide pour déloger plus efficacement la pelure d’immondice. J’ai tâché de rattacher ce niveau de saleté à quelque repère connu, et me suis dit que la spécificité de la crasse intérieure chinoise était peut-être bien qu’elle égalait la crasse extérieure. Une fois de plus, l’espace privé était rabattu au niveau du lieu public… Et puis j’en suis arrivée à la conclusion, ethnocentrique et presque nostalgique, que les carreaux du métro parisien, auxquels ceux de ma cuisine s’assimilaient étrangement, pouvaient être embrassés toutes dents sorties, à côté de ceux-là…

Par quelque force naturelle incontrôlée, ma hargne a commencé à se tourner vers les Chinois, et vers la Chine tant qu’à faire, et je suis arrivée au bout de deux semaines de ce manège là, à me dire que le temps était venu peut-être, après un an intra-muros, de sortir un peu des frontières de l’Empire. Aller respirer un peu l’air de la jungle, à défaut des pots d’échappements − le nouvel envahisseur du pays, mais celui-ci personne ne semble trop s’en alarmer ; baigner dans un espace propre, à défaut de cette accumulation crasseuse qui désormais me sautait aux yeux, en plus qu’aux narines, où que je porte mes pas ; flotter dans un univers de civilité, pour changer un peu de la brutalité ambiante, qui me mène une fois de plus à la conclusion qu’il y a ici de la place pour tout le monde, à condition de se la faire…

Il faut dire que parallèlement au ménage, je me frottais à l’expérience intéressante de la livraison en Chine. Ayant souhaité un appartement vide, pour échapper au mobilier engraissé et généralement incroyablement prétentieux, volumineux et plastifié des meublés, je devais bien trouver le moyen de le remplir moi-même… Ça, je dois dire que j’ai eu l’occasion de pratiquer mon chinois, et à présent que je n’enseigne plus l’anglais, et que la communauté française de Kunming s’avère abondante, c’est le chinois qui prend le pas, et vient s’embrouiller dans ma tête, baragouinant tout et n’importe quoi à tout va, même quand je ne lui demande rien, le matin au réveil par exemple, ou dans d’autres moments où l’esprit ne demande qu’à ce qu’on lui foute la paix.

J’ai apprécié d’acheter de l’électroménager, où il n’est pas requis de négocier a priori ; en tout cas je n’ai pas essayé, et à vrai dire les vendeurs, innombrables et profondément inoccupés comme bien souvent en Chine, ont probablement été surpris de la rapidité d’exécution de mes gestes d’achat − décidément ces laowai ont tout pour amuser… En Chine le shopping est une activité nouvelle, et un hobby capable de supplanter les plus séduisantes occupations du passé, y compris la sieste dominicale. Pour moi, c’est la corvée ultime et absolue, j’ai donc pris ma respiration un grand coup, et me suis lancée à l’assaut des grands magasins pour les machines, des puces pour les meubles, des marchés pour les tissus et coussins, d’un fournisseur de mousse farouche en affaires, également, car je ne voulais pas de canapé mais du « tout au sol » − là encore une aberration totale pour les Chinois, pour qui plus le canapé est volumineux, bardé de ressorts et fleuri, plus on a de chances de redorer sa face sociale, d’impressionner alentour et d’atteindre le nirvana du bonheur consumériste. Il a fallu trouver un lit, aussi, chose étrangement difficile à dégoter, et comme pour le reste il faut tâtonner, demander à la ronde, explorer les contre-allées, car derrière les avenues, c’est tout un monde qui s’étale…

Je me suis pris la misère de Kunming en pleine face, les contrastes hallucinants de cette ville, qui la rendent passionnante et attachante, mais aussi brutale, d’une certaine façon. Là encore, je suis heureuse d’avoir pu vivre dans cette banlieue pendant un an et demi, d’avoir pu voir ce que l’on ignore si l’on reste dans le centre de la ville, et ses artères presque reluisantes pour certaines. Et d’avoir choisi aujourd’hui ce quartier-ci, car il concentre lui aussi une vie foisonnante, une bonne dose de bazar, de musiquettes joyeuses, de trous dans les trottoirs et de vendeurs à la sauvette, au-dessus des trous. La misère dans la crasse huileuse de la ville est bien plus engluante qu’au bord des chemins de traverse, des rivières et des bois de la campagne… Ce n’est pas un scoop, mais c’est en tout cas l’impression qui s’impose bel et bien à moi, et plaquée sur le fond de brique vieillie et de carrelage ébréché, de géométrie fonctionnelle du bâti, et de création aléatoire et pas vraiment destinée au confort de l’aménagement urbain de la Chine, elle ressort comme une dentelle noire et mitée, un filtre à moitié déchiré qui s’accroche comme il peut dans les coins et le long des allées qui s’envolent, aspirées par le trafic et les transformations…

La misère, c’était aussi celle du marché aux puces, du marché aux voleurs faudrait-il plutôt dire, où partout entre un lacis d’immeubles bas en brique où derrière les carreaux cassés pendent, sur des ficelles, le linge et les rideaux de draps, s’étalent des accumulations de meubles, un bric-à-brac classé par genres : les armoires et bureaux, puis le matériel de cuisine, puis les pièces électroniques récupérées de vieilles télés dont les carcasses traînent encore pas loin, à côté des tabourets où l’on tricote sous des chapeaux empaillés… Les Chinois essayent d’acheter en priorité les gros canapés, les tables basses en verre avec coins plastifiés, les étagères avec fausse dentelure crénelée et boutons de tiroirs en plastique doré, et parfois un laowai surgit, qui se précipite, le fou, sur les meubles les plus simples, en bois vernis, vus et revus dans la campagne chinoise, qu’il doit négocier comme un fou dans un mandarin hésitant qui amuse bien la compagnie, avant de se faire assommer par le prix de la livraison, car il faut bien rapporter ça chez soi…

La livraison, pour ma part, a malgré tout été l’occasion d’un voyage divertissant, en tricycle à moteur à travers tout Kunming, bringuebalant entre les rues, les trottoirs et les pistes cyclables, secouant à l’arrière les pauvres meubles, et même, une autre fois, mon vélo, car j’avais au moins réussi à négocier ce moment de paresse, et la joie d’un autre trajet pétaradant…

Les autres livraisons n’ont pas toujours été aussi égayantes ; ah si, il y a eu celle du lit, à suivre, sur le coussin arrière d’un scooter, un vélo-tricycle monumentalement chargé de l’énorme sommier… Mais les réceptions suivantes d’achats encombrants ont relevé de la prise de rendez-vous, et avis à qui envisagerait un jour de faire du business avec la Chine, ou de se frotter à l’organisation sociale tout simplement, cette prise-là est un concept qui ne semble pas s’interpréter de la même façon de ce côté-ci du monde agendesque. Je me demande comment les Chinois fonctionnaient avant l’arrivée du téléphone portable ; peut-être ne fonctionnaient-ils pas du tout après tout, car aujourd’hui l’équivalent du français « on prend rendez-vous pour 15 heures », est en chinois « on vous appelle, OK ? ».

Vous dites alors : « vous m’appelez quand ? ». « − Dans trois jours. » « − Quelque part autour de seize à dix-huit heures, OK ? », vous tentez pour resserrer un peu l’échelle, de « jour » à « moitié de demi journée »… « − OK, OK », vous répond-t-on avant de baisser le volet roulant et de partir nonchalamment avaler un ultime bol de nouilles.

En utilisateur désormais averti de la livraison à la chinoise, vous rappelez le matin du jour dit. « − C’est pour quoi déjà ? », vous dit-on. Vous réexpliquez, l’affaire est reconfirmée pour la deuxième moitié de l’après-midi, et vous vous lancez tranquillement dans une matinée en pyjama, quand à midi le téléphone sonne : « − J’arrive avec la livraison. » Vous avez bien expliqué quatre fois que vous n’habitiez pas sur place et qu’il vous fallait trois quarts d’heure au minimum pour rejoindre les lieux, qu’à cela ne tienne, vous expliquez une cinquième fois, et négociez un 12h45 pour arriver en courant, le pyjama à peine remisé pour un jean. Et puis vous commencez à attendre, un quart d’heure ; vous appelez, « vous habitez où ?», on vous dit, vous rabattez in extremis une montée légère d’agacement (doux euphémisme), vous réexpliquez, vous aviez écrit en chinois votre adresse, mais qu’à cela ne tienne, vous réexpliquez, après tout on n’est plus à ça près, et puis vous ré-attendez, le livreur rappelle, tant qu’à faire, histoire de vérifier qu’il est bien dans la bonne zone géographique de la ville, car tout à coup il a un doute − et vous aussi vous commencez à avoir de sérieux doutes sur l’éventualité de l’aboutissement de la livraison dans un état serein de vos nerfs.

Après un nouveau quart d’heure vous rappelez, le ton subtilement plus agacé n’est-ce pas, « tout va bien » répond le livreur comme d’habitude, car tout va toujours bien en Chine, c’est la règle ; tout va bien, tout va bien, mon c…, vous pensez, mais vous gardez ça pour vous, ou alors vous le dites en français, avec un peu de chance ça passerait presque pour une douce invitation à la paix, et puis vous finissez par descendre dans la rue histoire de rajouter un critère de chance d’aboutissement de l’affaire, et pour finir la rencontre entre le livreur et son lieu de livraison finit par arriver. Tout est bien qui finit bien, telle est la loi en Chine… C’est l’objectif qui compte, n’est-ce pas, après tout ?

En tout cas, multipliez ça par le nombre de pièces d’électroménager ou de mousse qu’il vous faut acquérir (car il ne suffit pas d’aller tout acheter dans le même magasin : c’est un fournisseur différent pour chaque type d’appareil qui vous livre…), et vous obtenez un passeport direct pour l’asile psychiatrique ; une sérieuse stimulation des nerfs, en tout cas, et l’activation du système d’urgence de création d’amour artificiel pour la Chine, quand l’amour authentique commence à fléchir… Ce dernier système est probablement au point, il permet de passer ce genre de petits caps « en pilotage automatique », jusqu’au raccrochage des wagons et la reprise de la source authentique… Je peux dire ça aujourd’hui que je suis bien installée et que Ni Dou Ye, de Sainte Ni Touche ou de Ni à Su Xi (soucis) qu’il était en train de devenir, et même de Pu La Ye (poulailler) car c’était bien ce que je commençais à imaginer dans ses murs avant mon arrivée, a réintégré avec panache son digne nom, qu’il mérite triplement. Je me demande même s’il  ne pourrait pas être le plus confortable des derniers appartements dans lesquels j’ai pu vivre…

L’affaire a comporté quelques ajouts stratégiques, notamment des rallonges électriques savamment évaluées et disposées à grands renforts de scotch, étant donné que, dans cet immeuble propriété d’une compagnie électrique, il n’y a qu’une prise par pièce − la Fée électricité fait la coquette et se réserve sans doute, point de sorties inutiles… ; et le remplacement d’une excroissance particulière qui avait poussé dans la salle de bain, alias bouilloire-électrique-géante-aux-prétentions-de-système-de-douche, en fer blanc rouillé, montée sur des poutrelles métalliques qui pourraient avoir été rescapées d’un naufrage, et prolongée d’un câble antique sensé acheminer le courant, du plus grand effet, par un joli petit chauffe-eau blanc avec mitigeur, vive le progrès : on a beau devoir programmer ses douches à l’avance et ne pouvoir compter sur l’eau chaude qu’à la sortie de ce pommeau là, et pour trente minutes à tout casser, les douches n’en sont que plus divinement appréciables…

Je mettrai bientôt des photos en ligne, et ceux qui ont eu la chance de voir l’état antérieur, comme mon père venu pour une petite visite chinoise, et qui a eu la bienveillance de ne pas prendre, face à ces installations et à leurs cousines vastement répandues dans l’univers chinois, une crise cardiaque − seulement un léger choc, tout autant culturel et climatique finalement, qu’émotionnel −, pourront témoigner.

Quoi qu’il en soit, et pour finir sur ce chapitre Ni Dou Ye, je réalise que je ne me suis pas sentie aussi bien, et chez moi, depuis un an et demi… Et qu’il fait bon vivre à Kunming, en vélo et non plus en embouteillages…

Ne semble rester, en séquelles, qu’un léger syndrome, fort paradoxal je le confesse, de la désertion, à présent, de toute idée de rendez-vous, contrainte extérieure et « il faut », et un affolement potentiel devant tout ce qui pourrait s’apparenter à un carton, un sac de lessive ou une accumulation superficielle de matériel, mais je vais m’attaquer à ce problème rapidement, par un petit voyage je suppose en terres sud-asiatiques, avec un sac encore allégé pour voir ce que ça fait de ne pas être empêtré dans un pétrin d’objets pétaradants…

J’en aurais eu des choses encore à écrire ce mois-ci, mais je m’arrêterai là pour cette fois, pour ne pas encrasser le reluisant Ni Dou Ye, et la religieuse patience de ceux qui seraient déjà arrivés jusque là, de trop de digressions (il y en aurait eu une intéressante sur le Hip Hop à Kunming, l’une de mes dernières découvertes, mais je garderai ça pour plus tard). Tout de même, puisque l’on parle de maisons et de nids architecturaux, voici une perle lâchée par l’un de mes élèves, dans les dernières semaines de cours en décembre : « Quelle serait la maison idéale ? », était la question ; « une maison sur la lune », incontestablement, fut la réponse, car là au moins règnent, autour, le silence et la solitude…

Très bon début d’année 2008, en attendant le début de l’ère des rats, et sachez, surtout, apprécier les baignoires, les robinets d’eau chaude, le chauffage central et les double-vitrages, en ces temps de frimas, car quand les Chinois se mettront eux aussi à équiper leurs nids de chauffe-eaux centralisés et de radiateurs jusque dans leurs voitures toutes de faux-cuir garnies, il n’est pas sûr que nous pourrons tous encore librement ronronner et pétroler d’aise à volonté…


[1] L’art d’organiser l’espace, de façon à optimiser la circulation du Qi et à ne pas créer de blocages néfastes à la santé et à la vie. Littéralement, feng, « vent » et shui, « eau ».



Nov 07

Nid douillet (Ni Dou Ye ?)

Qu’est-ce qui est à la fois long, court, agréable, détestable, antérieur, postérieur, envié, redouté ?… L’hiver à Kunming : l’illustration parfaite de la théorie de la relativité, Einstein avait sûrement d’ailleurs longuement médité sur le sujet, et j’ai médité pour ma part sur la question du petit nom que s’est fièrement attribué la ville, « l’éternel printemps », pour comprendre enfin que ce n’était pas toujours en référence à l’hiver qu’il fallait nommer la saison des fraises, mais parfois éventuellement en opposition à l’été. De ce point de vue, Kunming pourrait bien se présenter, non comme « la ville sans éternel chauffage», mais comme « la ville du bonheur sans climatiseur »

Autrement dit, pour les Chinois, la plaie ce n’est pas l’hiver, mais la saison chaude, et l’on valorise ici le printemps par rapport à la terreur caniculaire, dont il est une version nettement tempérée, et non comme chez nous par rapport à l’enfer glaciaire, dont il s’agit toujours de s’échapper, au plus vite, vers les premiers rayons bénis du soleil revenant.

Intéressant de voir comment, sous nos longitudes, on valorise le printemps comme un ajout, ajout de chaleur, degré supérieur de la lumière et de la température par rapport au plafond bas de l’hiver ; en Chine, c’est comme une modération qu’on l’estime, comme une version tempérée d’un extrême, d’un sommet dont, comme beaucoup d’autres, il faut se garder.

Personnellement je n’ai jamais aimé le printemps, que je considère comme une saison traître, pleine de promesses jamais tenues, mais peut-être, justement, la considérais-je à tort comme une saison d’ascension, de progression vers le « mieux », au lieu de l’envisager comme un doux état d’équilibre, de mièvrerie satisfaite et en elle-même pleinement valable, sans plus d’autres attentes… Pour cette même raison biaisée, j’admire l’automne et m’y sens d’humeur comblée : elle fonce droit vers la catastrophe annoncée de l’hiver, et au moins on ne peut que se réjouir des moments où elle faillit à cette chute, des éclaircies imprévues et autres saillies dites d’« été indien »…

Mais là n’est pas la question. La question est que l’hiver existe bel et bien à Kunming, les Chinois peuvent bien l’appeler comme ils veulent, d’un doux surnom poétique ou d’un autre, moi j’appelle ça l’hiver, et le revoilà de passage dans la région, pas de doute. Cette année j’ai décidé de ne pas utiliser mes doigts et orteils comme des thermomètres, estimant qu’ils avaient mieux à faire, et qu’on avait inventé des appareils très adaptés pour ce genre de mesures, et donc j’en prend soin et ils ont l’air de s’accommoder assez bien de leur nouveau colocataire, le froid. Ne sont pas tout à fait encore en éventail, rêvent encore pas mal de Thaïlande, parfois, et d’autres décors tropicaux, mais bon, ils sauront patienter…

Je suis cette année bardée d’armes redoutables contre la glaciation, évolue dans une cuirasse tibétaine, autrement dit une veste fourrée aux manches longues comme des manches à air, sauf que l’air n’y passe pas, et qu’en les mettant bout à bout, main contre main sur son ventre, on obtient un manchon, et on a l’air d’un eskimo de l’Himalaya. Très pratique, fait office de gants, d’essuie-glace sur le tableau noir, en cours, de tampon protecteur dans les bus, lorsque enroulé autour de la taille en un paquet d’un demi mètre de large.

J’ai bien sûr toujours mes pantoufles à écureuils en fausse moumoute, il y a des photos à faire des étalages de pantoufles au bord de certaines rues, impressionnant la créativité (ou la non créativité, justement, pour rester dans la théorie de la relativité…) en la matière… Et j’ai aussi une couverture en écossais d’Irlande, eh oui ce cocktail là existe, envoyée de France par ma mère, dans sa grande terreur de l’ère glaciaire chinoise sur le système sanguin de sa fille, et cette couverture là me donne l’occasion d’essayer divers enroulages, drapés et plissés, selon les variations de températures congélatoires, et Jean-Paul Gaultier serait, j’en suis sure, des plus inspirés devant ces variations sur l’écossais, sur monture de fausse moumoute à écureuils.

Tout ça pour dire que je vais être contente de la quitter, ma banlieue glaciaire, et d’aller retrouver le nuage confortant despots d’échappements de la ville. Car il s’est produit un petit revirement de situation – après tout en Chine tout est possible –, et voici qu’un beau vendredi après-midi, après quelques semaines de mijotage dans ma tête transformée pour l’occasion non plus en frigo, mais en marmite, est sortie à point une nouvelle décision : celle de rester à Kunming, au lieu d’aller m’installer à Dali.

Fascinée plus que jamais par les allées et contre-allées de la ville, amoureuse désormais de sa brique orangée à moitié défaillante, constatant combien la brique anglaise me donnait des frissons de terreur, quand celle-ci me chauffait presque le cœur, troublée de joie par ces trottoirs bondés et ces foules portantes, j’ai commencé à me questionner sérieusement sur mon attrait pour la campagne.

Songeant à la difficulté pour moi, déjà, d’être passée du grand inconnu anonyme et cosmopolite de Paris, à un grand inconnu où anonyme est impossible quand on a le malheur de n’avoir pas les yeux encore tout à fait bridés, et où j’ai l’insigne honneur de constituer, avec quelques autres, ce qui s’appelle ici le cosmopolite, j’ai commencé à douter de ma capacité à m’adapter sans dégâts à ce qu’on appelle une petite communauté.

Commençant à me trouver bien parmi ce que j’avais déjà découvert de la ville, à faire des rencontres intéressantes et à développer des amitiés, et réalisant que le pourcentage de personnes basées ici pour authentiquement travailler était peut-être plus élevé qu’à Dali, où l’on trouve malheureusement, semble-t-il, certains de ces phénomènes rares, mais existants, de « musiciens, mais sans jouer de musique », « écrivain, mais crampe dans la main », « peintre, mais allergique à la peinture », je me suis laissée aller à penser que peut-être la ville était en train de m’attirer par ses sirènes toutes dehors lancées… Et j’en suis venue à la conclusion que, sans vouloir affirmer trop vite être une « citadine », l’identité étant, n’est-ce pas, après tout quelque chose de bien fluctuant, je l’avais été pendant trente ans et cela semblait bien durer encore pour le moment présent…

Sitôt décidé, sitôt mis en route, le plan était de trouver un appartement à louer avant d’atteindre le départ officiel de mon cher campus, et j’ai commencé à visiter quelques perles de l’habitat chinois, dans différents quartiers, histoire de prendre le pouls des diverses ambiances de la ville et de mes attirances, répulsions, et limites… J’ai très vite senti monter en moi, curieusement, une admiration sans nom pour ce que l’on appelle usuellement « les grandes tours horribles qui défigurent le paysage chinois », l’habitat des temps modernes, les fusées jaunes et vertes qui s’élèvent vers le ciel, écrasant peu à peu les monticules de brique et les petits cubes pleins de courettes et de plantes moussantes. Un amour des interphones, des ascenseurs, des fenêtres pleines de bonne volonté, osant tenter le combiné périlleux de la transparence et de l’isolation ; une vénération du condominium, une admiration du paysagisme immobilier néo-basse-cour, un respect infini du béton armé : bref, tout ce qu’un chinois de 2007 met au sommet de ses rêveries architecturales.

Ce n’était pas faute d’attirance pour l’autre modèle, le type cage : j’avais grande curiosité, à vrai dire, pour ces quadrillages de barreaux qui s’enchaînent, par petits paquets carrés, sur des kilomètres de façade brique ou blanche, et il s’est avéré fort intéressant d’en examiner certains de l’intérieur, mais quelque chose m’a très vite dit que ce que je cherchais avait des chances de se trouver à mi-chemin entre ces deux types, la tour et le cube. Pas une forme d’astéroïde ou je ne sais quel ovni architectural non recensé au patrimoine national, non, juste un immeuble à peu près stable encore sur ses fondations, avec des carreaux à toutes les fenêtres, des salles de bain en forme de carrés autour d’un trou (alias, toilettes) mais avec juste le trou, pas l’entourage douteux qui peut aller avec, des fils électriques de Mathusalem, mais pas de l’âge de pierre, bref, un immeuble éventuellement dénichable quelque part, à n’en point douter…

Eh bien cet immeuble existait, je l’ai trouvé dimanche dernier, après une nuit dans le bus dont j’aimerais ici raconter les détails, mais j’attendrai une autre occasion pour ce faire, ne voulant point rompre le suspense par une digression trop croustillante (les nuits dans le bus en Chine regorgeant généralement d’imprévus et de rebondissements, c’est le cas de le dire même, considérant le mariage parfois douteux des routes et des amortisseurs…).

J’ai donc trouvé mon futur logement, et vogue sur un petit nuage de bonheur, réalisant que pour la première fois de ma vie, je vais pouvoir disposer d’une pièce entièrement dédiée à mon bazar personnel, sans limitation, tout le bazar que je veux, et toute la création envisageable dans ces quelques mètres carrés…

Je ne résiste pas à l’envie de décrire un peu cet objet de satisfaction, qui a su en tout cas parler à mon intuition de façon plus séduisante que les diverses antres visitées auparavant, et à celle de raconter un peu ce que j’ai pu entrevoir des ficelles de la location en Chine, car là encore c’est « presque pareil mais pas tout à fait » – same same, but different, comme disent parfois certains…

Ce petit nid possède, non pas les barreaux garnis de cages à oiseaux, mais l’autre attribut potentiel des immeubles chinois, à savoir les carreaux bleus. J’avais toujours rêvé de rentrer voir un peu ce que cela faisait d’être derrière des carreaux bleus, et rien que pour ça mon cœur était tout émoustillé à l’approche du bâtiment, et je peux dire à présent que cela ne fait pas l’effet aquarium, ni celui bulle de chewing-gum au cola ; pour l’instant c’est tout ce que je peux dire, et donc il va falloir que je continue d’étudier la question.

Il a le grand avantage d’avoir un sol couvert de quelque chose, un splendide lino assorti aux carreaux, et de la peinture sur les murs, ce qui, c’est sûr, me laisse moins de liberté en termes de décoration, on peut le voir comme ça, qu’un bon vieux cube en béton armé, mais personnellement je reste encore moyennement sensible au charme du brut de décoffrage avec trou (alias, toilettes) dans lequel certains ont visiblement pu vivre depuis des années sans autre effort d’arrangement trop superficiel, à considérer les traces sensibles d’habitation laissées parfois dans les appartements visités, et l’âge présumable des immeubles autour (encore que là-dessus, le doute soir permis : comme les gens, les bâtiments restent souvent pleins de surprises quant à leur âge ; sauf qu’à l’inverse des gens, pour qui tous les cas de figure sont envisageables, de l’air de jouvence éternel au rabougrissement précipité, c’est plutôt assez systématiquement dans le vieillissement prématuré que les bâtiments versent généralement…).

Il a une charmante cage d’escalier chinoise, qui chez nous passerait pour un corridor dont on aurait oublié de terminer l’isolation, voire même l’installation de commodités autres que celle de marches d’escaliers, mais qui ici s’avère tout à fait dans les cordes de l’usage que l’on peut communément faire d’un escalier : monter, descendre, cracher éventuellement, fumer, et nettoyer tout ça de façon rapide et efficace, d’un coup de balai à cheveux en serpillière.

Et à défaut d’interphone, il a un gardien qui jaillit comme d’une boîte au moindre passage déclencheur, le passage d’un étranger constituant un événement déclencheur majeur, à n’en point douter.

Comment signe-t-on un contrat de location en Chine ? Tout d’abord, avec l’aide d’amis chinois, tant qu’à faire ça rend les choses un tant soit peu plus limpides… Avec un stylo, ensuite, dirais-je, pour poursuivre la mauvaise blague que tout le monde a pratiquée cent fois, celle de l’ascenseur que, eh oui, on appelle aussi en appuyant sur le bouton… Avec une tasse de thé, ajouterais-je, car celui-ci n’est jamais trop loin dans ce pays. Et des bananes, car c’est parfois ce que l’on trouve, en vrac, sur la table d’une agence immobilière. Avec les propriétaires, qui en France se fichent bien de savoir qui est derrière le compte en banque qui loge dans leurs murs, mais qui ici viennent immédiatement nouer des relations, le guanxi sans doute, l’esprit de reconnaissance qui prédomine à toute opération plus ou moins financière ou professionnelle[1].

A mesure de la discussion, d’un jeu de questions-réponses et de la négociation rondement menée par mon amie chinoise, obtenant notamment le remplacement des jolis cordons torsadés de l’âgepré-électrique qui pendaient gracieusement en divers endroits probablement stratégiques, mais qui auraient eu le pouvoir de me garder de toute approche trop inquisitoire en ces recoins là précisément, je me suis vue muer, malgré moi, en membre de la famille.

A peine évoquais-je la question de ma bicyclette, antiquité à laquelle néanmoins je tiens, surtout en cet environnement urbain enfin réadapté à la pratique tranquille et propre du cyclisme (la banlieue où je me trouve actuellement ne répondant peut-être pas exactement à tous ces critères…), que j’avais la clef de leur garage à vélo partagé. Et mon amie elle-même, poursuivant la visite des lieux, en venait aux échanges de numéros de téléphone, dans un ballet de portables sortis et rangés, gestes incontournables du 21ème siècle débutant, semble-t-il, et tout aussi significatifs, sans doute, que les inclinaisons de tête des mandarins maigrement barbus d’autrefois…

Il fut très vite question d’invitation à dîner dans leur maison des Collines de l’Ouest, que par-dessus le toit de la mer d’immeubles de Kunming, on pouvait apercevoir à l’horizon, et tout en tachant de suivre la conversation et de me retourner raisonnablement la tête pour deviner quel genre de réponse il fallait raisonnablement donner à tout ça, je ne pouvais m’empêcher de penser à la version parisienne de la location d’appartement

Ils m’ont demandé quelle couleur je souhaitais pour les portes, qu’ils avaient soudain la velléité de repeindre ; j’ai dit rouge, ils ont dit rouge ça va faire temple, j’ai dit pas de problème, et donc ce sera marron.

Ils ont paru ennuyés quand j’ai osé regarder avec suspicion l’étrange tableau électrique à énormes mollusques en plastique sensés descendre ou monter en claquant quand le courant se prend des envies de courts-circuits. Il faut dire que cet immeuble, venais-je de découvrir, appartenait à une compagnie d’électricité, ce qui en garantissait non seulement l’unité de la population (à part quelques électrons libres, comme moi visiblement), mais aussi la qualité hautement électrique. Je n’allais pas avoir à cohabiter, par exemple, avec l’une de ces bouteilles de gaz rondes et bleues qui se baladent partout en vélo, et qui décorent les cuisines, et parfois aussi les encensent. Ici l’on célébrait la Fée électricité, et il ne fallait pas rigoler avec ça. Ce tableau électrique là avait été produit par la société, ce qui en garantissait la qualité irréprochable : très simple, je n’avais qu’à appuyer sur l’énorme smarties vert pour redémarrer, et sur l’énorme smarties rouge pour éteindre, un langage universel, n’est-ce pas, que même un analphabète étranger pouvait comprendre…

En bas, il y a un autre tableau électrique, tout moderne celui-là, sur lequel je vais devoir relever ma consommation mensuelle. Et pour faire honneur à la Fée électricité, je projette déjà d’illuminer mon appartement de multiples guirlandes de lumière qu’il va me falloir aller chercher en Thaïlande, que la vie est dure ; et de constituer un stock de bougies pour les jours où je sentirai moyennement l’idée d’aller remettre les mollusques en place sur leur tableau boisé. A y repenser maintenant, celui-ci pourrait constituer un intéressant sujet de dessin…

Bref, me voilà bien enchantée, et j’ai senti ce jour là que je venais de faire une plongée un peu plus rapprochée dans la Chine… L’après-midi s’est fini par une invitation à dîner chez les parents de mon amie, qui est la femme d’un ami anglais, et tous deux vivent actuellement chez les parents en attendant que leur appartement acheté sur plans soit sorti de terre, et là aussi il s’est trouvé que je faisais partie de la famille. Ils ont troqué par moment leur kunminghua (le dialecte de Kunming) pour un peu de putonghua (mandarin), pour que nous puissions échanger. Et à la fin du dîner, les chiens eux-mêmes avaient décidé qu’ils pouvaient arrêter d’aboyer, ce qui était un signe que je pouvais revenir là en toute occasion, squatter le frigidaire même si l’envie m’en prenait, et tout le reste de l’appartement si je le désirais…

L’appartement est situé juste ce qu’il faut d’assez loin pour me permettre des virées dépaysantes dans le centre-ville, et un sentiment de mérite lorsque j’arriverai en vélo dans mes cafés préférés ; juste ce qu’il faut d’assez près pour accéder à des marchés, des voies ferrées, des quartiers pleins de trésors à découvrir et de grand bazar yunnannais ; juste au-dessus d’un petit jardin avec kiosque et bassin, et des vieux qui jouent dehors tout l’après-midi. Il y a tout ce qu’il faut de vie sur les trottoirs, des écoles, des commerces, des bricoleurs de vélos, une grande piscine à ciel ouvert à 200 mètres pour les jours qui suivront cet hiver, et même, incroyable mais vrai, l’une des deux épiceries occidentales de Kunming, avec stocks de chocolat à portée de bras – j’aurais pu me passer de ça, c’est sûr, mais puisque c’est là, il va falloir faire avec…

Voilà, la pendaison de crémaillère aura sûrement lieu en janvier, pour qui serait de passage dans le Yunnan… Vue la température qu’il devrait faire à cette époque là, il y aura sûrement chauffage au baijiu (l’alcool de riz chéri des Chinois, combustible interne très efficace en période glaciaire), et peut-être aussi au vin rouge, pour contribuer à renforcer le cosmopolitisme encore naissant de Kunming.

Ce sera l’inauguration d’un appartement, et d’une nouvelle page d’aventure un peu différente, sans la Mère Michelle au clairon tous les matins à six heures et quart (à ce propos il semble que la proximité d’une école soit un critère suffisant pour faire baisser les prix de l’immobilier… C’est sûr, il faut avoir reçu l’entraînement nécessaire pour s’adapter sereinement à cet environnement sonore…), et sans les coups de fil de 22h annonçant les modifications d’emplois du temps du lendemain : un système de gestion horaire de la troisième dimension, ni tout à fait obsessivement rigoureux, ni tout à fait rigoureusement bordélique, la combinaison de ces deux extrêmes restant une spécificité chinoise que je leur laisse volontiers… Je me promets de chercher ma voie entre tout ça, et me réjouis d’en avoir enfin la possibilité pour quelques mois… Sacrée Chine, je lui suis reconnaissante de me donner tant de surprises et de liberté !


[1] Guanxi, ou « réseau » : voir à ce sujet le chapitre consacré plus loin, « Savez-vous parler guanxi ? »…



Oct 07

Si la Chine était un fruit, ce serait…

Déjà bientôt deux mois que les cours ont repris, ce pourrait être une dynastie chinoise, tant il peut se passer de choses dans cet environnement sablonneux et mouvant… J’ai repris ma casquette de prof, pas le badge rouge que je suis sensée porter, néanmoins, car j’estime que ma tête en dit assez sur mon statut à l’école : je suis un laowai-foreign expert-UFO, dont la chair sans doute s’éclaire en phosphorescent dans la nuit, car jamais on ne me rate, chaque jour apporte son petit lot de « waiguoren ! » (« étranger ! »), et de sourires aux multiples sens. Nul risque de me confondre avec un étudiant ou un membre du staff, il n’y a pas encore d’étudiants étrangers dans cette école du fin fond de la Chine, mais qui sait, cela arrivera peut-être un jour, lorsque l’Empire aura aussi trouvé le moyen de dépasser les autres en termes de système éducatif…

Pour l’instant, on n’en est pas encore là, et mes élèves, lorsque nous jouons au jeu (histoire de pratiquer les « would » et les « could »…) du « qu’est-ce que vous aimeriez changer dans votre vie », se ruent sans hésitation sur l’école, qu’ils transformeraient, s’ils étaient doués des pouvoirs de Harry Potter, en Oxford (symbole ultime de l’Université occidentale, semble-t-il, les Yale, Columbia, Trinity et autres Sorbonne n’ayant pas encore franchi le cadre de leurs fantasmes extra-muraille de Chine). Je ne saurais vous retranscrire ici le nom chinois d’Oxford, il m’a bien fallu dix minutes, et force jeux de mains et explications imagées de leur part, pour comprendre de quoi ils voulaient parler. Les Chinois donnent des noms caractériels, pourrait-on dire, à tout ce qui provient de l’étranger. La géographie chinoise est ainsi rassemblée dans un sac de caractères, les noms de la terre entière ont leur transcription poétique en chinois, et de même les haut lieux et monuments, les marques internationales, les voitures, les sandwiches, les burritos, le chocolat, et tout ce que vous pouvez trouver sur un menu occidental en terre chinoise.

Je sens que j’ai trouvé mon pas auprès des élèves, les choses roulent à présent, ils ont même l’air contents de venir en cours, même quand c’est pour dormir ; on y dort bien, c’est détendu et intéressant, apparemment, en comparaison de ce qu’ils peuvent affronter le reste de la semaine avec leurs professeurs chinois. Parlons des professeurs, un peu, pour changer des élèves. Nous avons eu notre fête des Professeurs annuelle, l’événement national du 10 septembre, et cette fois ce n’est pas 200, mais 600 yuans que nous avons reçus (soit un cinquième de notre salaire !) en bonus. J’ai reçu aussi de mes élèves des fleurs, des cartes, une bouteille à thé, pour remplacer celle qui fuyait dans mon sac ; celle-ci fuit tout autant, mais elle avait le prestige d’être emballée dans un écrin capitonné proclamant « High Quality – Keep surpassing and progressing forever… », agrémenté d’un motif de nœud rouge traditionnel chinois, symbole de l’excellence, de la longévité et du classicisme, la version chinoise du pompon de la toque oxfordienne, en somme. Ces derniers mots sonnent également comme la version chinglish de ce dont je pourrais bien avoir fait mon cheval de bataille auprès des élèves : « f… the exams, let’s enjoy personal progress, for the sake of your own life » (en version slang).

Ou comment les responsabiliser, car il me semble bel et bien, de plus en plus, que la Chine est un univers où personne n’a de responsabilités… Un professeur ici me faisait remarquer qu’il appréciait, en tant que foreign expert, de n’avoir aucune responsabilité : pas de loyer à payer, de factures à régler, d’impôts à acquitter, d’abonnements à souscrire : tout est pris en charge par l’école, qui s’assure aussi ainsi que nous n’allions pas trop commencer à farfouiller partout dans le centre ville (il faut fidéliser son personnel…), et il est vrai que notre statut nous permet une vie particulièrement libre de trop d’encombrements matériels. Nous ne pouvons, certes, pas trop dire ce que nous voulons… Et encore, sous le coup de la naïveté, tout est à peu près excusé : ces étrangers sont bien bêtas, décidément… Et sous la casquette d’« experts », nous pouvons donner des avis et critiquer tranquillement les choses – même si ces avis ne sont pas retenus, ils sont écoutés avec force attention et hochements de tête.

Mais au-delà du microcosme foreign-expertal, j’ai le sentiment de plus en plus poignant que les responsabilités se refilent, ici, comme on se refile les mooncakes ou les fruits lors du festival de la Lune… Chacun opine de la tête, mais se garde bien de relayer les problèmes, car ce serait une source d’ennui pour lui-même. Personne ne veut perdre la face : cette dernière se refile aussi comme la patate chaude. Les supérieurs font retomber les responsabilités sur leurs subalternes, qui s’en débarrassent en se lavant, pour une fois, les mains. Jusqu’à ce que le problème devienne vraiment incontournable, et là on dit « c’est un problème… », et on appelle une cohorte d’experts, histoire de diluer le traitement entre plusieurs exécutants…

Pour donner un exemple trivial et bien bête, mais qui a le mérite d’être imagé et de vous montrer que, non, j’ai quand même quelques frictions avec la vie matérielle, j’ai eu affaire au cours des deux derniers mois à une petite opération plomberie, qui m’a confirmée dans l’idée que, oui, j’aime la Chine, et d’une façon générale j’aime le bordel, les dérapages, les trucs qui ne marchent jamais, tout cela est fort délectable, instructif, amusant, poétique – tant que ça reste en dehors de mon appartement… Tout fort que l’on apprend à se faire, en s’expatriant, on se rattache quand même à des échafaudages, des petits fondamentaux sur lesquels on sait que l’on peut compter, et notamment, pour moi, mon intérieur… En tant qu’Occidentale, formée à chérir l’individualité et la vie « privée », j’ai du mal à négocier avec le mode intrusif des Chinois ; et en tant que manche à balais en affaire de plomberie, j’ai du mal à ne pas pouvoir compter sur ce que l’on appelle, chez nous, l’« expertise », qui consiste, même si l’on ne sait pas, à « assurer »…

Donc, en cas de fuite d’eau, j’ai l’habitude de voir arriver un plombier, éventuellement assisté d’un bras droit, tous deux calmes, propres, efficaces, analysant le problème, le traitant, nettoyant, et tirant leur facture. Ici, l’avantage est que je n’ai pas de facture à déchiffrer. L’inconvénient est que j’ai un certain nombre d’autres choses à décrypter, et à tenter d’avaler dans le plus pur esprit zen (total échec sur ce coup là, du moins peut-être dans l’esprit, mais pas dans la lettre…). La première réparation est faite, au scotch très probablement, par deux énergumènes joyeux et pressés de retourner à leur télévision, un beau soir tranquille. Le scotch tient un mois, et un beau dimanche matin au réveil, la fuite reprend son cours, et cette fois les énergumènes en envoient d’autres, plus mon voisin qui, tant qu’à faire, vient faire la mouche du coche – à moins qu’il ne soit réellement aussi doué d’expertise, celle-ci se partageant assez facilement, et s’improvisant s’il le faut, comme je me suis, après tout, improvisée professeur…

Défilent, en trois jours, une troupe entière d’As de la fuite, avec leurs cigarettes (mais là ma limite était franchie ; ils m’ont regardée d’un œil incrédule, et ont posé leurs mégots fumants, proprement alignés, sur la marche de l’escalier…), leurs chaussures boueuses, leurs téléphones portables musicalement performants, leurs commentaires multiples et tonitruants sur la malheureuse canalisation, armés de ma lampe de poche de camping, car à part des cigarettes et des téléphones, ils n’ont pas grand-chose dans la poche, et en moins de temps qu’il n’en faut pour passer deux trois coups de fil, ils couvrent la moitié de l’appartement de boue noire, et l’autre moitié d’un flot de paroles incompréhensibles, dans le plus pur kunminghua, le dialecte local, qui lorsqu’il est en outre mâché par un groupe d’ouvriers en pleine action, devient parfaitement chuintant, plus dégoulinant que la boue et la fuite d’une salle de bain réunies.

J’étais passablement énervée, ai apprécié au plus fin degré du détachement, pour rester dans le plus doux des euphémismes, leur façon de se saisir de mes affaires à tout va, pour récupérer des chaises (à défaut d’escabeau, on peut toujours improviser d’autres moyens de prendre un peu de hauteur…), de décréter que l’affaire était réglée, simplement à coup de grands discours, pour finalement revenir un quart d’heure plus tard, armés d’une nouvelle couche de boues aux semelles, pour tout défoncer, le plafond, la gaine, faire du ciment dans un sac plastique sur le carrelage de la salle de bain, et retapisser tout ce qui restait encore à peu près blanc de giclées marron, sans manquer de boucher l’orifice d’évacuation des eaux avec les restes de l’emplâtre, histoire d’obtenir un passeport pour une nouvelle visite dans un futur proche – mais là-dessus je les ai grillés, ayant flairé l’embrouille et saisi rapidement les morceaux pâteux, avant qu’il ne soit trop tard, avec des baguettes… Car toutes délicieuses que soient ces visites à raconter, je n’ai pas une envie plus que démente que ça de les réitérer dans un délai trop immédiat.

C’est dans ces moments là que le « laowai » (« étranger », littéralement « vieux pote de derrière les frontières ») devient sensible, et que ce mot précisément se prend dans ses oreilles de façon légèrement plus râpeuse. Le bouquet était arrivé lorsque l’un des camarades, se trouvant bien démuni de travail – la salle de bain faisant à peu près trois mètres carrés, déjà occupés par un demi-régiment –, s’est rabattu sur le jeu qui consiste à tout regarder avec curiosité dans l’appartement, et à s’esclaffer, d’un grand sourire naïf, que c’est fou, quand même, ces laowais, ils en ont des choses ! Dans un seul appartement ! Une seule personne ? Tout de même…

Pour décrypter un peu ce qui se joue dans ce genre de réflexions, il faut dire que précisément, non, mon appartement n’est pas chargé d’objets, il est –  il se trouve certains jours –, parsemé de papiers et de bouts de ficelles, qui lui donnent éventuellement un air encombré (ou bordélique, c’est comme on veut), et rempli, outre des meubles plus volumineux qu’efficaces fournis par l’école, de plantes vertes, des « choses » bien neutres et universelles, donc, qu’un Chinois fauché peut se payer s’il le veut.

Ce qui se joue ici, donc, c’est l’éternel cliché du laowai, forcément différent, forcément riche, forcément bizarre, jusque dans ses moindres humaines occupations, habiter un lieu, manger, aller aux toilettes, sans qu’il y ait même besoin de regarder vraiment ou de se questionner… Point tellement d’animosité, en fait, dans cette classification ; la plupart du temps il ne s’agit que d’un constat, mais dans les constats peu argumentés, les interlocuteurs peuvent mettre tout le sens qu’ils veulent, c’est bien le problème d’être un humain… Et à être « constaté » éternellement, il arrive qu’on ait envie d’être « regardé », pour de bon et dans sa pleine individualité… Mais l’individualité, en Chine, reste de groupe.

Lorsque j’ai demandé, suivant un exercice du manuel, à mes élèves ce qu’ils voudraient éventuellement changer dans leur vie, pas grand monde n’a coché les cases « apparence » et « personnalité ». A part quelques filles, pour leurs cheveux, qu’elles auraient souhaités plus longs et d’une meilleure qualité – ce qui est épatant, quand on connaît la nature de cheveux des Chinoises… Dans une classe d’Occidentaux de 20 ans, je ne doute pas que chacun y serait allé de sa chirurgie esthétique, de son Gymnase Club pour remodeler sa cellulite, de son psy pour modifier son syndrome d’interaction déficitaire avec l’entourage, de son manuel d’auto-estime de soi pour être toujours plus performant, toujours plus heureux aussi. Ici, la question de l’individu n’a pas encore été creusée outre mesure, même si mes élèves en perçoivent bien les avantages, quand je leur dis, par exemple, pour les mettre à l’aise, que chacun a une apparence différente, une personnalité différente, un niveau d’anglais différent… et que no worries, le tout c’est que ce niveau là évolue vers le haut…

Nous avons passé un certain temps, aussi, sur un exercice où il s’agissait de se définir à travers plusieurs métaphores : si j’étais un fruit, que serais-je ? Et une couleur ? Un animal ?… Pas grand monde n’a compris l’idée de la métaphore, et c’est leur mission pour la prochaine fois, inventer cinq rapprochements inédits ; je me délecte d’avance du cours qui vient… Les Chinois n’ont pas besoin de penser métaphores : ils sont déjà, par leurs noms, bien des choses ! Des fleurs, des animaux, le vent dans les branchages… En anglais, ils se nomment sans problème « April », « Just » ou «Apple »  (ou « Stephen Qing » : je ne résiste pas à mentionner ici cette ode à la littérature, trempée d’un vent dynastique chinois…). Alors que me demandes-tu ce que je suis, quand je suis une fleur de camellia, évidemment ! C’est comme ça, mes parents en ont décidé ainsi…

C’est comme ça, beaucoup de choses sont comme ça, et pas autrement, par décret supérieur. Quand il s’est agi de penser quel pays on pourrait être, cri du cœur, c’était la Chine, bien entendu. Pourquoi ? Parce que c’est ma patrie, my motherland, tiens, pardiCeux qui se voyaient en la France voyaient le romantisme, pour changer. Quelqu’un a voulu être la Grèce, pour son « mystère », et je l’ai remerciée, intérieurement. Tout comme celle-ci qui pensait, parmi les animaux, au chien, parce qu’en observant les chiens, elle comprenait des choses de l’être humain… Ce n’était pas tout à fait une métaphore encore, mais c’était touchant, et intéressant.

Quant à moi, je suis une myrtille rose, un oiseau qui, comme l’automne, voudrait garder le feu quand tout, autour, est gelé, et rêverait d’être aussi varié que la France ou la Chine peuvent chacune l’être, dans leurs genres propres et à leurs échelles différentes…

Ce job est, d’une façon générale, touchant et intéressant. Du moins c’est ce que j’en ai fait, car je crois que l’on peut bien tout faire avec tout : du beau avec du laid, du triste avec du gai, de la plomberie avec des sacs plastiques, des textes avec de la plomberie… Tout se recycle, rien ne se perd, comme dirait l’autre ! Il suffit de cliquer sur « sélectionner », et sur « modifier les filtres » (ça, c’est sûrement un résidu de mon passage « je tente d’affronter Photoshop toute seule comme une grande», ça laisse des séquelles, à défaut de résultats graphiques…)… Donc, tout intéressant et touchant qu’il puisse se présenter, je m’apprête à le laisser de côté quelques temps, pour partir m’installer en janvier à Dali, dans le Nord-Ouest du Yunnan, tenter une nouvelle expérience.

Mes élèves me manqueront ; la banlieue de Kunming, pas sûr, même si elle présente elle aussi d’incroyables trésors et que cela aura été une chance inouïe de vivre dans un endroit pareil ; la grande ville raisonnablement polluée, peut-être un peu car je suis bel et bien assez citadine dans l’âme et dans le sang, mais Paris n’est plus très loin, pour une bouffée d’air automobile, et Dali est un endroit hors du commun, où j’ai plusieurs atomes bien accrochés depuis quelques années…

Je me rends compte que j’ai en fin de compte parlé plus des élèves que des profs, comme j’en avais eu initialement l’intention, et que je n’ai pas abordé, comme d’habitude, le quart des sujets listés au fil des semaines… Peu importe, et peut-être est-ce parce que je ne suis pas transcendée par les profs chinois de mon école, du moins il est difficile d’avoir des relations simples avec eux. Si je m’en réfère au livre que je suis en train de découvrir actuellement, « River Town » (sur l’expérience d’un professeur américain, Peter Hessler, il y a dix ans en Chine), et avec lequel je peux d’ordinaire, tout dix ans d’âge qu’il ait,  tracer d’innombrables parallèles depuis mon expérience ici, ce pourrait être qu’ils ont reçu mission officielle de ne pas trop se mêler avec les professeurs étrangers. Mais je crois surtout que nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde, nous autres étrangers qui exerçons notre métier au service, généralement, d’une autre cause (bien souvent artistique…) ou d’une expérience culturelle, et eux pour qui il s’agit de gravir, rapidement, les échelons de la société, et de permettre à la famille de passer, en une génération parfois, de la paysannerie au digne professorat. Par ailleurs ils sont complexés par leur anglais, ne peuvent plus régner en Papes shakespeariens sur l’école, à présent qu’il y a d’authentiques représentants de la langue saxonne, ou des gens, comme moi, qui ont eu la chance d’aller l’étudier à l’étranger (quand il est encore quasiment impossible, en Chine, d’obtenir un passeport, et qu’il faudrait de toute façon de sérieuses bourses pour pouvoir soutenir le passage du yuan au dollar ou à la livre sterling…).

Ils ont une pression bien supérieure à la nôtre, et un ami me faisait passer le mois dernier un article français (une dépêche AFP, je crois) évoquant des punching balls installés dans les salles des profs, dans certaines écoles de Chine, à l’effigie du directeur, pour permettre aux dignes professeurs de vider leur agressivité. Je n’ai rien vu de semblable encore ici à l’école, mais après tout, on nous cache tout, on nous dit rien, et qui sait, il y a peut-être d’autres techniques disponibles dans les environs que la généreuse bouteille d’eau chaude et les feuilles de thé offertes par le directeur dans la salle.

Pour dire un mot des professeurs étrangers, du nouvel arrivage de cette année, parmi lequel je fais office, avec une autre, de figure ancienne, ils sont tout aussi intéressants et sympathiques que ceux de l’année dernière, on croise vraiment des gens aux parcours inédits dans ces écoles de Chine, je crois, mais je suis moins encline à recréer des liens qui vont, au bout de quelques mois, se défaire pour cause de déménagements, changements de boulots, retour au pays… C’est le mauvais côté, pour moi, de cette vie d’expat, et l’une des raisons, aussi, de mon départ pour Dali.

Il y a un couple de Québécois, avec leur petit garçon bilingue et bientôt trilingue (car déjà il absorbe des mots de chinois), et nous apprécions de pouvoir parler français entre nous ! J’ai par ailleurs commencé à enseigner le français, deux heures par semaine, à un groupe de professeurs chinois de l’école, et me réjouis d’avoir eu la chance d’apprendre cette langue de naissance, pour ne pas avoir à me farcir sa laborieuse étude aujourd’hui… Je termine généralement le cours par quelque chose de plus culturel, et ils m’ont interrogée, la dernière fois, sur les parfums français : voilà enfin que nous allons pouvoir nous pencher un peu sur les ingrédients dudit « romantisme », et pas seulement sur son nuage flou et dénué de sens… Je leur ai néanmoins proposé une approche moins romantique du parfum des Français, mimant les gestes matinaux d’un Parisien en semaine, de la salle de bain où il s’asperge d’essence de rose, à la rame du métro où il partage, en position sardine, ses effluves avec ceux de trois cents autres parfumés. Ils ont beaucoup apprécié je crois. Finalement, on respire pas mal, en Chine…

Cela dit, je vais peut-être aller me racheter du parfum, ils m’ont fait envie avec leurs rêves de romantisme…

Voilà, je vais m’arrêter là pour cette fois, même si j’avais d’autres détails croustillants à dérouler – comment, par exemple, le Potala a, selon mes élèves, été construit sous les Tang –, mais il y en aura sûrement bientôt de nouveaux à se mettre sous la dent, tout change si vite, en Chine… La mode elle-même semble déjà s’être métamorphosée (il faut dire que le group effect fonctionne particulièrement bien dans ce pays), et qui sait, il y a peut-être espoir de voir disparaître rapidement les dentelles, froufrous et broderies superposés qui peuvent, consommés en surplus d’abondance dans un bus légèrement peuplé, provoquer la nausée. La seule chose qui semble ne pas vraiment changer est le réseau Internet de l’école, qui, comme le système électrique, est optimisé pour un nombre à peu près trois fois inférieur d’utilisateurs, mais bon, à part les professeurs étrangers, personne ne semble trop s’embarrasser de ce détail, et après tout, une coupure électrique tous les soirs et des ordinateurs qui font du trois emails à l’heure, ça permet de se reposer la vue et de ne pas abuser trop des ondes néfastes de la technologie…

Parlant d’Internet, j’ai mis en ligne la nouvelle version de mon site, www.paulinefraisse.com, exclusivement consacré à la peinture cette fois-ci, et traduit en anglais. Il y a également deux de mes textes, écrits il y a quelques mois, en ligne sur le site de mon amie Marie-Laure et d’un groupe de ses amis, écrivains comme elle, http://dicidense.free.fr, dans la rubrique « Invité(e)s » : l’un sur la création artistique (« Les activités zartistiques »), l’autre sur les préjugés liés à l’âge au cours d’une rencontre (« Les discours de l’âge »).

Voilà, heureux automne à tous ! Ici, les marrons chauds sont de sortie aussi, et les glaces : diversité climatique de rigueur… Il semble bien qu’il faille, pour vivre en Chine, savoir faire le grand écart… En tout cas, jongler avec le yin et le yang, pour sûr : c’est peut-être la clef…



Sep 07

Au pays des yaks

Eh bien voila, il y a un an, j’arrivais sur ce campus et découvrais l’extrême talent musical des Chinois, en matière de haut-parleurs et de « soap muzak », et la féerie colorée de toute une foule de jeunes occupés à acheter des couettes et des thermos fleuris, et me voilà replongée dans ce même festival, dans un léger sentiment de déjà vu, mais moins terrorisée cette fois-ci à l’idée de ne pas savoir reconnaître les visages, ou de fondre sous les regards scrutateurs…

D’ici lundi, le deuxième acte du show devrait commencer, à savoir la partie militaire, et je me réjouis d’avance de la reprise des « yi, er, san, si ! » dès 6 heures du matin, voilà qui devrait être tout à fait dynamisant, et raser efficacement toute trace de flegme vacancier… Je vous renvoie aux photos prises l’année dernière sur le sujet, ne suis pas sûre d’en refaire cette fois-ci, pour vous donner une idée de la couleur verte dont se pare le campus pendant quinze jours : camouflage assorti à la prairie du terrain de foot, ce bol d’oxygène en forme de ovale vert, notre fier représentant de l’écosystème local, résistant patiemment à l’envahisseur bétonnier.

Côté béton, ça progresse, ça progresse, pas de souci de ce côté là, l’été a été productif, et ma pauvre rue, cette chère Haitun Lu, continue de se parer de nouveaux murs, de nouveaux trous, de nouvelles bosses. Je me prends à éprouver comme une forme de pitié pour cette voie de passage – car c’était là son attribution originelle, avant de devenir une voie d’embouteillage majeure –, qui semble totalement laissée pour compte, massacrée et saignée jusqu’au dernier râle, là où tant d’autres routes se voient prioritairement transformées, aménagées au goût des Chinois, c’est-à-dire dans le style large, droit, muni de garde-fous et de feux à minuteries, bordées de pistes cyclables tout aussi larges, et de trottoirs par-dessus le marché, où déambulent calmement les gens, sous une rangée d’arbres si possible.

Le massacre commence à porter ses fruits, et conjugué au réchauffement planétaire, il a apparemment donné cet été d’appréciables effets marins, où Haitun Lu s’est changée, nouvelle mutation, en rivière, désormais praticable en bottes ou en tongs, au choix, selon son degré de tolérance au mélange égouts-boue-rats crevés sur la peau. Dieu merci je m’étais, sitôt les cours terminés, échappée vers le Nord, mais certains ont pu me décrire, tout au long de l’été, les cycles des marées haituniennes, et j’ai eu la chance de voir le paysage de mes propres yeux dimanche dernier en rentrant – du moins en tentant de rentrer, car l’opération n’a pas été simple et j’ai bien cru devoir aller attendre la fin de la saison des pluies à l’hôtel… Motivé déjà par le retour, mon entrain n’a fait que grandir en imaginant le campus changé en île, et moi captive au milieu…

Le soleil est revenu cependant, la pluie pointe encore son nez de temps en temps, toujours plus ou moins imprévisible, mais en gros le terrain est praticable, et les embouteillages ont pu reprendre sans encombre.

Ce qui me laisse l’esprit tranquille pour songer à ces merveilleuses vacances, et aux cours qui m’attendent dès mercredi prochain, avec les mêmes charmants élèves qu’au semestre dernier, a priori, si l’emploi du temps ne change pas encore quatre ou cinq fois. Les vacances, donc, sans réel plan initial, mais tout de même quelques pages d’un guide touristique photocopiées à l’arrache et ciblant tout droit au Nord, et un carton d’invitation du consulat de France à Chengdu en poche, se sont étalées sur six semaines, et quatre provinces.

Commencement pas désagréable, par une petite soirée organisée par le consulat pour le 14 juillet ; à la suite d’une nuit de train et à l’aube de six semaines de dortoirs et de backpacking, j’avoue que ce soudain étalage de luxe, un buffet complet de plats dont j’avais presque oublié l’existence, et que jamais je n’ai tant appréciés, arrosés pour bien faire de champagne et de vin rouge, était un divin cadeau, et je remercie la République. J’ai rencontré par ailleurs un architecte chinois qui avait vécu trente ans en France, et qui m’a fait découvrir le lendemain une troisième vision de Chengdu, à base de maisons de thé et de marché aux puces, fort différente en somme de la séance de loisirs forcés du 1er mai dernier, et qui, si elle ne m’a pas encore réconciliée totalement avec la ville, m’en a tout de même rapprochée.

Après ça, retour au bon vieux sac à dos, et je me suis enfoncée dans une région où j’espère vraiment retourner, au Nord du Sichuan et au sud du Gansu, pour finir à Xining, la capitale du Qinghai, avant de regagner le Yunnan, côté Nord-Ouest, haut dans les montagnes toujours. Tout cela chez les Tibétains, pour ne pas dire au Tibet, car si administrativement la province du Tibet s’arrête aux frontières de ces quatre autres provinces, culturellement elle déborde largement.

Les Tibétains considèrent qu’ils ont trois régions, et chacune a ses costumes et ses architectures propres. Ceux que l’on croise dans le Sichuan et le Gansu sont certainement très impressionnants, de véritables cow-boys, plus grands, plus baraqués, le nez plus allongé, et plus délurés aussi que les Chinois : sans aucun doute, ceux-ci ont pu avoir peur quand ils les ont vus apparaître, barbouillés de noir et crasseux par-dessus le marché, dans leurs grandes bottes et grandes robes enturbannées… Certains ne parlent pas le mandarin ; par contre, le flamand, l’espagnol, s’il le faut… Et bien sur l’anglais, qu’ils ont été, pour nombre d’entre eux, apprendre en Inde.

Le voyage dans ces coins là implique un amour forcené du bus, et même en cherchant bien, on ne trouvera pas un trajet qui puisse éventuellement commencer plus tard que 6h30, et s’achever plus tôt que 18h, même si la prévision d’arrivée était estimée à 12h ou 15h… Mais heureusement on est sûr de ne jamais s’ennuyer, il y a toujours de quoi pimenter un peu la curiosité : l’occasionnel camion renversé sur le bord du chemin, qui nous rappelle l’occasionnelle possibilité du bus retourné ; l’occasionnelle traversée de yaks, signalée par des panneaux dans un chinglish du plus grand effet, « Zoology channels » ; le non pas occasionnel, mais généralisé, nuage de fumée, ponctué de crachats rocailleux, et les tout aussi généralisés hurlements des petites radios-téléphones portatives, la version collective du lecteur mp3, bien individualiste quant a lui, après réflexion : quand on peut faire profiter les autres, pourquoi se priver ?… Et bien sûr les occasionnels vomissements de la population féminine, un trait incontournable de tout trajet en bus chinois qui se respecte.

Assise contre un moine, et dévisagée plus que ponctuellement par l’œil intrigué, en coin, d’un Tibétain au long nez, je n’ai trouvé, outre qu’à songer à emprunter le chapelet tranquillisant de mon voisin, qu’à serrer les fesses et retenir mon souffle quand, pour changer un peu des lacets en fin de compte pas si vertigineux de la route, le chauffeur a opté pour un raccourci, une piste de sable coupant à pic, perpendiculaire à la pente – tout schuss, comme on dit…

Celui-là n’a pas eu la déveine de rencontrer les flics, mais d’autres l’ont parfois, et au milieu d’un paysage grandiose, sous le chaleureux soleil de midi (au frais, l’expérience aurait été moins épatante), nous avons pu, au cours d’un autre de ces fameux trajets, attendre patiemment notre chauffeur, embarqué quelque part par une paire de flics embusqués, pour cause de surcharge pondérale du véhicule… Quand il est finalement revenu et que nous avons pu reprendre la route, il n’y a plus eu qu’à s’arrêter sept fois, pour quatre réparations du moteur et trois passages classés « délicats », où les passagers surnuméraires (remontés à bord malgré la première intervention policière) devaient descendre, continuer d’avancer à pied, en courant ou à bord d’un tracteur, avant de remonter quelques centaines de mètres plus loin. L’avantage de ces pauses impromptues est qu’on peut, en groupe, les hommes en amont et les femmes en aval, aller faire pipi au bord de la route de temps en temps, ce qui est bienvenu quand les pauses toilettes ne sont pas officiellement prévues dans la feuille de route.

Ce voyage me donne l’occasion de poursuivre sur le volet du tourisme en Chine, et de ses diverses applications. Après tout, le tourisme des Chinois dans leur propre pays, en attendant qu’ils ne se lancent à l’assaut des autres territoires (et alors là, ceux d’entre vous qui éventuellement travaillent dans l’hôtellerie, better get ready…), se développe de 20% chaque année, et inclut des catégories de plus en plus variées. Cette fois-ci, nouveauté par rapport à mon dernier voyage en Chine il y a trois ans, j’ai pu faire connaissance du volet « nouvelle jeunesse », une catégorie bien spécifique, dont voici les grandes caractéristiques : on a entre vingt et trente ans, on se déplace avec ses potes, ou on les trouve sur Internet ; on s’équipe de fond en comble (y compris en Quechua, ce qui prête à confusion : jusqu’ici le Quechua landmark permettait de repérer les Français, bien exclusivement…), et on squatte les dortoirs des A.J.[1].

A quoi reconnaît-on qu’un Chinois a investi les lieux dans un dortoir ? A une myriade de petits sacs plastiques, des micros serviettes éponge qui sèchent partout, tout un bazar dont on se demande comment il peut rentrer dans le micro sac à dos et ses micros sacs annexes, mais à force de pliages et rangements tonitruants, soyez assurés que c’est possible. On peut même faire rentrer les divers cordons de lecteur mp3, appareil photo, téléphone portable (on veille à ce que celui-ci ne soit jamais à court de batteries, pour être à même de sonner en pleine nuit si nécessaire) qui rampent partout le long des murs et des lits superposés. Et le paquet de cigarettes entamé confortablement sur l’oreiller (mais par grande politesse on a quand même utilisé un cendrier : on est entre gens civilisés, après tout…). Par contre, il ne semble jamais y avoir trop de place pour la lampe de poche, accessoire barbare et réservé sans doute aux laowais, et si peu utile quand il suffit, à toute heure, de tourner l’interrupteur du plafonnier pour que lumière se fasse…

Autre évolution certaine, depuis les années 70, du backpacking, la désormais immanquable Route du Pancake : un cordon continu, d’étape en étape, pour le traveller qui parcourt le monde, et qui lui permet de se rassasier dignement, et d’éviter surtout les spécialités locales (mais là-dessus je ne devrais plus rien dire car je me suis moi aussi laissée entraîner au charme du pancake ; pour ma défense cependant, je dirais que mon cas le mérite un peu, après un an sur place déjà, je sature gravement des délices huileux proposés dans les environs…). Le jeune touriste chinois qui suit lui aussi la Voie, donc, tente de s’adonner à sa façon au jeu. Commande ainsi, et avale, pêle-mêle, yaourt, chocolate cake, spaghettis bolognaise, frites… Il n’hésite pas à user de ses baguettes pour attraper les morceaux de l’apple pie qu’il a savamment lacéré au préalable. Et sort son thermos de thé pour arroser le tout, parce que faut pas pousser. Si par hasard lui prend l’envie d’un expresso, il le gobe éventuellement en apéritif, avec un float de vanilla ice cream pour la touche sucrée, et un verre de thé pas trop loin. Voilà qui rend créatif… Je pense cela dit qu’un Chinois en Europe pourrait s’en donner à cœur joie dans les restaurants dits « asiatiques », en termes d’observations du même type.

Pour finir, je dirais que j’ai un peu tenté, avec ce voyage, de rallier l’extrême bord Sud de la Chine et son acolyte du Nord, sur une ligne qui coupe en deux moitiés le pays, à la marge du grand Est han, et aux abords du grand far west multiculturel qui s’étend de l’autre part. Et que j’ai pu constater qu’à longitudes égales, habitudes égales, parfois, Kunming et Xining pourraient être sœurs, à 2000 mètres et des poussières chacune, peuplées de Huis chapeautés de blanc et faisant rôtir des petits pains ronds, sirotant du yaourt quand le cœur de la Chine han se repaît de soja fumant, brassant quelques minorités, les laissant faire leur apparition parfois au coin des rues. Kunming brasse plus, cependant, de ce côté là, et chante plus, et se couvre de fleurs. Xining cultive les criquets, et le ba bao cha (le « thé aux huit trésors »). On achète un criquet dans un petit panier rond comme une balle tressée, et on le regarde, avachi langoureusement, en sirotant un thé plein de fruits secs sous une armée de parasols et de petits arbres ombrageux.

Les deux villes ont leur lot de mendiants, on exhibe les corps déformés, les enfants paraplégiques, les brûlures. Les Chinois regardent, de leur curiosité hébétée habituelle. Comme ils nous regardent, nous, les laowais… Tout ce qui a le malheur d’être différent, de s’éloigner de la norme, du Milieu de l’Empire, les laisse pantois. J’ai parfois l’impression que la vue d’un étranger les laisse, comme beaucoup de choses, sans voix : sans commentaire. Quant aux mendiants et aux estropiés, peut-être est-ce après tout la façon la plus honnête d’aborder la question, directement, sans politesse ni fausse pudeur ? Quoi qu’il en soit, il me semble qu’à mesure que je comprends leur langue et leurs habitudes, c’est l’écart qui nous sépare que je mesure…

Tout en mesurant l’écart qui me sépare aussi de la France, et l’intervalle où j’ai l’impression de me situer en ce moment, entre les deux. Ces vacances ont aussi été l’occasion de réfléchir, et d’élaborer des projets. Et parmi eux, celui de revenir à Paris trois ou quatre mois, l’été prochain, non en touriste de passage, mais pour travailler, histoire de vous retrouver tous (et quelle joie à cette idée !) en étant moi aussi active, et de renflouer les caisses avant de revenir ici ; l’autre moitié du projet, c’est de m’installer à Dali, au Nord-Ouest de Kunming, d’ici quelques mois.

Ce joli plan a encore un peu des accents de « Perette et le pot au lait », car il s’agit de trouver le moyen d’être à Paris quelques mois sans payer de loyer, et je commence à élaborer des solutions, parmi lesquelles acheter un studio et le louer à la semaine le reste de l’année. Il y aurait aussi l’idée d’échanger ma maison quelques mois avec quelqu’un qui souhaiterait venir en Chine (peindre, par exemple, ou écrire : Dali est l’endroit rêvé pour ça…). Ou toute autre idée, et je mets vos créativités à contribution (mais pas vos intimités : pas question de venir squatter vos canapés quatre mois, rassurez-vous !) : toute solution ou piste lumineuse bienvenue !

En attendant, bonne rentrée à tous ! J’espère que l’été a été bon et reposant. Aux joies de la reprise à présent, donnons-nous du cœur à l’ouvrage…


[1] Auberges de Jeunesse : volontairement laissé sous forme de sigle, pour rester dans l’esprit « backpacking »…



Jun 07

Paresse touristique

Je suis restée muette un moment encore… C’est qu’il s’agit d’augmenter la vigilance, à mesure que certaines choses menacent de rentrer dans l’ordre du banal, et que l’œil en profite pour glisser discrètement vers un état de paresse confortable… Néanmoins, la Chine n’a pas fini de me surprendre, et je vais tâcher de continuer le travail, quitte à fouetter mon œil de temps en temps s’il le faut…

J’ai également été assez occupée dernièrement à concevoir, enfin, la version illustrée de ce blog, et je suis heureuse de pouvoir mettre en ligne aujourd’hui quelque chose d’un peu plus visuel[1], après presque un an de spéculations verbales.

Afin de stimuler l’œil et le cœur, pour rester médicalement correct comme on le fait assez spontanément en Chine, je me suis penchée un peu sur la question du tourisme, et du « allons voir ailleurs si l’air est plus pur »… Cela m’a menée à participer à un voyage organisé par l’école, à Chengdu, la capitale du Sichuan voisin. Le 1er mai est une fête importante, la troisième occasion pour les Chinois, après la Fête Nationale d’octobre et le Nouvel An de février, de pratiquer ce sport intéressant : le déplacement de masse et la consolidation, à coup de photoreportages et d’investissement tonitruant des lieux, d’un certains nombre de lieux de mémoire sûrement essentiels pour les générations futures.

Le 1er mai, qui donne son nom à un certain nombre de rues à travers le pays (Wu Yi Road[2]), est bel et bien ici aussi la fête du travail. Que fait-on donc quand on obtient, par décret du gouvernement provincial, cinq jours d’arrêt ? On va fêter ça avec son « unité de travail », autrement dit avec ses collègues, et ses patrons, avec qui il est bienvenu de trinquer, voire de se retourner la tête, en tout cas de passer du temps, à défaut de parler. La notion de « devoir » est bien implantée dans le monde du travail, peut-être même dans la société après cinq heures du soir, et pour le 1er mai on s’en donne à cœur joie pour célébrer ça, une véritable ode au travail sous sa forme sucrée, le loisir…

Nous voici donc embarqués, sept professeurs étrangers et à peu près autant de responsables chinois, dans une série de minibus, d’avions et de télésièges (la forme extrême-orientale de ce qu’on appelle chez nous randonnée), pour quatre jours de loisirs forcés, au rythme effréné de six heures quarante le matin, à vingt-deux heures le soir, avec force pauses restauratrices dans l’intervalle, pauses shopping, pauses clichés de groupes, et pauses toilettes collectives, histoire de vraiment tout partager.

Le processus a déclenché chez ce noyau d’Occidentaux une réaction choc, voire des réactions totalement inattendues, de retour aux joies adolescentes de la fugue, du pétard dans la chambre d’hôtel, et de la beuverie systématisée sur quatre nuits, suivie de journées zombiesques derrière le drapeau et le haut-parleur 100% chinois du guide, qui se fichait pas mal d’ailleurs de savoir si ses longs monologues en mandarin atteignaient ou non le cerveau de son public… Dans un sursaut presque guerrier, l’individualisme occidental s’est donc réveillé, et dévoyé dans une forme tout aussi lamentable du group effect, pas tout à fait celle qui était attendue pour l’occasion, mais néanmoins assez plaisamment lamentable.

Cela m’a valu une vision de Chengdu totalement différente de celle que j’avais eue il y a trois ans, où j’arrivais, sac au dos, de mes plateaux tibétains, et me contentais d’arpenter à pied et en vélo la ville, qui m’était apparue comme un réseau de ruelles fumantes et odorantes, de maisons de thé chantantes, et de trafic aléatoire autour d’une grande place où trônait la statue de Mao. J’avais néanmoins tenté à l’époque une excursion prioritairement touristique, pour aller voir le Bouddha géant de Leshan, mais étais vite rentrée m’occuper de mes moutons, après ce petit épisode grégaire passablement édifiant.

Cette fois-ci, Chengdu s’est révélée non plus un réseau, mais un quadrillage, d’avenues toutes plus larges les unes que les autres, séparées en leur centre d’un garde-fou – et bien fou, à vrai dire, celui qui s’aventurerait à la traversée… Le café long en grain de Starbucks distille son odeur sur les trottoirs larges de six pieds, et Mao, bien lui en soit pris, respire sur une large esplanade piétonne, sous laquelle vibrent les pots d’échappement et les autoradios. Nous avons visité la maison du poète Du Fu, tout à fait inspirante, même sous la pluie, et à côté, flâné dans « snack street », la version reconstituée de ce qui pourrait être la « vieille ville », mais entièrement sortie de terre dans les années 2000, et où l’on a astucieusement rassemblé, dans des échoppes, l’intégralité des « snacks » disponibles à Chengdu, et dans le Sichuan tout entier, possiblement. Comme ça on n’a plus à se décarcasser pour découvrir soi-même les choses, au hasard de pérégrinations aléatoires : simple, rapide, efficace.

J’avoue avoir cédé lorsqu’il s’est agi, sous le soleil exactement, de pérégriner à la queue leu-leu le long d’un circuit auto-piétonnier (version non motorisée du circuit auto-routier), entre les arbres d’abord, où chantaient dans les haut-parleurs de petits oiseaux apaisants pour l’esprit, puis le long d’une première rampe en colimaçon (du type de celles que l’on a spécialement designées pour arranger l’organisation des files d’attente), pour atteindre un micro-ferry et traverser un micro-lac (durée totale de l’opération : 1h30, là où le contour du lac aurait pris 12 minutes à pieds), et enfin rejoindre la deuxième rampe en colimaçon, celle qui mène au télésiège. Mais celui-là, je ne l’ai pas vu, car un besoin impérieux de fugue s’est fait sentir, et j’ai rejoint, au terme d’un laborieux parcours retour, une bienveillante maison de thé – il en reste donc à Chengdu, Dieu soit loué, et l’on peut toujours, comme au bon vieux temps, s’y faire nettoyer les oreilles à l’aide d’un outillage de ramoneur miniaturisé, et d’un diapason vibrateur qui, paraît-il, peut provoquer des sensations dignes d’un orgasme. Restant fidèle à mes coutumes d’hygiène personnelle en matière d’ORL (et en matière d’hygiène générale en Chine, quoi qu’il en soit…), je n’ai pas tenté l’expérience, mais il est intéressant d’observer les gens en train de se soumettre au ramoneur, et de guetter les signes éventuels d’une capitulation au plaisir – mais de ce côté là, les Chinois ont de l’endurance, et l’expression émotionnelle est une affaire bien contrôlée par ici…

A ce propos, j’ai pu observer au cours de cette première année ce que j’espère pouvoir continuer à étudier au cours des mois prochains, à savoir, les codes de la séduction en Chine. Ayant commencé à arpenter les boîtes de nuit de Kunming, il s’avère que « Tomber la chemise » n’aurait peut-être pas tout à fait le même succès ici, où le rythme semble bien passer jusque dans le sang des gens, mais une fois mêlé à une sacrée dose de bière, et après un parcours qui le laisse, il faut peut-être dire, anémié. On garde donc sa chemise, et on bouscule, le regard fixe, comme on bouscule, après tout, tout au long de la journée, à Wal Mart, dans le bus…

Je réalise de façon criante combien le flirt est dans l’air de France… Point de ça ici, on reste pudique dans ses plaisanteries, ou alors on aborde la technique inversement proportionnellement directe : « I love you », d’entrée de jeu, ou, autre version également répandue, « Qu’est-ce que tu penses de la sexualité ? », interprétation probablement mal comprise du si mondialement connu, romantique, « Voulez-vous coucher avec moi – ce soir ? »… Reste à savoir si ces techniques d’approche sont réservées aux Occidentales, animaux étranges autour desquels gravitent toute une pléiade de légendes, ou si ce sont des stratégies usuelles, l’art de la guerre sexuelle…

Autre effet problématique de ce manque absolu de glamour, l’organisation d’une fête, pour laquelle il faudrait sans doute lutter d’arrache-pied afin de maintenir un esprit, disons, « de charme », sans retomber inévitablement dans la combinaison « lumière blafarde – alcool de riz blafard – flashes d’appareils photos blafards », sur fond de monceaux d’épluchures et d’écorces de graines répartis entre la table et le sol, devenu de toute façon impraticable pour toute forme de danse ou de sitting un peu plus détendu… Il reste à inventer une forme intermédiaire et inédite de la fête ici, hors les murs par mesure d’hygiène, mais pas non plus dans d’autres murs déjà trop aguerris à l’esprit de néon blafard, karaokés et autres bars « à graines » (où le sol est officiellement dédié au crachat d’épluchures). Je songe à la montagne, derrière, ou à l’un des chantiers qui fleurissent dans les alentours, à condition de viser les quelques heures profondément nocturnes où l’on arrête d’y travailler…

Le mois était donc à la fête, mais pas seulement. Je suis partie à Lijiang, dans le Nord du Yunnan, refaire une randonnée que j’avais faite il y a trois ans, et qui avait sans doute contribué à mon amour du Yunnan et à mon envie d’y revenir : la Gorge du Saut du Tigre, en version abrégée cette fois, sans la partie échelles qui m’avait valu de tester ma résistance au vertige la dernière fois (un agréable passage aménagé à l’âge de pierre, se pourrait-il, où pour la modique somme de 5 yuans versée à une femme guettant là le touriste aventureux et lui servant auparavant un bol de nouilles bien relevées, on pouvait, à l’époque, se payer une frayeur adrénaline digne de Luna Park et de Schwartzy et Rocky réunis, le long d’une série d’échelles rouillées incrustées en contre-plongée dans la falaise, sur fond musical torrentiel de Yang Tsé déchaîné, en contrebas…).

Forte envie, une fois là-bas, de prolonger sur la route du Tibet, mais l’attrait de mes élèves et du travail était trop fort, j’ai donc repris les cours après cette interruption bienvenue de quelques jours, et abordé la phase finale du semestre : les examens…

Le sujet ne sera pas « Eloge de la paresse », il a déjà été traité, et puis je ne sais pas s’il permettrait de recaser aisément les habituelles cinq phrases globalement retenues, à savoir « there are four people in my family », « in my spare time, I like playing computer games » (quoique, cette phrase là pourrait coller…), « my hometown is very beautiful » (but I can’t say why), « I think school is very bored » (boring ; mais le concept de préfixe-suffixe a du chemin à faire avant de s’imposer dans un esprit moulé aux caractères chinois…) et « I am from Kunming of Yunnan » (la façon chinoise de présenter une localité ; à mon oreille, ça sonne un peu comme si l’on voulait s’assurer que l’on parle bien du même Kunming, au cas où, comme pour Paris, il y en aurait un au Texas…).

L’une des professeurs américaines d’ici me faisait remarquer, hier, que sans doute l’apprentissage massif de l’anglais par les Chinois et leurs capacités créatives, pour le coup, inouïes en matière de chinglish[3], allaient bien finir par transformer la bonne langue anglaise… Les Américains vont-ils devoir se doter, eux aussi, d’une Académie pour parer aux dérives ?…

A propos de chocs des cultures et de moqueries sur nos institutions pleines de charme et notre approche romantique de la vie, je vous recommande le film « Les Chinois à Paris », de Jean Yanne. J’ai bien ri. Les Chinois devraient le regarder aussi, pour se décomplexer face à la pseudo exception française du charme et de la délicatesse, et apprendre à discerner, derrière le mot « français », l’appellation « gaulois »… A compléter avec « Balzac et la petite tailleuse chinoise », pour une version plus historique, mais aussi plus idéalisée, de la rencontre des deux cultures…

Il reste trois petites semaines de cours d’ici les vacances. La période est aux déménagements, huit des onze professeurs étrangers partent pour de nouveaux horizons, et commencent à emballer, expédier, distribuer… A mon tour donc de me retrouver dans la position, appréciable cette année, de rester et de récupérer tout un tas d’articles de consommation, dont je dois freiner l’irruption si je veux garder un appartement vivable et ne pas être ensevelie à mon tour quand viendra le temps de bouger… Je sens l’inquiétude de ceux qui partent de savoir quoi faire de leurs marchandises, retrouve mes tracas de l’année dernière à ce propos, et écoute avec amusement l’un d’entre eux me vanter les mérites de cette lampe de poche multi-fonctions, transistor et boussole, et amphibie sans doute aussi, l’indispensable outil de survie dans un monde de fous de consommation…

Je finirai là ce dernier post de l’année universitaire, avant de vous raconter, je l’espère après l’été, un voyage quelque part en Chine, ou ailleurs… Je commence à faire des rêves et à élaborer des projets, mais fidèle de ce côté là, de plus en plus, à la technique chinoise, ne déciderai qu’au dernier moment… Il se pourrait bien toutefois que je me porte cette fois vers les hauteurs, histoire de prendre un peu le frais, et de prendre un peu d’altitude aussi par rapport à ces premiers mois d’avancée, cahin-caha, vers « ma Chine revisitée » : ré-abordée, redessinée, et peut-être un peu plus, chaque jour, démystifiée…

Bon été à vous tous d’ici là ! Et merci de vos encouragements et commentaires, et de ce dialogue merveilleux cette année via le blog et les autres canaux de communication dont la technologie a le mérite de nous parer…


[1] Des dessins et croquis, réalisés au fil des mois, dans le Yunnan et ailleurs en voyage.

[2] Wu, « cinq » et yi, « un ».

[3] « Chinese English », l’équivalent chinois de notre franglais



Apr 07

Full mind party

Ca parlait tellement dans ma tête, en français, en anglais et même en chinois, que j’ai décidé de tenter un nouveau langage : le silence. Très éloquent parfois, très bruyant à sa façon, très pratique dans ces pays d’Asie où il semble bien que, à défaut de le trouver dans l’environnement immédiat, les gens soient capables de le générer à l’intérieur d’eux-mêmes.

J’ai donc mis le cap sur la Thaïlande, armée de deux t-shirts et de deux pantalons, et de mon livre de chinois car j’avais du mal à renoncer, tout de même, à mon apprentissage forcené de la langue du Milieu, et gardais un fond de scepticisme quant à ma capacité à chercher trop longuement ce silence promis…

Après révision de la géographie locale, il s’est avéré que la Thaïlande ne touchait pas la Chine, même si elle semble lui avoir laissé comme un morceau d’elle-même, dans le Sud du Yunnan, dans ce Xishuangbanna peuplé de Dai à l’écriture simili-nouillesque et au goût prononcé pour le piment, la citronnelle et les feuilles de bananiers. Le chinois, avec ses quelques sonorités démultipliées par quatre tonalités, arrive toujours à redonner un peu de poésie han à des noms forgés d’un autre air : sipsawng pa na, « douze provinces rizicoles », devient ainsi quelque chose comme « la double terre ajoutée à l’Ouest », ou « le territoire de l’Ouest aux deux têtes solidement adjointes », mais c’est là mon interprétation, les caractères chinois offrant quant à eux des possibilités bien plus larges de laisser libre cours à son imagination…

Pour rejoindre le cœur du Royaume des Eléphants, et la source originelle d’où s’écoulent ces sonorités en forme de nouilles, il faut descendre le Mékong. Ou survoler la jungle, mais j’ai opté quant à moi pour la version longue, avec changements successifs de décors, jusqu’à Chang Saen, dans le Nord de la Thaïlande. Ayant péniblement tâché d’obtenir des informations valables sur le sujet, je me suis lancée un peu au petit bonheur la chance, jusqu’à Jing Hong, la capitale du Xishuangbanna, dans un premier temps, puis jusqu’au fin fond de la Chine du Sud, le port le plus méridional qu’on ait pu inventer sur cette partie chinoise du Mékong, le point, à vrai dire, où celui-ci change de nom, de Lang Cang River, à Mékong… Guan Lei est le nom de ce charmant port de pêche, où l’on ne pêche pas grand-chose il faut dire, si ce n’est des containers et des caisses en polystyrène. « Guan » veut dire fermé, et « Lei », fatigué, mais là encore je ne voudrais pas accorder trop de crédit à mon imagination pour l’explication sémantique de ce joyau de la jungle sino-birmane…

Fermée et fatiguée, c’était plutôt l’état dans lequel j’étais moi-même, car dans un autre état d’esprit, Guan Lei aurait été le genre d’endroit où j’aurais adoré passer plusieurs semaines, un endroit dubout du monde, où l’on se demande ce qui peut amener certains à vivre, où les âmes qui tournent ensemble chaque jour au rythme de la vie quotidienne pourraient être tombées là comme des graines un peu lourdes dans un sac de bulles ou de paillettes, des résidus agglutinés au fond de la poche, quand le reste se passe en haut, au Milieu, dans la foule active du grand Empire. Des poussières d’aimants, sinon, attirées par des frontières de métal, collées là comme des poissons contre la vitre d’un aquarium. En tout cas il n’y a plus rien derrière la limite, le fleuve marque la fin, et le long du fleuve il faut vivre, installer une rue ou deux, quelques palmiers nains pour une illusion d’ombre l’après-midi, un marché miniature où s’étalent les habituels abats et les bassines fleuries, des restaurants comme toujours trop nombreux, pour pouvoir entre soi changer ses habitudes…

Guan Lei est peut-être l’un des rares endroits en Chine où les habitants se connaissent tous entre eux. Si un étranger débarque, il n’a pas besoin d’être blonde, seule et femme pour être repéré. Si par hasard il cumule par ailleurs ces trois caractéristiques, alors c’est gagné, dans la poche, il devient la source d’occupation des regards, l’objet pratique pour rafraîchir un peu les yeux et les conversations, l’objet marchant et respirant peu identifié.

A Guan Lei j’ai eu l’occasion de pratiquer mon chinois, mon « putong hua »[1] version école de Pékin, avec des chauffeurs de camions et des marins, ces deux populations se rencontrant en ce point, sous le soleil très exactement, le matin à quai pour transférer les caisses, à la chaîne, des barges aux poids lourds et vice-versa, et le soir sur les rivages d’un verre de bière, chantant parfois tard dans la nuit sous les écrans des karaokés dissimulés aux coins des rues… Trois d’entre eux m’ont tirée d’une solitude légèrement pesante en m’invitant à dîner le deuxième soir ; ils se relayaient au volant d’un camion de piments thaï, jusqu’à Chong Qing dans le Sichuan. J’ai regardé avec fascination, les matins, ces échanges de marchandises sur les bords du quai flambant neuf, une portion bétonnée de frais du Mékong, grandiose volée d’escalier jusque sur cette rive encore torrentielle ; le fleuve est étroit et fougueux à cette latitude. Et en face, c’est la jungle, à portée de bras semble-t-il, c’est la Birmanie, une touffe épaisse de forêt sous la brume, un mur derrière lequel, peut-être, chantent des lumières et des foules colorées, mais là encore seule l’imagination peut prétendre secouer l’âme embusquée sur la rive, la brume qui dort là jusque tard dans la matinée…

Pourquoi venir jusqu’à Guan Lei, en minibus pas tout à fait 4×4, à travers la forêt et les plantations de thé et de bananiers, en retenant contre ses genoux une famille entière en tenue, comme on dit, minoritairement ethnique, montée en cours de route car après tout, on respirait un peu trop bien dans cet habitacle sous exploité spatialement parlant ?… Par espoir d’y pouvoir embarquer sur l’un de ces cargos, et de descendre le Mékong à petite vapeur, deux jours jusqu’en Thaïlande…

Espoir déçu, car les temps ont changé, on parcourt désormais cette portion du fleuve en 4×4 nautique : obligation d’embarquer sur une vedette, mouette blanche qui surgit là deux fois par semaine, en provenance de Jing Hong (j’aurais donc pu malencontreusement rater la visite de Guan Lei…). Guan Lei vous dit au revoir du haut de ses berges majestueusement bétonnées, flanquées à gauche du bâtiment des douanes, à droite de l’Amirauté, deux magnifiques spécimens d’architecture cubesque rehaussés de pseudo-toits triangulaires xishuangbannesques. Quand il finit par vous dire au revoir, car les adieux prennent parfois plus de temps que prévu, ou qu’espéré : si le bateau arrive un peu tard, ou si par exemple l’un des passagers de Jing Hong a quelques problèmes côté passeport, ou les deux à la fois car après tout nul ne sert de chercher l’explication finale, tout le monde est invité, après une matinée passée à bord entre soi (dix personnes) et un délicieux repas refroidi dans une barquette de polystyrène, à ré-enjamber trois cargos, remonter à quai et découvrir (ou redécouvrir…) Guan Lei, vie nocturne y compris car la compagnie offre la chambre d’hôtel jusqu’au lendemain matin… On ne parcourt pas le Mékong à n’importe quelle heure, en effet, j’avais déjà expérimenté ça au Laos : c’est départ matinal ou rien, faute d’éclairage autre que galactique…

La vedette avait tout de même l’avantage d’avoir apporté, de Jing Hong, quelques autres objets marchant et respirant faiblement identifiés, la plupart chinois, mais aussi un couple de Canadiens, avec qui j’ai eu la joie de pratiquer mon québécois, et qui ont su apprécier, je crois, mes talents de guide touristique incollable sur Guan Lei.

Tout ça pour ça, quatre jours déjà depuis Kunming, et la voici, la Thaïlande ! Adieux des amiraux de Guan Lei, et bienvenue, côté thaï, d’un immense Bouddha assis sur un char doré et pailleté, souriant, à peine gêné de tant de fastes, quand quelques heures auparavant c’était l’austérité des administrations cubesques et la rouille humide des cargos, puis la sobriété naturelle des maisons laotiennes, dont les toits de palme se confondent dans la forêt, tandis que les sarongs de leurs habitants au bain se fondent dans les eaux du Mékong…

La Thaïlande, c’était soudain les couleurs, les odeurs, la chaleur, les épaules qui redescendent après trois mois de froid congélatoire à Kunming, le rose du coucher de soleil et l’or du Bouddha qui semblaient tout envelopper, donner un goût de guimauve et de coco aux choses, faire étinceler les sourires des gens, faire remonter le mien de je ne sais où, bêtement, à l’intérieur… En une heure j’étais à Chiang Rai, dans un bus bondé certes, mais capitonné de rose, empli d’une musique lancinante, le long des rizières où se reflétait le soleil descendant. La douceur partout, la démarche qui se déhanche naturellement. La Thaïlande…

Je ne savais pas trop ce que je venais faire là cette fois-ci, sauf que j’allais tenter d’étudier la méditation, et retrouver cet ami thaï, Silapa, rencontré au Laos six mois plus tôt. Finalement, un mois plus tard, j’ai refranchi la frontière avec quatre semaines de voyage dans les pattes, des kilomètres de bus, de train, de voiture et de taxis collectifs, des maisons grandes ouvertes et des nattes un peu partout pour dormir, des bruits de forêt, des feux de bois sous le ciel étoilé, des douches dans les gares, des heures d’attente et d’observation, des vies fortes et variées, croisées et partagées, parfois le temps d’un sourire, parfois un peu plus…

Je n’ai pas fait d’efforts pour apprendre un mot de thaï, plutôt beaucoup d’efforts pour tenter d’oublier trop de mots de chinois agglutinés dans ma tête, et tout ce qui pouvait polluer avec par la même occasion, pour essayer de pratiquer ce qui pourrait bien être – ça, et non pas un désir hollywoodien de plaire, ni un besoin d’entretenir les clichés pour nourrir la manne touristique – la source de la culture thaï, de ces sourires dont la gratuité nous surprend, de ces corps déliés, de cet art de partager l’espace avec les plantes, et les plats avec les autres, de cette patience qui rejaillit partout, à savoir, l’attention, le « mindfulness » comme dit si bien l’anglais, la présence aux choses, aux gens et aux événements…

Je ne raconterai pas le détail de ce trajet zigzaguant à travers la Thaïlande et sur le chemin tout aussi sinueux de la mindfulness, mais disons, pour faire bref, qu’entre les nuits de train et de bus, il y avait quelques pauses, et que l’une d’entre elles fut un séjour de dix jours dans un monastère, à partager le rythme des moines et les offrandes quotidiennes des villageois, à tacher de pratiquer le mindfulness dix-huit heures par jour, et à veiller à vivre en bonne harmonie avec les grenouilles, les fourmis volantes et les araignées dans la salle de bain.

Nous commencions la pratique de « sitting » quotidien à 3 heures du matin, occupions le lever du soleil à balayer, en toute mindfulness, les feuilles des grands arbres de la jungle que les oiseaux avaient secouées pendant la nuit, faisions un repas par jour, à 8 heures, lorsque les moines étaient allés quêter de quoi remplir leurs bols et ceux de leurs assistants-méditants, nous autres profanes venus nous frotter un peu à l’expérience monastique, et organisions le reste de notre journée comme nous l’entendions, entre halls de prière ouverts sur la forêt et kutis carrelés, ces cellules où nous dormions, individuellement, sur une natte tressée et sous une moustiquaire (j’avoue avoir commis une erreur irréparable lorsque, fatiguée de me faire attaquer sauvagement par des armées de fourmis pourtant dans leur total, n’est-ce pas, libre droit d’exister, mais qui avaient compris que la moustiquaire ne les concernait pas nécessairement, j’ai imaginé d’utiliser mon « Insect Ecran spécial textiles », retrouvé par hasard dans une poche de mon sac, pour un léger spray sur la bordure externe de ma natte de sommeil : les colonies de fourmis se sont transformées, le temps entier de la retraite, et ce malgré mes balayements répétés et coupablement méditatifs, en rangées de soldats décimés, sur le carrelage sacré du kuti… J’en ai conclu, outre que j’avais failli lamentablement à la loi du monastère et à ma capacité supposée à travailler la résistance à la douleur, à la démangeaison et au chatouillement, que l’Insect Ecran était une vraie saloperie, et que déjà le karma se vengeait probablement, en m’ayant fait dormir, moi aussi, le nez sur cette infâme dérivé, tout compte fait et ni plus ni moins, d’un pesticide en mal de vacances et d’air tropical…). Voilà en tout cas, toute digression mise à part, une retraite qui avait de quoi décaper sérieusement un surplus éventuel d’agitation mentale sino-sonore, tout comme la croyance erronée en la vertu dite inégalable du sommeil réparateur : une bonne dose de méditation, et vous ne sentez même plus l’envie d’aller vous coucher sur un carrelage natté…

Parmi les autres techniques éprouvées pour développer le mindfulness, j’ai pratiqué le remplissage manuel de capsules de plantes médicinales, en tailleur sur une natte, là encore, ou sur un trottoir de Bangkok ; la balade nocturne en forêt où il s’agit de garder son sang froid et de ne penser ni aux serpents, ni aux tigres, et encore moins au froid ; le trajet en pick-up à deux dans un mètre cube fermé à l’arrière, de 20h à 7h le lendemain matin, avec une pause toute les trente minutes environ, histoire de ne vraiment pas dormir, de goûter à toute la gamme de snacks et autres boissons exotiques éventuellement disponibles dans le pays, et de prendre le temps de sentir, degré par degré, l’évolution climatique du Nord vers le Sud…

Peu à peu, le brouhaha chinois s’est calmé dans ma tête, j’ai tout de même eu l’occasion de sortir quelques phrases dans le Nord, dans un village peuplé de Hans depuis cinquante ans, et également dans la maison de bambou d’une famille, une fois encore, minoritairement ethnique, hameau de femmes perdu dans la forêt, où les langues se croisent, et où sur la télévision qui trône dignement au milieu de la cabane tressée, le karaoké se lit en thaï, en mandarin et en birman…

J’ai voyagé un moment, aussi, avec une Chinoise de Malaisie, qui voulait se faire nonne, et que j’ai accompagnée recevoir ses préceptes d’un moine américain, au Nord de Chiang Mai… La Chine n’était jamais trop loin, finalement, et plus j’avançais, plus je me rendais compte à quel point il était intéressant d’être ici un peu plus en voisine, un peu moins en extra-terrestre… Et qu’elle commençait à me manquer, aussi.

Au bout d’un mois, je me suis envolée pour Hanoi, et j’ai pu retrouver mes parents sur une jonque de la Baie d’Halong ! « Voir Halong et y revenir… », disent les Vietnamiens… Je ne savais pas à l’époque, ni une semaine auparavant, que j’aurais la chance de revoir la baie, en tout cas je veux bien que le proverbe tienne ses promesses une nouvelle fois encore… C’était le Têt, le Nouvel An printanier pendant lequel le pays entier fait voyager des arbres en fleurs, à dos de mobylettes, et se congratule sur l’air joyeux (et, pour nous, un peu « j’ai-du-papier-mâché-dans-la-bouche-mais-je-vais-tâcher-de-ne-pas-l’avaler-de-travers ») de « Chuc Mon Nam Moi ! ». J’ai voyagé avec mes parents jusque dans le Sud, le delta du Mékong, dans un rythme un peu plus staccato, un peu moins au pas de l’éléphant, un peu plus sur l’air du saut de puce, mais il semble que, de toute façon, le Vietnam ait en lui-même un tempo différent de ses voisins d’Asie du Sud-est. Même en finissant par rester, après ce périple d’une semaine du Nord au Sud, huit jours sans bouger au même endroit, je dois dire que la Chine est apparue tout à coup un havre de calme, à l’issue d’un nouveau grand saut de puce en avion, de Saigon à Kunming.

La surprise du moment, c’est que ma mère était de la partie, convaincue de rester huit jours de plus à Saigon, puis de s’envoler avec moi pour Kunming, d’où elle est repartie il y a peu, via Pékin et… le Transsibérien !

Avec elle j’ai redécouvert mon environnement yunnannais, mettant de côté un moment l’apprentissage du chinois, constatant, plutôt, qu’à sédimenter quelque part dans ma tête le temps de ces quelques semaines, il avait fermenté plutôt positivement, et me laissant ré-envahir par ces sons, ces odeurs, ces goûts et ces gens parmi lesquels j’aime décidément beaucoup vivre.

Reprise des cours, signature d’un nouveau contrat pour l’année prochaine, aménagement, enfin, de mon appartement, à présent agrémenté d’un mélange de fausses orchidées thaïlandaises et d’imprimés bariolés chinois. Je constate que je deviens de plus en plus perméable au charme certain des broderies chinoises omniprésentes, qui les premiers temps me chatouillaient désagréablement la vue : je viens même d’investir dans une paire de jeans rebrodée sur les fesses, un atour universel dans le périmètre environnant. La liste des articles introuvables se réduit donc peu à peu ; si l’on sait s’accommoder de certains graphismes, même les pyjamas deviennent envisageables…

Une chose que j’aurais du mal à trouver, et je voudrais profiter de l’opportunité de ce blog et de la ténacité de ceux d’entre vous qui seront arrivés jusqu’ici dans leur lecture, pour faire un appel à contribution, au nom de l’éducation de mes jeunes (et moins jeunes : j’ai ce semestre une classe de professeurs !) étudiants : si vous aviez l’intention, par hasard, de jeter de vieux calendriers illustrés, ou toute image, publicité, tout cliché intriguant ou intéressant, tirés de magazines ou autres, jetez les plutôt dans la boîte aux lettres, avec mon adresse… Les images, dont nous sommes saturés en Occident, sont encore une denrée un peu plus rare ici, et j’ai pu tirer l’autre jour un cours bien intéressant, d’un vieux calendrier Norman Rockwell prêté par un collègue…

Je me demande d’ailleurs si ce plaisir, bien connu chez nous et bien mis en pratique par un Norman Rockwell entre autres, de tirer des images de la vie quotidienne, est une pratique aussi développée ici que chez nous… Prenez un Occidental en voyage : il va mitrailler de son appareil photo tout ce qu’il peut de scènes authentiquement banales, au risque de surprendre un tant soit peu l’autochtone occupé à vendre sa soupe ordinaire, à fumer sa pipe ou à faire pipi. Le Chinois, lui, prendra plus volontiers une scène posée, organisée pour l’occasion, moins soucieux peut-être de fixer l’instant présent, de saisir le passé sur du papier glacé, que de faire valoir la notion de groupe ou d’amitié.

Pour ne pas faillir à ce devoir de témoignage, tout comme aux lois de l’amitié, j’ai pris récemment quelques photos, que je tâcherai tôt ou tard d’uploader sur ce blog, d’un week-end intéressant que j’ai eu l’occasion de passer dans une famille à la campagne, chez les parents de Sophia, ma jeune recruteuse et amie désormais à l’école. C’était la fête de Qing Ming,fête des ancêtres, à l’occasion de laquelle les familles paysannes rendent un culte sur la tombe ancestrale, au milieu des champs, tuant une poule et cuisinant tout ce qu’elles ont de plus abondant, sur le tumulus changé en buffet campagnard. J’ai pensé alors à mes propres ancêtres, qui sans doute vivaient d’une façon proche des habitants de ce village, il y a quatre ou cinq générations. Chez nous, on dit qu’il faut quatre générations pour construire une fortune et assurer une éducation supérieure à ses descendants. En Chine, je me demande s’il n’en faut pas que deux…

Les parents de Sophia vivent dans une ferme en briques de pisée, comme on en voit partout au Yunnan, autour d’une cour où s’ébattent des poules et ronflent, dans un coin, des cochons. La cuisine est, comme dans la cour du monastère où j’avais passé un peu de temps à Dali, dans l’angle droit, au fond. C’est une pièce à ciel ouvert, un quart de sa surface est éventrée par le haut, pour laisser rentrer la lumière, et récolter la pluie aussi sans doute, dans la grande jarre où l’on puise par ailleurs, quand on a fini de la remplir le matin par un unique robinet, des bassines d’eau pour laver les légumes, se rincer les mains, brosser ses dents au-dessus d’un trou percé là dans le sol (Sophia me montre comment on se brosse les dents « à la chinoise » : à l’aide d’un gobelet, empli d’eau chaude du thermos pour moitié, d’eau froide de la jarre pour l’autre : bien appréciable, et je comprends à présent ce rituel du gobelet, partout observé, partout trimballé, même dans les couloirs encombrés des lavabos de trains… Une résurgence de l’ère glaciaire, tout simplement…). Il y a un meuble en fer forgé à côté de la jarre, vague esquisse de meuble disons, quelque chose comme on n’en voit plus trop chez nous à part sur les étals prisés des brocanteurs : des pieds, trois paliers successifs pour poser des bassines émaillées, un petit miroir au-dessus, et tout un tas de brosses à dents et vieux gobelets en plastique pendant là au milieu des toiles d’araignées, comme autant de fleurs sur les volutes sans doute initialement esthétiques de la chose. Je pense à ma trousse de toilette, à mon besoin irrépressible de me tartiner de crème, deux fois par jour, à me garder du soleil, de la crasse, de l’engelure, de la carie, de tout ce que les magazines nous gardent d’approcher de trop près en matière d’hygiène et de para-hygiène, je pense à tout ce que je trimballe, régulièrement, même en voyage, et je regarde la mère de Sophia, et me demande quand elle a pris le temps la dernière fois d’ôter l’intégralité de ses vêtements pour se nettoyer confortablement…

Nous avons passé la nuit dans le train et la matinée dans le bus, avec Sophia, et j’accepte sa proposition d’aller me doucher, quant à moi, le soir, à deux-cents mètres, chez sa tante qui a fait installer une baignoire et un panneau solaire pour l’eau chaude dans un réduit de sa cour à elle. La baignoire est ouverte à tous, semble-t-il ; de toute façon il y a peu d’embouteillages devant la porte, et au vu de l’état des toiles d’araignées qui parsèment jusqu’au fond émaillé du bassin, je comprends qu’il y a peu de souci à se faire concernant l’éventualité d’un autre utilisateur pressé derrière moi. Je ne m’attarde pas cela dit, me livre à une gymnastique bien maîtrisée pour rejoindre directement, du bac, le fond de mes chaussures, sans passer par la case carrelage (lave-t-on aussi les cochons dans cet espace ?…), et rejoins Sophia, qui, elle, se passe de ce cérémonial un peu compliqué. Les toilettes sont un autre lieu de rendez-vous de charme, à pratiquer avec une lampe torche la nuit (ce foutu thé vert sévit généralement de façon inévitable, et encore mieux dans les montagnes rafraîchies du printemps…), derrière la maison par un petit chemin de boue ; on prend la clef, auparavant, sur un clou dans la cour, on s’arme de courage et de papier hygiénique, et on passe le minimum de temps possible dans l’espace confiné du closet, un trou dans l’adobe et pas d’eau… Le son des vaches qui passent derrière, cela dit, un charme certain.

Je passe sur les toilettes publiques de l’école communale, l’autre option disponible et apparemment pratiquée par tous au village − on a la vue la plus imprenable sur les montagnes, il faut dire…

La mère de Sophia et sa tante portent, comme beaucoup de femmes au Yunnan, une casquette bleue, dans laquelle elles ont enroulé tout un paquet de cheveux étonnamment longs, et nattés finement. Un plastron de feutrine et un tablier, plusieurs couches sur et sous leur pantalon noir, pour résister au froid, ou au soleil, c’est selon. Nous préparons les légumes dans la cour, les lavons dans ces paniers recourbés comme des pelotes basques, en plus plats, que l’on voit partout et qui servent entre autres de passoires. Hachons, emballons tout dans des paniers-hottes, que les deux femmes insistent pour porter, tandis que les hommes trimballent des bidons, un poulet, et tout un arsenal que nous essayons de contribuer à véhiculer, Sophia et moi, également. Nous rejoignons la tombe des ancêtres de la famille, dans un champ pour le moment sec et ratiboisé, peut-être une céréale tout juste moissonnée, ou quelque chose à planter prochainement. Sophia et moi allons chercher des gousses d’ail dans le champ du voisin. D’autres voisins passent, gaiement équipés eux aussi, traversent notre espace tombal pour rejoindre le leur, derrière la haie broussailleuse qui s’est vaguement installée entre les deux champs. On commence à cuisiner, nous coupons, détaillons, plumons (les deux hommes, le père et l’oncle de Sophia, ont procédé au sacrifice du poulet un peu plus loin, pour ne pas choquer peut-être mes yeux d’Occidentale, qui plus est végétarienne, le summum de la suprême bizarre étrangeté…), ramassons des brindilles, créons un feu, puis une marmite de soupe, puis une omelette géante au concombre amer, puis tout un tas de mets sautés dans un bidon entier d’huile triplement ré-usée… Au final, les plats sont installés sur le tumulus, on fait de vagues salutations à genoux devant ces échantillons du festin, auxquels on a ajouté des cigarettes et de l’alcool de riz, pour des offrandes plus complètes ; on va saluer les ancêtres des voisins, aussi, et puis on les invite à partager, et aussi ceux qui arrivent à présent, une vieille dame incroyablement vieille, mais qui fume avec un plaisir plus qu’assumé (Sophia m’explique qu’elle dit en effet estimer avoir atteint l’âge où elle peut, enfin, fumer sans autre forme de mauvaise conscience…), les frères et sœurs de Sophia, et leurs conjoints, leurs enfants aussi… Tout le monde partage les plats, sur des bols de riz, dans l’herbe aplanie du champ. C’est totalement incroyable, je n’en reviens pas d’avoir la chance de partager un tel moment encore…

Le soir, on me ressert des œufs, et le lendemain matin aussi, au cas où je n’en aurais pas eu assez : en tant que végétarienne, je leur pose un problème d’étonnement majeur, comment peut-on refuser de manger de la viande ?!… Et comment peut-on survivre, surtout ?… Je mange dix-huit œufs au total pendant le week-end, et diverses autres spécialités huileuses et pimentées comme il se doit, et mets cinq jours à m’en remettre au final, mais l’expérience en valait la chandelle…

Nous passons la soirée dans le salon, avec les parents de Sophia, à qui elle traduit mes tentatives en mandarin, tout en m’explicitant leurs paroles à eux. Le salon est la pièce du fond, au rez-de-chaussée dans la cour. Tout se passe toujours au rez-de-chaussée, dans les fermes chinoises : le premier étage est réservé aux grains, et aux stocks divers d’où la mère de Sophia nous tirera d’ailleurs des trésors de cadeaux, noix, tofu fermenté (un condiment dont je ne peux plus me passer, depuis mon passage initial en Chine déjà…), fruits, au moment du départ. Le salon m’intrigue : ouvert aux quatre vents, noirci comme par deux siècles de fumée et de crasse intensive, il porte quand même une télévision, avec un lecteur de DVD, et une décoration, toute fascinante pour un Occidental en mal de grands mythes, de posters de Mao en technicolor… A part ça, les canapés sont défoncés, et on se fiche bien du confort de toute façon, le tout c’est de pouvoir discuter et fumer un peu, de temps en temps quand même, quand on a bien travaillé…

Nous repartons en bus avec Sophia, pour Kunming où il fait tout drôle d’arriver, après ça, dans le chaos sonore et visuel et les embouteillages cacophoniques passablement oubliés… Le mouvement, surtout : tout semble s’agiter à un rythme que personne ne semble trop mesurer, ni craindre, ni remuer même. « Quand on arrive en ville », comme dirait l’autre, quand on a quitté cet espace statique et séculaire de la campagne, on change, on déplace, on remplace, on s’agite lentement, et puis on recommence ailleurs s’il le faut…

Mon voyage en Thaïlande et au Vietnam me semble ainsi loin à présent, mais néanmoins chaque jour j’ai l’occasion de pratiquer cette notion méditée là-bas, et bien intégrée, sans doute, sur cette partie du globe terrestre, à savoir l’impermanence de toute chose… La rue et le quartier où je vis en sont une incroyable illustration, les changements vont plus vite que les clics et déclics d’un appareil photo, et c’est à se demander si, pour espérer en fixer quoi que ce soit, il ne va pas falloir bientôt s’en remettre à l’imagination, qui seule, peut-être, peut prétendre galoper plus vite que la matière…

En attendant, je resterai très prosaïque, et continuerai à me délecter de mon cocktail quotidien, de sabots remuant la poussière, colonies de camions espérant, qui sait, démonter un jour la montagne, vendeuses d’ananas ôtant patiemment, à la chaîne et en vrille, les yeux noirs sur leurs ballons jaunes, grands-mères en tabliers bleus du Yunnan, étudiants en rayures et à pois, tâchant d’imiter je ne sais quel héros de manga, mi-Hello Kitty, mi-Marilyn Manson, et un peu plus loin, à Kunming, néons haut dans le ciel, vélos sur terre, calme ballet des motos électriques, et calme ruée dans les boutiques… Calme, calme vie finalement, dans laquelle j’ai tout le loisir de réinjecter parfois mon bruit personnel et occidental, à coup de hip hop et de Madonna, comptant bien obtenir, de ce mélange pas toujours explicable, un middle way de quelque sorte…


[1] Le mandarin, ou la langue officielle, enseignée de façon universelle à l’école et parlée à la télévision. Littéralement, putong, « ordinaire », et hua, « langue ».



Feb 07

Santa Claus s’importe-exporte-t-il par traîneau ?

Je faisais l’inventaire, le mois dernier, de tout ce que j’avais et que n’avaient pas les « jeunes » autour de moi (ces « jeunes » nés en 1986… désagréable révélation : pour moi, 1986 c’est déjà l’âge des souvenirs bien nets, voire explosifs, Challenger, Tchernobyl… je me demande assidument depuis comment l’on décide des frontières entre les générations…). Ce mois-ci m’est tombée dessus, avec la hotte du Père Noël, la liste de  tout ce que je n’avais pas ici… Liste assez élémentaire, et peu essentielle finalement, mais qui m’a étonnée car elle ne m’avait pas frappée dans d’autres situations que je pensais, à tort, comparables, en voyage par exemple, au bout de plusieurs mois de dortoirs et de douches hasardeuses…

L’école nous a emmenés, pour fêter le début d’année, en excursion dans la région, et plongés pour l’occasion dans un bain de luxe, deux jours durant, ou du moins quelques heures si l’on s’en tient au temps passé dans… une chambre d’hôtel quatre étoiles (et tout à fait honnêtement quatre étoiles : pas l’habituelle illusion nuageuse chinoise, ou le vernis de l’étoile tombe en cloques sitôt que l’on s’approche d’un peu trop près…). Ce fut un choc, jamais je n’ai autant apprécié la moquette, le climatiseur électronique qui peut donner sur commande en cinq minutes une atmosphère tropicale à la chambre, et la douche instantanément chaude, puissante, blanc crème, un vrai cocon…

Le chauffage ! Un trésor, un dieu ! Appréciez-le, vénérez-le, jamais je n’avais compris à quel point il peut donner une autre couleur aux lieux, une autre texture aux sols, une autre forme aux corps, un autre rôle aux vêtements… Imaginez : pouvoir rejoindre la salle de bain, le matin, d’un pas souple et détendu, enrobé d’une couche unique de coton, sans hésitations interminables et contorsions maladroites pour passer le plus efficacement possible des couvertures à un emballage étudié de polaires, chaussettes, châles et autres sous-vêtements gracieux made in China – alias les fameux ensembles de coton aux jambes molles et aux genoux déformés que l’on voit sécher partout, sur les balcons, au bord des routes et même sur les cages des terrains de football… Et pouvoir se laver paisiblement les mains et les dents, sans y laisser a chaque fois la moitié de ses doigts, réduits à l’état de glaçons, et aussi agiles que des pingouins dans les heures qui suivent…

Légère angoisse (vite balayée néanmoins, no worries), à l’idée que, contrairement au voyage où il suffit d’endosser son sac à dos pour se réchauffer, et de changer d’endroit en cas d’inconfort, là c’est à moi de m’habituer à ces manières glaciales… Heureusement, ça a l’air possible, dixit les Canadiens qui m’entourent, qui au bout de quatre ans ont réussi à remonter leur thermostat interne. Apparemment, il est plus simple de traverser cinq mois de glaciation annuelle en Nouvelle-Ecosse, que trois mois de fraîcheur hivernale au Yunnan… Notre confrère australien, néanmoins, est resté trois ans avec son thermostat bloqué sur « Perth », et s’apprête à rentrer, cette semaine, au pays, avec femme (chinoise) et enfant. Son premier souhait en arrivant ? Troquer son bonnet épais contre un maillot à fleurs, et retrouver un nez blanc et à peu près sec…

Outre cette révélation et ces interrogations sur la possibilité d’une « luxe-dépendance » − j’ai eu aussi, à ce propos, un grand moment de rêverie en regardant, quatre heures durant dans un amphithéâtre bétonné digne du compartiment inferieur de mon frigidaire, des films américains avec mes étudiants, notamment « You’ve got mail », un festival d’appartements new-yorkais cosy et chaleureux, de papiers peints fleuris, meubles en bois et moquettes épaisses… A la moindre vision de l’un de ces intérieurs, mais également d’un Starbucks, d’une librairie bruissante (et non tonitruante), ou tout simplement d’un trottoir, mon collègue canadien et moi poussions des soupirs désespérés… −, outre ces interrogations, donc, ce petit voyage au Sud de Kunming m’a donné la chance de parcourir les paysages du Yunnan, des hectares de serres et de champs cultivés méticuleusement par des paysans en chapeaux de paille, des villages de terre aux toits gris et cornés, des montagnes et des rivières aux noms engageants de « claires eaux » (un doux contraste, là encore, avec les rigoles qui enchantent les rues de ma vie quotidienne…). Nous avons rejoint à la rame – du moins traînés par des rameurs, comme des paquets emmitouflés et « bibendumomifiés » par des gilets de sauvetage orange et sûrement très décoratifs en cas de naufrage – une petite île sur un lac agité, et fait le tour de cette îlot parfait, couvert de camélias, de lauriers et de pins aux bras souples comme des queues de dragon, parsemé de temples et de petits kiosques aux toits vernissés, orange eux aussi mais autrement plus fins que nos coussins d’embarcation…

Nous avons chanté au karaoké de l’hôtel, et dansé sur des tubes estampillés « années 90 » sans aucun doute, de la bonne boîte à rythme informe et trans-nationale, mais que ça fait du bien de danser… Etrange cela dit de partager ça avec le directeur de l’école, sa femme, leurs famille et amis, et toute la hiérarchie du Département Anglais ; mais c’est ainsi que l’on procède en Chine… Il s’agit aussi de s’adonner à moult toasts, à coup de baijiu (l’alcool de riz blanc qui a, pour rester dans le ton, la force d’un dragon…) ou de bière ; on peut tricher avec du thé heureusement, du moins en tant qu’Occidentale aux coutumes étranges (ils ne sont plus à ça près)…

Voila donc comment j’ai passé les deux premiers jours de l’année. Pour ce qui est de la fin de celle qui précède, eh bien, elle fut bonne, sous le signe d’un Noël improvisé et éclectique, qui nous a finalement pas mal occupés, entre Chinois, Américains, Canadiens, Anglais, Australien et Philippine. Santa Claus était de la partie, il a débarqué, en costume trop court (parce que conçu pour un Sheng Dan Lao Ren[1] chinois, et pas pour un Canadien de 70 ans et 1m90…) le jeudi soir, au cours de la fête que nous avions organisée pour les étudiants, une première à l’école visiblement. Comment organise-t-on une fête pour des étudiants d’une vingtaine d’années à l’Ouest du Bosphore ? On met de la musique, un buffet, et on suppose que rapidement ils vont commencer à se parler, à danser et à boire… Comment fait-on en Chine ? Sûrement pas comme ça, sous peine de créer un phénomène, rare mais existant, de désertification immédiate… Il faut occuper la compagnie. Les Chinois ont du mal à comprendre notre faculté à rester des soirées entières à discuter, un verre à la main. Il faut faire quelque chose : chanter, jouer, regarder la télévision… Pour une fête, donc, organiser des jeux, rendre l’événement interactif, comme on dit ! Je demandais à voir, quant à l’efficacité de cette stratégie, mais j’ai été servie. Nous avons vu, éberlués, nos étudiants se ruer comme des enfants sur des chaises musicales, déchirer sauvagement des couches de papier journal pour chercher des bonbons, courir dans tous les sens derrière des ballons de baudruche… Bien entendu, pour rester dans la tradition locale, nous avons chanté, sous les applaudissements et les assauts de supporters venant en courant nous glisser des fleurs dans les mains…

J’ai ainsi pu décorer mon appartement d’un bouquet de roses rouges, parfois à paillettes, dans une bouteille en plastique. Et ma télévision est couverte de cartes de Noël, bardées de « Happy Every Day ! » dactylographiés, et pour l’une d’entre elles, d’un étrange personnage robotique tâchant de se faire passer pour Santa Claus, portant la mention « Zola Christmas », le mystère restant quant à ce Zola : est-ce le nom de ce héros des temps moderne, ou une mauvaise orthographe pour « merry » – après tout, en prononçant très vite, la bouche pleine de chocolat et avec un bon accent chinois, on n’en est pas loin… J’ai aussi ajouté quelques unes des décorations de papier que j’ai passé une semaine à faire en classe, avec les élèves : bonheur que ces classes, et oui, il faut le dire, malgré les clichés la créativité est internationale…

Devant cette apparente faculté des Chinois à « jouer comme des gamins », car c’est bien l’impression qu’ils donnent régulièrement, et l’une des choses, sans doute, qui me les rendent attachants, une amie américaine diplômée en « Chinese Studies » suggère l’explication suivante : la société serait tellement codifiée, stratifiée, les places de chacun seraient si bien établies et connues de tous, qu’il n’y aurait plus de gêne, finalement, à assumer des comportements a priori réservés, chez nous, à d’autres âges ou d’autres positions ; cela n’affecterait pas la perception extérieure du rang de chacun. Un étudiant reste un étudiant, un patron, un patron, un enfant, un enfant. Chez nous au contraire, il s’agirait de prouver qui l’on est par son comportement : si je suis étudiant et que j’ai 20 ans, je suis censé me bourrer la gueule avec mes camarades, ne pas trop sourire devant des adultes, ça craint, prendre des airs de poète maudit ou d’ingénieur en puissance si par hasard on me challenge dans une conversation d’apparence un peu sérieuse ; pas me ruer en hurlant sur des bonbons ou des chapeaux de Père Noël en nylon. Finalement, une bonne vieille structure hiérarchique offre plus de liberté… Mais on peut aussi émettre l’hypothèse que si les Chinois sont bel et bien hantés par l’idée de perdre la face, eh bien les critères d’évaporation de ladite face ne sont pas les mêmes en deçà et en delà des murailles de l’Empire du Milieu…

Le lendemain de cette joyeuse fête, l’école nous a emmenés dans un hôtel luxueux du centre-ville, pour un déjeuner-buffet à l’occidentale. Ma première fourchette en quatre mois… Et plein de chauffage, nous avons traîné là la moitié de l’après-midi, avant de poursuivre au café… Le samedi, j’ai eu mon quart d’heure français, une soirée « Noël provençal » dans un centre linguistique plus ou moins associé à la Mission Economique, qui organise régulièrement des événements, et grâce auquel je rencontre le volet francophone des expats de Kunming (par ailleurs assez polarisé autour du French Cafe, le meilleur café de Kunming bien entendu…). Le dimanche, tentative à trois pour trouver le « Christmas turkey-cranberry sauce », dans un restaurant occidental bien caché au cœur d’un quartier résidentiel, ces ensembles immobiliers qui font les villes chinoises, dont il faut trouver l’entrée puis le plan, pas une mince affaire ; c’est ainsi que j’ai réveillonné d’un plat de kimchi coréen. Nous avons rejoint le reste de la troupe à l’école, pour une soirée de Noël autour de l’arbre, avec chocolat chaud, ginger bread et « secret Santa », l’appellation anglophone de notre « Noël à 10 francs », histoire de se faire des cadeaux. Et le lendemain, bouquet final, le jour de Noël complet à avaler des pancakes américains, du Nutella chinois et du thé au lait néo-zélandais (quand on veut se faire plaisir et changer du lait olympique chinois… Il ne faut pas grand-chose pour changer son ordinaire, non ?…). Apres ça il fut dur de retourner travailler, mais ce n’était pas pour longtemps, et me voici en vacances, sur le départ pour la Thaïlande ! On avance à grands pas vers le Nouvel An chinois, qui va occuper durablement une foule nettement plus conséquente que onze professeurs étrangers réunis autour d’un sapin…

Question subsidiaire, pour donner quelques nouvelles du trafic local : comment crée-t-on un embouteillage ? De façon toute bête et universelle, en mettant trop de voitures, de camions et de bus sur une route trop étroite ; de façon plus créative et chinoise, on peut imaginer tout un tas d’autres idées complémentaires : tas de briques sur les deux tiers de la largeur de la chaussée, à intervalles réguliers histoire de ne pas laisser crier victoire trop vite à l’automobiliste occupé à franchir les obstacles ; demi-tour de carrioles à cheval ou de minibus en cours de parcours ; décharge publique débordant un tant soit peu sur la route ; piétons en conciliabule tranquille, pas vraiment inquiets de leur environnement immédiat ; troupeau de chèvres évoluant à contresens, tout aussi sereines que lesdits piétons, se glissant entre les roues des camions comme les moutons sous les doigts de Polyphème… A vous d’inventer la suite… La liste est sans doute incomplète – éternellement incomplète, c’est ce qui fait son charme ! Je tâcherai de la prolonger moi-même, en gardant les yeux ouverts…

Je risque de ne pas être très bien connectée à mon email dans les semaines qui viennent, mais n’hésitez pas à laisser nouvelles et commentaires sur le blog, j’essaierai de lire de temps en temps au cours du voyage, et c’est toujours un plaisir que vos réactions !

Happy January ! (on devrait se souhaiter ça chaque mois, chaque jour ou minute même, pourquoi pas… A propos, pour les instants de poésie quotidienne, je recommande le « générateur de bonnes résolutions » sur http://luc.deb.free.fr/gibr.html, ça vaut le détour…).


[1] Père Noël