Thursday, September 28, 2006

Marche libre

Libre marche au pays du marché libre… Une fois libérée de ses accents (par la faute d’un clavier non seulement qwerty, mais dénué d’accents…)[1], la langue française prend une richesse double, semble-t-il. Il faudrait soumettre la question à l’Académie, et nous aurions sans doute pour cela le soutien de quelques millions d’étrangers, notamment quelques Chinois, menacés de calvitie si les accents ont bien, outre leur fonction sémantique, le don de faire s’arracher les cheveux par poignées à quiconque ose s’approcher pour la première fois d’une grammaire française.

Pour parler doublement, je dirais donc que je marche plutôt librement par ici, tout en pratiquant un marché libre et plutôt pas noir, le libre échange de bons procédés pour lequel les Chinois semblent particulièrement doués, et qui, paraît-il, serait en accord avec leur conception – peut-être similaire, en tout cas plus explicite que la nôtre – des rapports interpersonnels : le don implique sa réciproque, et mieux vaut finalement être celui qui donne que celui qui reçoit, car ce dernier est redevable, à plus ou moins long terme, d’un don équivalent.

Rien de très nouveau sous le soleil humain, me direz-vous, à ceci près que cette loi fondamentale me semble ici facile à mettre en pratique de façon ouverte et sans complexe, et donne lieu aux échanges les plus incongrus. J’ai ainsi pris conscience que ma pratique de la langue française avait ici une valeur non seulement poétique, « romantique » (le mot récurrent par excellence quand on en vient à citer la France, après « Zidane » et « Eiffel Tower »), et marketique (quotient d’image entièrement satisfaisant, puissance 10 sur l’échelle du potentiel sympathie), mais aussi marchande : entendre deux mots de français, ça se paie cher par ici il faut dire…

Je fais donc du trafic de langue de Molière, non pas à la sauce gribiche car de ce côté là ils n’obtiendront rien de moi, je ne sais cuisiner qu’au wok, mais à ma sauce commerciale personnelle, c’est-à-dire à l’instinct : une demi-heure de français contre une demi-heure de chinois, le jeudi, avec une professeur d’anglais chinoise (nos chers étudiants apprennent la grammaire avec des professeurs chinois, et nous gardons la cerise sur le gâteau : le vocabulaire, la pratique orale, le « fun » de la culture occidentale, l’exotisme de notre présence sur l’estrade, censée leur rappeler, tout de même, que derrière la frontière de l’Empire, existent bel et bien ces diables d’étrangers, et que l’anglais, ce mythe vivant, est une langue bel et bien pratiquée par des gens à peu près censés).

Et un cours particulier (!) d’une heure et demie, hier, de danse classique, sur le campus voisin de l’Ecole Normale du Yunnan, par un professeur intrigué de voir une Française vouloir pratiquer le « ballet » en Chine (c’est comme si, m’a-t-il dit, il allait étudier l’Opéra de Pékin à Paris…), et que je vais aider, pour ma part, à prononcer le vocabulaire technique, tous ces « plié », « jeté », « enveloppé » grâce auxquels nous maintenons notre présence impériale à travers le monde – loués soient-ils. 

Pour ne pas trop m’appesantir sur ces expériences tout à fait intéressantes par ailleurs, je dirais que, de la première, je retire une conscience nouvelle et saisissante de l’absurdité de notre langue, et la sensation curieuse d’articuler quelques mots de français une fois dans la semaine, sensation buccale pâteuse, et résonnance des mots dans les tympans, comme si je m’entendais soudain parler. De la deuxième, je retire d’horribles courbatures, et la recommandation de pratiquer dix minutes tous les matins le maintien de posture, l’assouplissement du coup de pied, la jambe sur la barre et les six positions des bras, en attendant de tenter de suivre le cours avec les élèves après les vacances de la Fête Nationale, d’ici quinze jours… Je profite de cet intermède douloureux pour glisser que j’ai récemment compris ce qui me fascinait (en tout cas, l’une de mes sources de fascination, je crois) chez les Chinois : ce mélange de relâchement, de traitement des problèmes « à la dernière minute » (i.e. quand le mur menace de s’effondrer) dans l’entretien matériel des choses comme dans leur posture personnelle, la démarche large et posée qu’ils ont, sans encombre de parade ni de nulle tentative d’esbroufe ; et, d’autre part, de discipline incroyable, de capacité à avancer, pas à pas, et, par le travail, à obtenir ce qu’ils veulent…

Ce mélange savant ne semble toutefois pas tout à fait s’appliquer à mes élèves, chez qui j’observe un dosage aigu de la première tendance, la capacité à réviser en catastrophe, sous mes yeux et pendant le cours même s’il le faut, la leçon d’avant, si la question publique (danger suprême, car risque de perdre la face devant le groupe) menace à l’horizon. Cependant là encore, j’ai trouvé une valeur particulière à ma position de Française : avoir eu moi-même à passer par les mêmes affres pour apprendre l’anglais (et notamment, avoir connu l’horreur de la prise de parole, dévoilement honteux au groupe d’un accent lamentable, que les Français partagent avec les Chinois…) est un atout certain, et un argument de vente imparable pour leur faire accepter l’idée que oui, il va falloir bosser un peu, les gars, si vous voulez décrocher deux mots d’anglais un jour, mais c’est possible… A cela, j’ajoute une deuxième couche, le fait que je suis également en train de galérer pour apprendre le chinois, ce qui, là aussi, m’aide à comprendre leur façon parfois passablement intrigante d’envisager certaines structures, me sert de deuxième joker pour leur imposer l’idée du travail (et non la croyance en « l’Anglais Saint », souffle divin directement tombé du ciel dans leurs cerveaux frais et dispos), et les détend sérieusement quand par hasard je tente un mot dans leur langue et perd lamentablement la face (sans avoir aucun moyen de savoir ce que j’ai bien pu dire de si drôle ; mais chez eux aussi, les accents ont des vertus poétiques insondables, bien plus variées encore que les nôtres…)…

Tout ça pour dire que la langue de Zidane a encore de l’avenir, toute pleine de corners, de tacles et de coups fourrés qu’elle soit, et que je compte bien lui découvrir encore d’autres avantages. En attendant, je profite des avantages de l’anglais, sans qui je ne serais pas là pour participer, moi aussi, à « aider et soutenir l’école » : c’est là la mission pour laquelle nous avons été principalement remerciés, au cours de l’un des nombreux toasts dont nous faisons l’objet tous les quinze jours, en dînant avec le Président et les Vice-présidents. Ultime échange de bons procédés, et ultime preuve que les langues ont, ici, une valeur économique universellement admise et proclamée, pour laquelle il vaut bien l’investissement de soigner dignement une bande de onze professeurs comme la nôtre…

Cela dit, je sens, outre ces considérations marchandes, un profond respect et une curiosité sincère de la part de chacun, que je retourne au centuple pour ma part, éprouvant par ailleurs la reconnaissance d’être accueillie sur une terre qui, comptant déjà un milliard d’individus, n’avait pas nécessairement besoin de ma présence supplémentaire pour continuer à avancer. C’est du moins le sentiment que je peux éprouver, régulièrement, dans la rue, au cœur de la pulsation incessante de la vie qui bat partout ici. Dans l’enceinte de l’école néanmoins, et dans quelques moments d’échanges volés au coin des trottoirs et des parcs, j’ai parfois le sentiment inverse que si, après tout, il y avait bel et bien une place pour moi ici… Chère Chine…


[1] Entretemps je me suis procuré un clavier français, et ai procédé à l’édition des textes, accents compris… Le petit jeu de mot « marche/marché » fonctionne moins bien alors…

 

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Saturday, September 23, 2006

Eternel ménage de printemps

Kunming, si attirante, peut-être, parce que son nom sonne comme « come in ! », me faisait remarquer un ami anglais, est la ville de l’Eternel Printemps. « The Spring City », affirment partout les bus, couverts de placards enthousiastes, ces bus verts qui sillonnent la ville à coup de freins et de mouvements presque ondulants de l’arrière-train, en hurlant jusque par les fenêtres les noms des arrêts à venir et leur message de bienvenue, et en klaxonnant tout élément mobile entré malencontreusement dans leur champ de vision − autrement dit, en klaxonnant…  Autant dire qu’il vaut mieux éviter d’être debout sous le haut-parleur, à l’intérieur, mais qu’on peut par contre marcher le nez en l’air, à l’extérieur, pas de risque de rater l’approche sonore du véhicule. Je ne tente pas néanmoins le nez en l’air, me contente de promener mon long nez (puisque c’est comme ça que qualifient les Chinois nos pics, caps et péninsules olfactives) à la verticale, devant moi, car je dois moi aussi contrôler mon champ de vision, à défaut de champ auditif, saturé quant à lui. Les Chinois, tout tonitruants qu’ils soient, ont inventé le scooter silencieux, une sorte d’insecte planant sur les rues, les trottoirs et toutes les surfaces décemment praticables, redoutable ennemi du piéton rêveur ou abasourdi. Et c’est là le moindre obstacle à la flânerie citadine…

J’ai eu droit, peu après mon arrivée, à une visite médicale complète (eh oui ! après le marathon qu’il avait fallu faire à Paris pour obtenir le magnifique certificat tamponné par quarante-six institutions et aussi cher qu’un mois de ravitaillement ici ; mais nous avons tous, dans nos pays respectifs, eu droit au même scenario, les Américains ayant en plus la chance de payer leurs consultations dix-huit fois plus cher que les nôtres), au cours de laquelle on a vérifié à peu près tout ce qu’il y avait de vérifiable chez moi en surface et en profondeur, mais pas, je m’en étonne à présent, l’état de mes conduits auditifs.

Je ne demanderai pas pour autant à retourner dans ce charmant hôpital, et me contenterai d’estimer moi-même, intuitivement, ma capacité d’écoute. Celle-ci est rudement sollicitée il faut dire, notamment quand il s’agit de décrypter ce que veulent bien vouloir me dire les étudiants en anglais… Finalement, le chinois débité par le haut-parleur du bus est d’une limpidité absolue en comparaison. Il a au moins le mérite d’être craché de manière audible, sans que je sois obligée de venir coller mon oreille de trop près, risquant d’outrepasser la zone de distance personnelle minimale et respectable, et de terrifier définitivement un pauvre étudiant en passe de devenir un super héros de la langue anglaise.

Je commence donc ma pratique auditive journalière à 6h15 le matin, parfois avant si l’un des coqs du voisinage s’est pris d’une quinte de toux prématurée (nous attendons tous ici la grippe aviaire avec impatience ; du moins est-ce une pensée, idiote certes, qui peut traverser l’esprit de bon matin), par une espèce de coup de clairon, rapidement suivi d’un petit extrait d’un tube de pop local, que j’essaie d’apprécier à sa juste valeur, puis, dès 6h30, d’un air de symphonie désormais bien assimilé, qui m’a frappée par sa familiarité, à vrai dire, dès le premier jour, jusqu’à ce que je réalise qu’il s’agissait de la version pompière de « La Mère Michelle »… De là à savoir qui a précédé l’autre, la Mère Michelle ou cette version Lustucrue, le mystère reste ouvert…

Cet air enjoué est doublé d’une saccade allegretto de « yi, er, san, si ! » (demandez à un Chinois de vous le prononcer avec le ton : ça ajoute une dose certaine d’enjouement…), autrement dit « un, deux, trois, quatre ! », dans le haut-parleur toujours, cerné à présent de centaines d’étudiants vifs et alertes, remuant bras et jambes dans la lumière encore grise et opaque. Du moins est-ce comme ça que je les vois, car j’en suis, à ce moment là de la journée, à tenter d’enlever la couche de sommeil et de mauvaise blague du réveil qui m’opacifie la vue et le cerveau.

Il y a des haut-parleurs partout, à vrai dire, et ils sont parfois camouflés, ou plutôt décorés (car l’objectif semble plus de les mettre en valeur que de les écarter de la vie publique), en pierres traditionnelles chinoises ou autres petits animaux démoniaques (là, c’est mon interprétation de la mythologie haut-parleuresque qui parle). Au style de musique ou de paroles qu’ils se mettent parfois à chanter, au cours du jour et de la nuit, on peut savoir où l’on en est : pause de 9h40 le matin, pause déjeuner et temps de la sieste, après-midi sportive ou heure du coucher.

J’ai dix-huit heures de cours par semaine, du lundi au vendredi, le samedi et le dimanche étant non seulement fériés (un fait rare par ici, ou rien ne s’arrête jamais : je vais par exemple demain, dimanche, à la banque ouvrir un compte…), mais aussi étonnamment calmes, livrés aux seuls coqs qui, malgré tous leurs efforts, n’arrivent pas à la cheville de leurs confrères électroniques. Cela fait quatre classes, autrement dit une petite centaine d’élèves, qui chacun ont un visage et un nom chinois, et me dévisagent avec intérêt − du moins au début du cours, quand il n’est pas encore question de parler anglais ; ensuite, c’est à celui qui se tassera le plus près de la table, quitte à se tordre de côté, à moitié dans le couloir, pour éviter mon regard et l’éventualité d’une question…

Pour faire face à cet épineux problème, a été inventé le concept du « nom anglais », que les Chinois ont tous, du moment qu’ils sont amenés à travailler avec des étrangers. Je me suis donc retrouvée, plutôt gênée, à demander à ceux de mes étudiants qui n’en avaient pas encore, de bien vouloir se choisir des prénoms anglophones. Ce à quoi il a bien fallu les aider, et bizarrement, quand on a fait le tour de ses amis anglo-saxons, viennent rapidement à la tête une flopée de noms français… Heureusement, Hollywood est venu à ma rescousse, et j’ai pu in extremis sortir une liste de noms sur le tableau noir : Marylin, Robert, Tom…, pour mon plus grand bonheur à présent quand je les interpelle.

Cela dit, certains étudiants avaient déjà de longue date trouvé leurs noms de substitution, et à comparer nos effectifs entre profs d’anglais étrangers, il semble qu’il y ait un certain nombre, allez savoir pourquoi, de Cinderella, Snow, Ice ou Apple, sans oublier le registre des prénoms démodés ou connotés « Middle-West, années 40 ». J’ai pour ma part la chance unique d’avoir un Zidane, qui a lui-même une chance inespérée, car je ne l’oublie jamais et me tiens toujours prête à l’interroger quand vient une panne de mémoire ou une menace de confusion, très malvenue, entre deux élèves.

J’ai moi aussi mon nom chinois, qui m’avait été donné il y a trois ans sur la Muraille de Chine par un groupe d’étudiants sichuannais rencontrés ce jour là, et que je garde précieusement car après vérification dans mon tout nouveau dictionnaire chinois − alias petit livre rouge qui ne quitte plus mon sac, surtout quand je pars en ville en quête de choses aussi tordues qu’un pauvre flacon d’après-shampoing, qu’il ne s’agit pas de prendre anti-poux ou décolorant, ou pire (car proprement introuvable) de cotons à démaquiller : le dictionnaire finit par éviter, après maintes tentatives de mimes et de gestuelles compliquées, de se voir présenter le rayon entier de tampons, de serviettes éponges ou de crèmes à raser… −, après vérification, donc, dans cet outil compact, rouge et salvateur, le nom signifie bel et bien quelque chose comme « précieux sac à trésor » : Bao Lin.  Je garde, et tâcherai de faire bon usage de ce sac là, le remplissant de tous ces trésors chinois que m’apporte chaque journée…

En attendant, dans mes balbutiements linguistiques et mes tentatives, n’est-ce-pas, de rapprochements pédagogiques inter-conceptuels, voila que ça m’évoque plutôt les brioches à la vapeur du petit déjeuner, « baozi », ou les sacs du supermarché, « bao », innombrables et que je renonce à refuser à la caisse, tant ils sont, avec les litres de « Mr Muscle » que je déverse dans mon appartement (martyrisant ma bonne conscience écologique…) pour palier à l’inefficacité absolue d’un ménage fait à l’eau froide, les partenaires indispensables d’un minimum d’hygiène… Je fais forte consommation aussi de lingettes nettoyantes (eh oui, on aura tout vu : après tant de plaidoyers contre la lingette, fossoyeur de nos écosystèmes…), solution la plus pratique que j’aie pu trouver pour l’instant contre cette satanée craie… Cela dit je vais voir à changer cela, et peut-être commencer à trimballer sur moi un morceau de savon et un essuie-mains, pour donner le bon exemple à mes élèves dans les toilettes (édifiantes…) de l’université…

Ainsi commencent les révolutions, n’est-ce-pas, et particulièrement ici, où il semble qu’un mouton noir fasse rapidement des petits : le mimétisme fonctionne à plein, et j’observe avec intérêt la façon dont Coca Cola Inc. s’introduit actuellement dans la cantine, à l’heure du déjeuner, sur des petits chariots poussés par quelques étudiants en quête de jobs à temps partiel. Si la révolution rouge et blanche fonctionne bien, il y aura une bouteille par table d’ici la fin de l’année ! Je veillerai à suivre ça de près…

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Friday, September 15, 2006

Estrade


1800 mètres environ, m’a-t-on dit, pour l’altitude de Kunming, à laquelle je rajoute sans hésitation les cinq étages de mon appartement, qu’à cette hauteur montagnarde on sent passer, on peut le dire comme ça (même si cinq étages ici, c’est en fait quatre chez nous, en France : le zéro n’existe pas en Chine, en tout cas pas pour les paliers ; je ne sais pas pour les logarithmes). 1810 mètres environ, donc, pour mon salon panoramique de fond de ville, de fin de campagne, faîte de montagne, et foire d’empoigne…

Je traduis par “environ” le fameux “maybe” des Chinois, deux syllabes magiques qui mériteraient leurs idéogrammes attitrés, tant elles s’intègrent harmonieusement dans la langue ambidextre que nous parlons ici entre nous, Chinois et Occidentaux.

Ambidextre, car parait-il, il faut savoir manier ses deux cerveaux pour parler chinois : le gauche et le droit. J’essaie d’enseigner l’anglais à des Chinois par l’ordre et la logique, associative ou autre, que l’on m’a transmise, en bonne fille de Descartes et d’Europe ; et de lier les sons barbares du chinois selon l’ordre romain de leur transcription phonétique.

Mais c’est par le cœur qu’il faut se connecter, par le plexus et les entrailles, la musique et la transe. Alors je me laisse vibrer au son de mes CD d’apprentissage du chinois (“en 90 leçons”, satisfait ou remboursé…), je répète inlassablement les phrases et les tournures que me crache l’ordinateur, tout en m’hypnotisant des méduses phosphorescentes de l’économiseur d’écran. Et je chante l’anglais devant mes étudiants, me changeant en Polichinelle de l’enseignement, mimant tout, de l’hôtesse de l’air au badaud reniflard, en passant par le professeur d’aérobic et le bébé coursant sa voiture en plastique sur le tapis (sauf que je me tiens à distance du sol, une règle d’hygiène fondamentale en Chine…)…

A environ 1800 mètres, donc, je loge parmi environ huit mille étudiants, tout un personnel dédié à l’administration et à l’entretien du campus, et quatre-cent professeurs, dont une dizaine de guest stars, dont j’ai l’heureux privilège de faire partie : les professeurs étrangers. Ce statut est le sésame des plus grands avantages, de l’étage de l’appartement (on ne voudrait pas nous faire monter trop d’escaliers, ai-je compris, d’où l’embarras initial de Sophia…), aux invitations à dîner bimensuelles, présentation officielle du Président devant la presse locale (qui s’est empressée de photographier deux spécimens de notre équipée exotique), distribution de cartes bilingues de la ville, et autres minibus spéciaux affrétés à nos déplacements collectifs.

Nous sommes, il est clair, assez repérables et intrigants, et évoluons sur les terres densément peuplées du campus au son des “hello !”, lancés par certains étudiants téméraires (qui généralement se replient de sitôt sur quelque pouffement étouffé), et soutenus parfois par les regards les plus curieux, certaines têtes se dévissant presque pour ne pas risquer de nous perdre après nous avoir dépassés.

Ma grande terreur est de ne pas reconnaitre un étudiant, et je me tiens prête à sourire à la moindre alerte, quitte à lâcher moi aussi quelques “hello !” préventifs, en cas de doute sévère, ou à opter pour le sourire perpétuel, une technique par ailleurs favorable à la santé, au bonheur personnel et collectif et, qui sait, à l’optimisation de la transformation nécessaire, je le sens bien, de ma configuration musculaire faciale, si je veux un jour arriver à articuler quelques mots de chinois − quelques mots compréhensibles, j’entends, car si articuler des mots est tout à fait négociable, les doter d’un sens un tant soit peu sinisant est une autre affaire… Et à bien observer, il semble que les Chinois ne s’embarrassent pas tant de leurs lèvres que nous pour parler, serrent les dents s’il le faut, et font de la langue un usage qui m’échappe encore, linguistiquement parlant (pour ce qui est d’attraper du riz dans la bouche, par contre, cela semble assez évident ; comme je l’ai lu quelque part, il n’y a point de manière inenvisageable de faire passer la nourriture du bol aux dents…). Tout ce que je sais, c’est que le Tai chi chuan recommande de laisser monter sa langue au palais, pour une circulation fluidissime du Qi, et que j’ai passé de longs mois chez l’orthophoniste pour apprendre précisément le contraire, ce qui me navre car voici mon Qi menacé, sans parler de ma prononciation…

Je ne doute pas que quelques temps par ici remettront tout ça en bonne et due place, et que mes deux cerveaux, le yin et le yang, sauront se reconnecter, et chanter librement en toutes les langues, anglais, français et chinois pour commencer.

Je remercie ce blog de me faire pratiquer un peu mon français. Je promets une version chinoise d’ici 2023.

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Tuesday, September 5, 2006

Grand bond


Grand bond en avant, pour sûr. Me voici à Kunming, la capitale du Yunnan, dans le Sud-ouest de la Chine, à 1500 mètres d’altitude environ. Cette fois j’ai vu les montagnes, la forme de la ville vue du ciel, répandue entre les plis du relief comme de l’eau dans un sac plastique traînant dans une flaque semi cabossée (le sac plastique est un élément qui s’avère traîner beaucoup, en Chine…). Elle a sept millions d’habitants, à force de s’étendre jusqu’où les pentes l’arrêtent, même si pour les Chinois elle n’est qu’une « petite capitale de province », bien bouseuse qui plus est, puisque le Yunnan est, traditionnellement, une province agricole, pauvre, montagneuse, et pas pratique.

J’y étais arrivée en bus ou en train les fois précédentes, cette fois j’ai eu la chance de découvrir son « aéroport international », relié en direct à Bangkok, à Dakha, à Calcutta, et à Hong Kong (s’il faut considérer ce port comme il semble se considérer lui-même, un port étranger…). J’étais entourée de soixante kilos de bagages environ, quarante que la compagnie avait gentiment laissé passer en soute, et vingt d’un condensé cabine extra lourd, passé l’air de rien, l’air de « ça ne pèse pas lourd, non, non, tout va bien », contenant de quoi survivre musicalement et littérairement, principalement, pour les quelques premiers mois à venir. Equipée de ce pesant à peine plus volumineux que moi finalement, j’avais eu la chance de visiter Shanghai en bus trans-aéroport, de Pudong à Hong Qiao Airport, après une escale à Londres et quatorze heures de vol : cela avait été bref mais intense, juste le temps de transpirer très fort et de découvrir partout des caractères chinois et des gens qui me parlaient dans un brouillard sonore incompréhensible, et de me faire les bras en rêvant de détachement monastique et de baluchons symboliques et minimalistes. Kunming International Airport, donc, paraissait calme et doux, ces paysans de Yunnannais se promenaient nonchalamment, les mains dans les poches, en crachant et en agitant de temps en temps leurs téléphones portables, ou en s’échangeant des cigarettes.

J’ai attendu Sophia une dizaine de minutes, et elle est arrivée, tout sourire, tout empressée de me faire monter dans la voiture, sous ce soleil qu’il fallait fuir à tout prix. Quelqu’un d’autre conduisait, un type que je crois qu’il va me falloir deux mois pour identifier avec certitude, parmi tous les visages que j’ai vus ces premiers jours et que je n’ai pas le temps d’assimiler réellement : c’était, je crois bien, Liu Xiang, le vice-président et le patron de Sophia, responsable des professeurs étrangers mais ne parlant pas un mot d’anglais. Sophia traduisait donc, et j’étais partagée entre soutenir la conversation et me perdre par la fenêtre, dans le paysage, dans la ville, ces images nouvelles et retrouvées, et mes émotions…

Retrouvé, le centre-ville, ces autoponts gigantesques sur lesquels les piétons sont obligés de passer pour traverser, ces carrefours larges et calmes, finalement ; cette odeur, surtout, qui déjà m’avait frappée la première fois que j’étais revenue à Kunming : le charbon, l’huile, l’échappement, que dire ? Les arbres, des palmiers, des lauriers, de petits arbustes à feuilles rondes. Les grands immeubles du centre, les panneaux publicitaires géants, un grand buffle, ou est-ce un taureau, sur l’enseigne d’une marque de cigarette étalée sur dix-huit mètres de long au-dessus d’un gazon, en-dessous d’un skyline ; les maisons restées traditionnelles, occasionnellement, pour un restaurant, un hôtel, et puis les tours, aussi, derrière… De ronds-points en ronds-points, de larges avenues en larges avenues, nous sommes arrivés à un embranchement un peu particulier, un peu plus poussiéreux, un peu plus bordélique, un rien défoncé déjà, puis à une route qui se rapprochait dangereusement de la montagne. A coup sûr une zone où je n’avais jamais mis les pieds, et où je n’aurais sans doute jamais mis les pieds si je n’avais eu la chance de tomber sur cette opportunité enseignante… A mesure que nous avancions, la logique interne d’une petite voix me disait qu’il y avait peu de chance a priori pour que nous allions en direction de la montagne à ce point, pour en revenir plus tard vers l’intérieur. Allions-nous la traverser, cette montagne ? Tout à coup je relisais mentalement mon contrat, et rien n’indiquait la distance à parcourir dans la ville. Une adresse, à peine… Un code postal que j’avais vérifié, qui correspondait bien à Kunming, mais Kunming, qu’est-ce que cela voulait dire ?…

Les avenues dans ce coin, heureusement, étaient larges et propres, étrangement larges et étrangement vides à vrai dire, fonçant vers la montagne comme si elles avaient voulu lui signifier son déménagement prochain, ou sa transpercée. Tout à coup, sur la droite, est apparu un mirage, un dôme blanc, étrangement lumineux sous ce soleil de septembre à peine remis des torrents orageux de la saison des pluies, le Dôme de Florence ou celui du Capitole, posé là, au milieu des champs, des poteaux électriques et des murs de brique orangée. Nous avons bifurqué pour foncer droit sur le Dôme, et mon cœur s’est mis à battre, ça y est, j’allais enseigner dans une réplique d’Oxford, posée dans une zone inconnue du monde, entourée de barrières et de gardes placides en uniformes, sortant tranquillement de leurs cahutes pour ouvrir la barrière quand il le fallait, et sirotant leur bouteille de thé le reste du temps.

Nous avons commencé à arpenter le campus, plein de ralentisseurs, d’étudiants ralentis eux aussi, cachés sous des parapluies contre le soleil, souriant deux par deux, trois par trois, délibérant sans doute sur l’échelle de leurs prochains mouvements, un retour dans tel bâtiment, ou l’achat d’une autre sucette au coca, plaisantant et se poussant parfois d’un air de jouer, comme des gamins. Comme cela allait me faire du bien, d’être entourée de gamins… D’une légèreté, de préoccupations autres que celles de garder ou non son emploi, licencier ou non cinq cent employés, sourire ou non à son directeur, à son client, à son journaliste préféré… Ces jeunes commençaient leur vie d’adultes, et ils étaient plein d’espoirs et de questions en même temps, cela se voyait dans leur démarche même, dans leur enthousiasme à être ici, en autarcie, sur un campus… Du moins est-ce ce que je mettais pèle mêle dans ma tête, à ce moment là, pour combler l’étonnement, et l’abasourdissement analphabète où j’étais.

Ce campus-ci s’est avéré avoir une fin, un autre côté, avec une autre porte, et nous avons, surprise, quitté cet univers pour une toute autre magie. A ce stade là, je ne pouvais plus parler… Nous étions embarqués sur une route telle que je n’aurais même pas pensé l’imaginer, du moins pas dans une ville de sept millions d’habitants par ailleurs hérissée de tours bancaires et d’hôtels, et pas aux alentours d’un campus universitaire… Je me suis demandé soudain si je n’étais pas en train de rêver, et je me suis dit que de toute façon, comme jusqu’auparavant, nous allions bifurquer quelque part, et nous engager à nouveau dans un nouveau contexte. Pas manqué, nous nous sommes engagés, précisément, dans la porte de mon campus à moi, un petit portail caché là lui aussi, discret, au milieu de ce capharnaüm boueux de tricycles, tracteurs, fritures sur le trottoir, étudiants et paysans en chapeaux mêlés tranquillement sur la chaussée, et autour, mais surtout sur la chaussée, qui n’avait plus d’existence propre à vrai dire, qui devenait la liaison continue avec les bâtiments qui l’entouraient, qui la serraient, trop étroite, trop malvenue dans ce lieu où l’on avait, immanquablement, besoin d’espace… Je n’en revenais pas, mais j’étais heureuse : voilà où j’allais vivre, voilà la Chine telle que je voulais la voir, finalement, voilà le lieu qui m’accueillait pour cette année, ou peut-être plus, qui savait…

La montagne était juste là, quasiment derrière les murs du campus. Elle était rouge, cassée, droite, mais reposante, elle nous regardait, et je la regardais avec reconnaissance : il n’y a rien de tel qu’une montagne juste sous l’œil pour se questionner sur le « derrière », sur l’après, sur la continuation de l’espace ou des idées… Sophia m’a montré deux appartements, me proposant de choisir, mais le choix fut vite fait : le premier était au cinquième étage d’un bâtiment un peu reculé, avec une large baie vitrée sur la montagne, et l’autre, un premier étage deux fois plus petit, sur le palier même de l’Administration du Collège… Je me suis demandé après coup ce qui lui avait pris de me donner l’option, si pour elle il y avait quelque chose de valorisant ou de positif, peut-être, à se trouver à la portée du Bureau, ou si elle doutait de ma capacité à monter les escaliers, ce qui à vrai dire aurait pu être une explication plausible, ou encore si les Chinois accordaient, d’une façon générale, une appétence seulement moyenne aux étages élevés sans ascenseurs

En fait, l’explication se manifesta assez vite d’elle-même, quand il s’agit de hisser mes soixante kilos de bagages jusqu’à l’appartement : évidemment, en ce samedi après-midi ensoleillé, nous aurions tous préféré éviter ça.

Une fois dans l’appartement, vive ambiance, nous sommes rapidement rejoints par une armée d’auxiliaires, convoqués par Sophia au vu des nombreux cartons qui encombrent le lieu, et des embûches techniques à terrasser, le gaz et le lave-linge en particulier. Arrivent un grand type hilare, mocassins râpés à bouts carrés, puis un plus petit, mocassins à bouts carrés également, un autre passera avec une ampoule électrique et une échelle de six pieds de long, il porte les mêmes mocassins, et Liu Xiang, le chef taciturne, est au milieu, rougit timidement si on l’observe trop, accepte les cigarettes qu’on lui tend, et regarde le bout de ses mocassins, à bouts carrés bien entendu. Le grand type hilare s’attaque au carton du frigidaire, posé dans un coin, qu’à coup d’acharnement et de grands rires il parvient à démonter, et tous nous admirons l’appareil flambant neuf, grisé, moderne, comprends-je à la mesure de la satisfaction générale, qui va trouver sa place dans un coin du salon − comme ça on est sûr de pouvoir vraiment en profiter, et admirer sa facture tout esthétique.

Le grand type rejoint rapidement son confrère et Sophia, occupés au carton du lave-linge, un petit carton de rien du tout mais dedans, quel trésor… Un lave-linge électronique, attention, qui, m’explique Sophia, sèche même le linge ! (En fait je n’ai pas tardé à comprendre qu’il l’essore, ce qui est déjà fort compétent de sa part, compte tenu de la norme moyenne du lave-linge asiatique, comme j’ai déjà eu l’occasion de m’en apercevoir au cours de quelques voyages. En Asie du Sud-est, nul besoin de faire chauffer l’eau, elle est déjà tempérée par le soleil quand elle sort du tuyau ; en Chine en plein hiver, il peut être utile de mettre, une fois de plus, le bon vieux thermos d’eau chaude à contribution…). Le lave-linge est couché, à coups de grands éclats de rires, raclements de gorge et torsions, sur son flanc tout électronique, et on entreprend de le démonter, et de lui installer un tuyau d’évacuation sur le bon côté. Si tant est qu’il y ait un bon côté, car on n’a pas vraiment réfléchi à l’emplacement où le disposer ensuite. Il trône au milieu du salon, et tout en riant toujours de plus belle, on le pousse vers la salle de bain, où il franchit le dénivelé du carrelage mais ne trouve pas d’espace accueillant, on le remet donc dans le petit couloir où il est censé bloquer l’accès à la salle de bain, juste devant le lavabo, comme ça au cas où l’on avait trop l’intention de se laver, l’affaire est réglée, et on fait les branchements, tuyau posé par terre sur le carrelage, l’eau n’aura qu’à aller dans la bouche d’évacuation sous le meuble… En avant pour un test, remplissage, montée de l’eau sous le regard admiratif de Sophia, et hop, problème, un petit réglage supplémentaire à faire probablement, on arrête tout et pour vider l’engin, rien ne vaut une bonne petite inclinaison, à la gite le tank à eau rend son contenu, sur le carrelage de la salle de bain et du couloir réunis…

Finalement, il est décidé que le lave-linge n’a qu’à rester au salon, à côté du frigidaire, et qu’il suffit de le tirer dans le couloir, jusque devant la porte de la salle de bain, où le tuyau pourra cracher librement tout ce qu’il veut sans risquer d’envahir la bouche grillagée sous le meuble du couloir, qui visiblement n’apprécie pas trop les noyades… Un système pratique, simple, économique et écologique car le nombre de lessives potentielles est ainsi réduit de moitié, voire des deux tiers, et la motivation à utiliser son linge trois jours de suite, renforcée confortablement.

Autre joyau de l’appartement, le micro-ondes, dont les touches ont eu la présence d’esprit de s’orner de dessins pour analphabètes étrangers, un atout sans nom quand on connait la technologie des micro-ondes du 21ème siècle, où il ne suffit pas de dire « temps » et « chaleur », mais où il faut expliquer à l’utilisateur comment distinguer un « vapeur croustillante » d’un « dégel adoucissant », ou encore d’un « bronzage léger », pour des produits tout aussi variés qu’un biberon de lait, une miche de pain ou un pigeon rôti à pattes arrières fleuries (modèle international, semble-t-il, de la pièce carnée « de choix » et de la gastronomie ultime…).

Le type hilare, à qui je montre, curieusement, les grands cartons éventrés gisant sur le sol entre le passage d’entrée et le canapé du salon, trouve une solution efficace, rapide, et hilarante, ce qui ne gâche rien, il ouvre la fenêtre de la baie vitrée, regarde en-dessous, constate qu’il y a déjà quelques déchets massifs et non identifiés, et balance tranquillement les cartons : plof, cinq étages, nous voilà débarrassés d’un problème.

On fume, entre deux opérations, et on téléphone, ça sonne de tous les côtés de musiquettes pop électronisées, auxquelles on répond « wei ! » en hurlant, le sourire aux lèvres toutefois car il ne s’agit pas d’aboyer sur son interlocuteur, comme il peut sembler au premier abord à une oreille française peu accoutumée, mais bien de lui signifier un feed back de la réception cinq sur cinq d’un appel téléphonique, et la création d’un échange satellisé émetteur-récepteur. Sophia me montre la télévision, cinquante-quatre chaînes, toutes en chinois, sauf une, CCTV 9, un condensé des autres en anglais, pour quand j’en aurai marre de faire l’analphabète assumé… Elle installe la machine à eau, une spécificité chinoise que j’ai remarquée partout ensuite, la grosse bonbonne de nos bureaux et couloirs de collectivités, mais distribuant ici, dans les maisons − grâce à la fée Electricité qui l’alimente et à une résistance à peine capable de résister à un orage (constatation quasi immédiate), mais efficace en terme de bouillon d’eau −, de l’eau froide, ou bouillie. J’aurai tout le loisir ainsi de me faire le palais en douceur, à mon rythme et avec toutes les grimaces que je voudrais dans l’intimité discrète de mon home, sweet home, à cette spécialité objectivement incontournable, l’eau minérale bouillie…

Le technicien du gaz arrive − le livreur, en fait, chargé d’une bouteille sur l’épaule, qu’il a auparavant sans doute charriée sur un vélo avec six ou sept autres, c’est la constatation que j’ai faite assez vite en me promenant aux abords du campus, où partout l’on livre et délivre à qui mieux-mieux du gaz naturel, en toute sécurité bien entendu, presque comme chez nous où il faut un camion « ISO 60 000 » pour ne déplacer ne serait-ce qu’une demi-bombonne… Il installe la bouteille, et à quelques bouts près de polystyrène distribués un peu partout, et de chaises poussiéreuses partout éparpillées, je suis prête à m’asseoir enfin sur le canapé, seule pour vingt minutes puisque Sophia m’a donné rendez-vous en bas de l’immeuble pour un dîner d’accueil au restaurant.

Je suis, comme on dit, explosée de fatigue, d’émotion peut-être aussi, et de difficulté à réaliser que, ça y est, je suis sur ce campus en Chine où j’avais rêvé d’atterrir. Là encore, c’est l’odeur qui me frappe, l’odeur de cet appartement, unique, comme jamais je n’en avais sentie. Le sky des fauteuils peut-être, et le bois traité des meubles, et l’air chauffé par le soleil dans cette baie vitrée plein Ouest, en plein mois de septembre. Et l’air du dehors qui s’infiltre, infiniment complexe, varié de molécules que jamais je n’avais imaginées pouvoir cohabiter ensemble et laisser encore les humains s’épanouir alentour, un air presque attachant toutefois, inloupable, copain ou ennemi, il faut choisir, mais comme il faut cohabiter avec lui, autant en faire un copain…

Dans mes vêtements d’avion et de portage de bagages, tant pis, je descends dîner, il est 18 heures à peine, mais les restaurants sont pleins ; Sophia m’emmène dans l’un d’entre eux, en bordure du campus, face à une rue parcourue de rickshaws pétaradants à tissu fleuri, et derrière, un marécage rempli partiellement d’ordures, où pataugent, dans les coins un peu plus secs, des enfants à la recherche − de trésors sans doute… Voilà la misère qui peut côtoyer les hôtels du centre, voilà les zones dont on parle, en Inde, au Caire ou ailleurs, mais que je n’avais pas imaginées en Chine.

Nous dînons de quatre ou cinq plats, sur un plateau tournant et une nappe en film plastique genre « sac à légumes pour la pesée chez Leclerc », le label écolo en moins, et le toucher un peu plus doux, un peu plus mou et fin il faut croire… Du plus grand effet. Simple et efficace, une fois de plus. Les plats sont délicieux, je fais ainsi mon huitième repas de la journée − à changer trois fois d’avion, forcément, on fait la tournée des Grands Ducs… Il y a avec nous une collègue de Sophia, qui parle anglais elle aussi, mais moins bien, mais pourra, me dit Sophia, m’enseigner le chinois le plus pur car elle vient du Nord, elle n’a pas l’accent de Kunming, redoutable apparemment pour qui veut passer pour quelqu’un de sérieux quand il se rend en latitudes supérieures…

Après le dîner, cette collègue m’accompagne pour un petit tour le long de la rue, la soirée est chaude, les étudiants pullulent, les commerçants aussi, éclairant de leurs boutiques ouvertes la chaussée autrement plongée dans l’obscurité. Il faut faire attention où l’on met les pieds, le sol a l’air intéressant… Effectivement, il l’est, comme je l’ai constaté le lendemain, et sans doute ce sol là pourrait être une source intarissable d’intérêt, un tableau brut en soi… Je cherche à acheter des draps, car la literie n’est pas fournie dans l’appartement, mais je ne trouve que des draps étudiants à taille unique, « single size », et à motifs plus qu’enchanteurs (qui n’a pas rêvé un jour de dormir dans les bras de la Belle au Bois Dormant version manga, de Mickey Mouse surfant une vague mauve à étoiles, ou dans une brassée de fleurs sûrement très aphrodisiaques, tant que l’auto-persuasion et l’esprit d’imagination veulent bien s’en mêler ?…). Je me rabats donc sur mon sac de couchage « -12°C », en attendant de trouver mieux.

Ce qui ne tarde pas, grâce à une excursion menée par Sophia, et à laquelle participent toute la bande des professeurs étrangers nouvellement atterris de leurs planètes diverses, ou presque, chez Wal- Mart, le champion de la grande distribution à Kunming, avec Carrefour, son concurrent.

J’avais un souvenir amusé de Wal-Mart il y a trois ans, lors de mon premier passage à Kunming où j’avais dû m’y précipiter par curiosité, et aussi pour m’acheter une bouillotte à imprimé plastifié de faux chats Kitty afin de faire face à la nuit potentiellement glaciale du dortoir de l’auberge de jeunesse, et j’ai retrouvé la même pagaille, sauf que cette fois je savais qu’il ne fallait pas chercher inutilement midi à quatorze heures, le rayon des casseroles à côté de celui des balayettes, ou l’espace dentifrice à côté des bonbons acidulés, non, il suffisait de se laisser aller, de se laisser glisser quelque part, et l’on finirait bien par trouver l’intégralité de sa liste de courses, les espoirs étaient tous permis. J’ai fini par trouver ma paire de draps, une couette et un oreiller, non sans quelques douloureux efforts de compréhension des étiquettes et de déchiffrage des explications patientes de la vendeuse en charge, la malheureuse, du rayon envahi par une équipe d’étrangers en mal de literie, en tout cas c’était parti, j’avais un lit et de quoi faire des batailles d’oreiller toutes plumes de canards laqués sorties, c’était le principal.

Ces quelques considérations matérielles mises à part, je suis à présent bien installée, j’ai pris le bus 113 pour descendre dans le centre-ville, un joyeux trajet blindé d’étudiants en sweat-shirts et cheveux en pétard, je n’ai toujours pas récupéré de carte donc je ne sais pas où je suis, mais je suis bien en Chine, pas de doute là-dessus, et il ne me reste plus qu’à me préparer mentalement à l’idée d’enseigner, car je commence dans deux jours… De bons moments de surprise en perspective, je suppose… Je ne manquerai pas de prendre moi aussi des notes studieuses, pour le blog ou pour le plaisir de relire ça un jour, si le temps m’en est laissé…

Posted by Pauline at 02:09:58 | Permalink | Comments (20)