Saturday, October 28, 2006

Romantisme

J’ai regardé la télévision hier soir et suis tombée sur Jacques et Bernadette opinant activement de la tête, avec force, très certainement, « nin hao » et « renshi nin wo hen gaoxing » (bonjour, enchanté), face à des rangées de Chinois tout aussi poliment animés. Puis, dans une grande salle officielle, Français et Chinois ont parlementé, de quoi je ne saurais dire (j’ai toutefois entendu deux mots de français prononcés par Jacques, une affaire de quotas m’a-t-il semblé : serait-il en train de réparer l’accroc d’il y a deux ans ?), en tout cas ils étaient alignés, les uns d’un côté, les autres en face, et à défaut de comprendre deux mots de plus que « Faguo » (France) et « Che-Ra-Ke », j’ai pris un plaisir analphabète à les observer et à constater combien les premiers étaient agités comparés aux seconds.

Non qu’un conseil politique soit jamais très remuant en termes d’expression corporelle, mais les Français semblaient, en comparaison avec leurs interlocuteurs très droits et souriants d’en face, un tant soit peu plus mobiles et dispersés. Absorbés, semblait-il, autant par la conversation en cours que par, qui sait, la pensée de ce qu’ils auraient à faire juste après, de ce qu’ils pensaient de la couleur du tapis ; ou déjà en train de tirer des conclusions, de penser à faxer à leur secrétaire à Paris je ne sais quelle résolution, de se remémorer leur costume oublié à l’hôtel ou l’anniversaire de leur femme… Les Chinois, en face, étaient peut-être en train de se demander à quoi pouvait ressembler un conseil des Ministres en France, et aussi à quoi pouvait ressembler une cour de récréation au Pays de la Loi (« Fa-guo », c’est le nom de la France). Incroyable ce que ce genre de scènes peut soudain sembler grotesque quand on coupe le son, ou du moins qu’on ne peut l’interpréter autrement qu’en termes musicaux (et de ce côté là, la mélodie grave de la voix des commentateurs télé vient encore subtilement augmenter le comique de l’ensemble…).

Avant-hier, j’ai allumé la télévision et suis tombée sur une série d’autres représentations officielles. La semaine dernière, aussi. Un coup c’est une affaire de fruits taïwanais, un coup c’est une ambassadrice du Japon, en kimono, qui vient parader.

Voici la description d’une heure et demi de télévision il y a quelques jours (description visuelle, une fois encore, en attendant de pouvoir vous expliquer le contenu des messages sonores qui accompagnent…) : d’abord une émission culturelle sur un site plus ou moins mystique, quelque part en Chine, présentée par un homme affable en costume de prêtre (je me suis fait la réflexion que le col Mao était cousin du collet blanc ecclésiastique), l’air très inspiré. Puis une page de publicité, à peu près quatre spots pour vanter différentes villes de Chine, à coups d’images dynamiques de ponts autoroutiers flambant neufs, de costumes folkloriques, de gratte-ciels tout propres en contre-plongée et de jeunes gens souriants, puis un spot incontournable pour les produits laitiers, concluant « pour des Chinois forts ! » (évidemment si je faisais partie d’un lobby laitier je m’attaquerais à la Chine, et je parlerais de « force » avec tout autant de conviction : il y a là un marché juteux, laiteux c’est le cas de le dire… Cela dit tout Chinois traditionnel qui se respecte vous dira que c’est mauvais pour la santé et réservé aux nourrissons…), puis un ou deux spots supplémentaires, pour une voiture aérodynamique glissant au son d’une musique entrainante le long des endroits célèbres du monde au coucher de soleil, et enfin pour un plancher en bois naturel, lisse et pur, très surprenant quand on sait que le sol est considéré en Chine comme l’ultime zone dont on prend éventuellement soin : on jette, on crache, on urine par terre, puis on passe un grand coup de balai et on recommence…

Après ça, le journal télévisé : série édifiante de rencontres officielles, descentes d’avion sur tapis rouges, poignées de mains, salles de réception aux rideaux épais et peintures traditionnelles, micros et tribunes… Je crois que les images de terrain se comptent sur les doigts d’une demi-main. Le pouvoir se montre, en tout cas, en personne, pas de doute là-dessus. Suite à ça, générique de ce qui s’annonce comme un film d’action flambant et sanguinolent, chars d’assaut, explosions, uniformes verts courant et sautant partout, musique tout aussi explosive : du terrain, en voici ! Mais ce qui suit s’avère être une série TV tout à fait calme et posée, et tout à fait officielle également : ouverture sur une énième salle de réunion, bordée de militaires en pleine discussion ; conflit, l’un d’entre eux quitte la salle ; puis pendant quarante-cinq minutes il s’explique aux uns et aux autres, qui eux-mêmes s’expliquent entre eux, prenant les femmes officiers comme confidentes si possible, pour une touche d’intrigue de cœur, au cours de promenades ou de dîners confidentiels sur ce qui ressemble étrangement à un campus pour adultes… La version martiale d’Hélène et les garçons ? Tout à fait possible, quand on connaît le succès qu’Hélène rencontre ici. Outre Zidane et le romantisme, voici que j’ai trouvé un troisième ambassadeur de la culture française, notre chère Hélène, via ses talents musicaux, forts prisés dans les karaokés et connus de tous apparemment. On me demande à tout va de traduire ses mots doux, « Hélène, je m’appelle Hélène, je suis une fille comme les autres… ». Evidemment je ne peux m’empêcher de rire, ce qui sans doute sera interprété de multiples façons…

A propos de karaoké, voici que j’ai pu vivre ma première expérience de « KTV », l’appellation locale pour ce loisir originellement nippon. J’avais eu la chance d’essayer ça au Japon, dans un « snacku », sorte de bar miniature, rempli par un groupe et un seul, où l’on achève de se noyer au saké et au whisky tout en chantant à tour de rôle, les yeux rivés sur les clips sentimentaux de l’écran. Nulle comparaison ne devrait jamais être faite entre la Chine et le Japon, c’est la règle, mais de mes yeux d’Occidentale lointaine je ne peux m’empêcher d’évoquer ce souvenir. Quoi qu’il en soit, j’ai passé une soirée mémorable, dans l’un de ces palaces nocturnes qui clignotent un peu partout dans la ville, où vont les Chinois après le dîner pour chanter et continuer à boire.

Soirée d’autant plus mémorable, qu’imprévue et polymorphe… Un ami chinois me propose, un banal mercredi soir, de sortir dîner. Je pense à une petite partie de nouilles vite avalées aux abords du campus, mais nous voici embarqués dans un taxi, pour un quartier de Kunming que je ne connais pas, au son délicat d’une conversation construite − comme la musique préhistorique l’était peut-être après tout…−, autour de deux ou trois accords de vocabulaire, pour ma part, en chinois, à peine un et demi pour la sienne, en anglais. Périlleux exercice, où le ahanement nasillard pseudo sinisant, accompagné de force hochements de tête et de jeux de mains tout latins, s’avèrent d’une grande utilité pour meubler le vide. Quoi qu’il en soit, nous arrivons à un restaurant un peu plus élaboré qu’un stand de nouilles, même si la distinction reste tangiblement délicate pour qui n’est pas encore aguerri aux subtilités du décor chinois, où nous rejoignent d’autres de ses compagnons, qui pour certains parviennent à injecter quelques accords anglophones supplémentaires. Il faut croire que la soirée bat son plein et qu’ils se sont donné carte blanche pour ne pas en rester là, car sitôt les dernières lampées d’un dessert de riz macéré à la liqueur avalées (apporté par une petite vendeuse ambulante dans un panier par ailleurs empli de paquets de cigarettes), nous voilà en route pour le « KTV Palace », à quelques blocs de là. Evidemment je ne résiste pas à l’envie d’aller explorer les entrailles d’un tel lieu…

L’entrée pourrait ressembler à celle de n’importe lequel de nos casinos ou de nos night-clubs, à l’exception que, dès les escaliers, un haut-parleur assomme quiconque aurait eu la velléité de parler ; en même temps, une double rangée d’hôtesses en robes rouges traditionnelles lancent des salutations distinguées, tachant de couvrir le haut-parleur de leurs voix, mais c’est difficile. Personne ne réclame d’argent, cela se traite à la fin, une fois que le client a bien bu, mais surtout il me semble que les Chinois aiment prendre du plaisir sans compter, et n’anticipent pas, comme nous le faisons, la quantité qu’ils consommeront. D’autres hôtesses, en minijupes fendues et décolletés cette fois-ci, nous conduisent le long d’un couloir, et ce que j’adore c’est que celui-ci a beau être en marbre avec des lumières partout et un plafond en lamé brillant, on y trouve l’éternel balayeur occupé à trainer péniblement un espèce de plumeau de serpillière irrémédiablement gris (cela dit je n’ai plus rien à dire, j’ai le même à la maison…) dans les pieds des clients ; le contraste ne choque personne, ce qui rajoute encore à ma délectation et à mon amusement, c’est vraiment quelque chose qui me touche en Chine, cette volonté d’en mettre plein la vue et de plaquer certains codes dits du « haut-de-gamme », tout en ne pouvant gommer, sous le vernis écaillé et les paillettes qui n’arrivent pas à la contenir, la vie quotidienne et multiséculaire… Au bout du couloir, enfin, le saint des saints, une petite salle où nous allons pouvoir épanouir nos voix sans risquer de perdre la face devant des inconnus (c’est là où le karaoké diffère de la pizzeria française où tout le monde se met à chanter en public entre les tables à la fin du repas…), le son est monté à bloc, dans trois mètres carrés il y a de quoi faire résonner l’esplanade de la tour Eiffel (autre référence française privilégiée, mais je n’ai pas encore réussi à saisir la prononciation exacte du mot tel qu’il est remâché ici).

Evidemment en tant qu’étrangère j’ai un droit particulier au micro, on me somme de monter en scène, c’est-à-dire dans l’espace de quarante centimètres qui sépare la table basse, l’écran et le haut-parleur, où certains osent parfois danser, mais point trop n’en faut, on n’est pas là pour ça… On est là pour boire, pour pousser la chansonnette de façon somme toute sobre et assez individuelle, et pour observer, surtout, le spécimen étranger qui, contrairement à certains de ses homologues féminins autochtones, l’apprendrai-je assez vite après coup, semble enclin à s’amuser librement, sans même l’intervention excessive du riz fermenté en fût de chêne, ni de la bière multi-bulles, monocolore et mini-gustative…

Je me réjouis de cette occasion de me libérer, enfin, d’un surcroit de tension linguistique et d’efforts maxillaires internationaux, et me retrouve, à mesure que la soirée avance, à chanter, en toute relaxation pour le coup, tout le répertoire anglophone de l’ordinateur, y compris tout un tas de groupes chinois chantant dans la langue de Shakespeare (qui se repèrent facilement aux sous-titres plus ou moins orthographiés… et dont bien sûr je n’ai aucune connaissance), pour finir même par chanter en chinois (disons, faire des vocalises et parsemer de-ci de-là un ou deux caractères identifiés, O joie, sur l’écran…).

Régulièrement, des hôtes viennent rapporter un carton de bière, que l’on boit dans des petits verres, uniquement en groupe et au son de « ganbei », qui veut dire « tchin tchin » mais il faut vider son verre (personnellement, je manque sérieusement d’entrainement ; surtout que je n’ai pas bu, à l’exception de cette soirée, une goutte d’alcool depuis deux mois, ayant réussi jusque là à porter les incontournables toasts avec d’autres breuvages…). Ils apportent aussi des graines et des fruits. Et puis les hôtesses viennent à leur tour, équipées d’autres bouteilles et de paquets de cigarettes, les yeux pleins de paillettes, et elles veulent porter des toasts, remplissent les verres, allument les cigarettes, s’asseyent auprès de ces messieurs et jouent à des jeux de mains censés faire boire le perdant. La première, m’explique l’un d’eux qui l’enlace par la taille à l’occasion, est le « manager » du lieu, très sympathique, très « romantique ». La deuxième, une demi-heure plus tard, est elle aussi « manager »… Elle a un art très particulier de danser avec la fente de sa jupe, très « romantique » également. Je trouve enfin l’explication à ce concept de romantisme, celui-là même, peut-être, que l’on vante tant à propos des Français : l’un des hommes de la fête – célibataire, mais les autres sont tous mariés – m’explique que les hommes chinois sont romantiques, mais que le problème est que les femmes chinoises ne le sont pas. Du moins, elles le sont pendant leurs études, avant le mariage, mais sitôt mariées elles abandonnent cet état pour rentrer, j’en conclus, dans l’état rébarbatif de commères, car ce que cet homme semble qualifier de romantisme, c’est la capacité à s’amuser, la légèreté, le flirt, l’autodérision, dont les hommes en manque viennent se rassasier dans les karaokés. Les épouses des hommes présents ne viendraient pas chanter ici, et si elles étaient venues, me dit-il enfin, ils ne se seraient pas autant amusés.

Voici mes observations du moment, je ne tirerais pas de conclusion hâtive pour le moment, à part celle que les Chinois aiment chanter, et que ça aussi, ça me plait bien.

Le lendemain, le clairon de 6 heures du matin a été un peu moins bien accueilli que de coutume, et j’ai enchaîné sur six heures de « test » de mes élèves, c’était le « mid-term exam », je dois les interviewer un par un pendant cinq minutes en privé, et je continue la semaine prochaine car je n’ai pas réussi à tout faire dans la journée… A la fin de la session, après avoir posé quatre-vingt fois les mêmes questions (du type : « What did you do last week end ? », « What will you do next week end ? », « Tell me about your family » ou « Can you introduce yourself ? » – mais le problème est qu’ils ne comprennent même pas le mot « introduce », qui était pourtant le titre de la leçon, sans parler du mot « week end »…) et reçu plus d’une fois sur deux des regards désemparés ou des réponses tordues, j’ai donné aux derniers élèves présents une harangue en chinois – incroyable ce que la fatigue et l’agacement peuvent produire comme miracles, peut-être même que l’Esprit saint, qui fait parler mille langues dans la Bible, n’était rien de plus qu’une bonne vieille colère –, en tout cas pour vous donner une indication de mon niveau actuel en chinois : il est meilleur que celui de mes élèves en anglais.

Je poursuis donc le travail, il y a espoir, et il y a beaucoup de plaisir car c’est fou ce qu’apprendre une langue peut être intéressant. Je suis toujours frappée par la façon dont les hommes, où qu’ils soient sur la planète peut-être, peuvent ressentir le besoin d’exprimer les mêmes idées : les notions de temps, d’espace, de réciprocité, les modulations telles que « déjà », « sûrement », « dernier » ou « prochain »… Finalement nous avons conçu différents langages, mais ce qu’il nous semble important d’exprimer reste assez similaire… La Tour de Babel eut elle été encore plus haute et ambitieuse, peut-être aurions nous eu droit en retour à un challenge encore supérieur, la diversification et l’étrangeté absolue des structures mentales ?…

Cela dit l’histoire n’est pas finie, et cela pourrait bien nous arriver un jour, qui sait ?

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Friday, October 20, 2006

Huitieme lune

Les choses changent vite en Chine, c’est non seulement une légende, mais une réalité, et le temps de délaisser ce blog quelques semaines, voici que Coca Cola & Co a annexé la terrasse de la cantine : quatre tables et parasols aux couleurs de la boisson aux extraits végétaux – le rouge de la chance, dirait-on par ici…

Les échafaudages de bambou sur la maison d’en face sont tombés, elle est peut-être déjà en fonction. Il faut dire qu’on y travaillait sept jours sur sept, ici le dimanche a certes un statut particulier (il s’appelle « Xingqi tian », ou « Jour de la semaine », le seul d’entre les sept à n’avoir pas de numéro, mais un nom propre), mais dans certaines limites. Je crois que voici encore une chose qui me plaît ici, ce fonctionnement continu des choses, des gens, et du bruit… J’ai beau être « en banlieue », la vie est dense et bourdonnante comme partout ailleurs ; la vue sur les montagnes en prime, ce qui continue de me réjouir tous les jours…

De mon côté, je change aussi, à vitesse presque chinoise. Voici que je me suis mise au parapluie pare-soleil, une coutume ma foi très pratique, et parée de vertus, la coloration du paysage en ombrelles aux tons pastels, par exemple, à défaut de la peau, qui doit, pour les Chinois, rester aussi blanche que possible. Pourquoi les Occidentaux sont-ils si prisés ? Non pas pour leur long nez, mais pour leur haute taille et leur peau blanche…

J’ai donc investi dans un parapluie local, fatiguée un beau jour de ruisseler sous les douches de la saison des pluies, que même le Gore Tex a du mal à contrecarrer, et en fais à présent usage sous les rayons brûlants de ce soleil d’altitude qui donne aux Yunnannais leur teint un tant soit peu éloigné des figures de lune des mannequins pékinois dans les pubs à la télé… Comme il est d’usage, ledit parapluie, par ailleurs mauve et métallisé, est orné d’une contrefaçon de « Hello Kitty » : « Lovely Baby », ou quelque chose comme ça. Ici, la broderie, le motif et l’imprimé sont rois, Snoopy, Cinderella, les petits chats et les petits cochons en particulier. Parmi les éléments introuvables (ou quasi introuvables), le pyjama uni non brodé, le coton à démaquiller (néanmoins j’ai pu dégoter une boite de marque « Princess Cinderella », garnie de précieux petits carrés blancs et, miracle, unis), le soutien-gorge non-rembourré (il parait en revanche que la culotte rembourrée, pour un postérieur tendance Vivienne Westwood, est un élément tout à fait envisageable). Il y en a sans doute d’autres, mais j’avoue que je me trouve par ailleurs entièrement satisfaite ici et ne pousse pas la recherche d’articles manufacturés trop loin, étant, contrairement aux Chinois modernes, et au grand étonnement de mes étudiants, peu versée dans le shopping dominical.

Je n’ai pas encore les yeux bridés, ai toujours mes cheveux (ai poussé l’individualisme jusqu’à tenter une coupe « maison », sans dégâts majeurs ; en attendant d’aller tenter l’un des innombrables coiffeurs qui bordent le campus – le changement de coupe semble être, avec le basketball, le sport favori des étudiants), pas encore de vélo mais y songe car la balade au vent et l’exercice me manquent un peu, et je mesure la distance parcourue en termes d’acclimatation, par rapport à il y a trois ans, à ma capacité nouvelle à pouvoir fréquenter n’importe quel type de toilettes, collectifs et en panne d’hydratation (pour rester neutre et léger), sans réfléchir ni m’armer de toute une stratégie de mouchoirs sur le nez, regards au plafond et efforts de motivation et de concentration dignes d’une séance de méditation.

Plus généralement, si d’acclimatation il faut parler, je dirais que je me sens bien dans ce type de climat humain : les décisions de dernière minute, l’activité continue mais sans à coups, et surtout l’humilité, je crois, des Chinois, qui n’ont pas l’air de se prendre au sérieux, et s’effaceront toujours au profit de l’harmonie du groupe. Le climat du campus, en outre, est particulièrement stimulant, je me sens portée à étudier moi aussi un maximum de choses (et notamment un maximum de caractères chinois…), et tout bruyant qu’il soit, il dégage une force tranquille : sept-mille étudiants remuants mais là encore, sans à coups… Je réalise que si je me suis si souvent entendu dire en France combien je pouvais être soi-disant « si calme », ici en revanche il ne viendra à l’idée de personne de me faire ce genre de remarque. Comme c’était bizarre, comme c’était étrange à Paris, comme cela semble naturel ici : il semble que de ce côté là, je me fonde à peu près dans le paysage…

Tout à fait prête à contribuer à l’harmonie collective, car les bénéfices, il va sans dire, en sont grands, je ne sacrifie pas pour autant mes tendances individualistes occidentales, profite de mon statut particulier d’étrangère pour donner mon avis (notamment lorsque mon emploi du temps est changé quatre fois en deux semaines, et que je rentre parfois dans ma salle de classe pour découvrir trente nouvelles têtes, qui m’affirment en cœur que si, si, ils sont bien mes élèves…), et pour m’adonner à une coutume peu pratiquée ici, le voyage en solitaire, un régal pour moi et dont je guette la moindre occasion…

J’ai ainsi pu retourner à Dali, la ville où j’avais passé trois semaines en 2004, et rendre visite au monastère ou j’étais restée une semaine pour étudier le Kung-fu. Quel plaisir de retourner dans un endroit connu, quel mélange, aussi, de découverte et d’énergie passée à analyser les différences… La découverte a cependant repris le dessus, renouvelée car tout un tas de choses qui m’avaient parues si locales alors, sont rentrées dans le paysage plus généralement chinois de ce que j’ai pu constater dans ma vie quotidienne, ici à Kunming. Mon point de repère ne fut plus, lors de cette nouvelle visite, le mélange hétéroclite de six mois de voyage, mais ma maison ici − ou il fut par ailleurs bien étrange de rentrer après une semaine de dortoir et de « backpacking »…

Dali est un lieu prisé, l’un de ces paradis qu’ont élus les Occidentaux sur les routes de leurs voyages, mais aussi les artistes branchés de Pékin en quête d’inspiration, et pour finir le tourisme de masse chinois, qui vient lui aussi y prendre l’air montagnard, se régaler de folklore bai (la minorité ethnique locale), mais surtout voir les Occidentaux, car il y a là une occasion unique de les observer en grand nombre, en costume traditionnel (i.e. énormes sacs à dos, barbes et chevelures plus ou moins entretenues, attributs folkloriques glanés au fil de divers pays étranges et lointains), livrés à leurs activités habituelles, notamment l’art de la terrasse de café (et parfois aussi, autre bizarrerie majeure pour les Chinois, à des pratiques inutilement épuisantes telles que le Mountain bike ou la randonnée pédestre…), et à leurs collations quotidiennes (pancakes, pizzas, steaks, bière et chocolate brownie), des mets 100% exotiques que les Chinois osent parfois affronter, car cela fait aussi partie du voyage à Dali…

C’était la Fête de la Lune, cette semaine là, juste à la suite de la Fête Nationale (anniversaire de la création de la République populaire, en 1949) : autrement nommée fête de la Mi-Automne, cette fête est, avec le Nouvel An, l’autre grand rassemblement familial chinois. La lune, avec ses changements cycliques constants, symbolise la vie, elle aussi douée d’un incessant balancement. Sa rondeur invite au rassemblement, et ceux qui ne peuvent rejoindre leurs proches peuvent la regarder ce soir là, le quinzième jour de la huitième lune du calendrier, et penser à eux. A la fête se sont aussi associées différentes légendes, et les fêtes traditionnelles de la moisson et de l’abondance. Les trois semaines qui précèdent, et pendant la dite fête, tout n’est que « mooncakes », des gâteaux ronds fourrés à toutes sortes de graines, de fruits ou de viandes, dont on fait partout la publicité, à la télévision, dans les magasins, sur les écrans plasma des bus même (eh oui, certains bus en sont équipés…).

Les moines m’ont invitée à me joindre à eux pour la soirée de sortie de la pleine Lune ; je suis montée à pieds, et non plus en taxi exorbitant comme il y a trois ans, lorsque, totalement analphabète et éthérée dans mon rôle de touriste, je n’avais qu’à me fier aveuglément aux indications passablement business oriented des locaux, et suis arrivée cette fois par le chemin qui gravit la montagne, dans la forêt, où l’on croise des chevaux tirés par des cueilleurs, des bâtisseurs, des arpenteurs de monts, tous toujours ravissamment ébahis de découvrir, au détour d’un lacet, une étrangère en Gore Tex. Le Gore Tex il fallait, car la lune avait choisi, pour sa sortie théâtrale annuelle, un jour de pluie majeure et exemplaire, autrement dit un rideau de scène parfaitement aquatique, purificateur sans doute, et créateur d’effets floutés aussi délicieux que les mooncakes empâtés du dîner…

Celui-ci est un moment de joie : les retrouvailles avec ces souvenirs du Kung-fu, de ce mois de janvier glacial où j’avais pu passer, à l’époque, une semaine au rythme du gong et des entraînements, logée dans une cellule sur la cour où bruissait la fontaine, éclairée de bougies dégoulinantes et de ma lampe de poche, le matin, lorsqu’il fallait descendre en courant dans le noir jusqu’au torrent voisin pour récupérer une pierre et la rapporter, le cœur joyeux et presque réveillé, sur sa tête, bras levés histoire de se faire les épaules… Cette semaine où j’avais découvert, ébahie, le Kung-fu, la rigueur des Chinois dans l’entraînement, ma capacité à enchaîner, moi aussi, les séries martiales, à me tordre les membres dans toutes les positions au son rythmé des « yi, er, san, si… », jusqu’à cinquante pour chaque étirement − un à cinquante, mes cinquante premiers mots de chinois, gravés irrémédiablement dans ma mémoire après ça ; l’incroyable vie monastique, l’accueil fait par ces moines à des enfants orphelins, à qui l’on offre là une chance de se former à quelque chose d’utile, et de trouver une force pour leur vie déjà déracinée ; les longues séances de thé avec le « Chefo », le Maître, imperturbable méditatif qui fait régner la discipline, la rigueur et le goût du thé bien préparé sur l’endroit ; cet homme au chapeau étrange, autre hôte des lieux, perdu dans ses sourires benêts, qui préparait, à longueur de journée, de l’eau chaude et des thermos fleuris cabossés ; cette eau glacée qui coulait, par ailleurs, de la montagne, et qu’il fallait endurer au moment critique de se laver les dents, la seule partie de mon corps que j’osais encore approcher de la toilette, autrement gardée prudemment ensevelie sous un empilement de couches de polaires et de crasse bienveillantes ; le son du gong dans le noir, à 5h30, et mes tentatives pour aider les deux femmes, à la cuisine, à effiler des pommes de terre avec une machette géante…

Le repas de la fête, en l’honneur de la Lune, est fabuleux, il réveille ces saveurs et ces gestes que j’avais tant appréciés en vivant là quelques jours… Mes mains engourdies par le froid, qui n’arrivaient plus à manier les baguettes, et les rations que les uns et les autres me poussaient dans le bol, voyant mon handicap… Les regards, l’attention, la vivacité des enfants, et puis leur retenue, leur respect de tout et de tous. Un grain de riz par terre, et il faut le ramasser : on ne jette pas le riz… Tout est fait à base de plantes, de racines, de mousses étranges glanées dans la forêt parfois et portées là par les villageois, qui soutiennent le monastère et participent à sa vie, construisant, réparant, nourrissant, et venant s’y nourrir. On célèbre la fin du repas par un « Amida Fo », qu’il m’avait fallu quelques mois pour identifier, a posteriori, comme n’étant pas la chanson du « Only tofu », comme je l’avais d’abord imaginé, mais bien l’invocation d’Amitaba, le Bouddha originel… Il faut dire que le tofu est l’autre compagnon du riz, dans le bol, aux côtés des légumes, et qu’on en fait une consommation gastronomique qui achève de me convertir à son charme certain… Chacun se lève à son tour, et va rincer son bol d’un coup d’eau froide, avant de le remporter dans sa chambre, en attendant une prochaine partie de baguettes.

Ce soir là, nous poursuivons la soirée dans l’un des halls de prière du temple, à défaut de pouvoir observer la lune, qui a choisi non pas seulement de baver, mais de se perdre dans un opéra cataractique de ruissellements célestes, des trombes d’eau dont le bruit achève de nous resserrer, au chaud contre les bougies et les bassines de braise posées dans les coins, autour d’une longue table basse croulant sous les offrandes de gâteaux, de fruits, de noix et de jus d’orange industriel, une rareté que les enfants savent apprécier avec enthousiasme. Ils s’enfilent à peu près autant de mooncakes que leur estomac pourrait s’arrondir, plein comme la lune lui aussi, le temps d’une année d’attente par la suite. Je n’ai pas encore les mots pour leur expliquer que chez nous, c’est en croissant que l’on aime la lune, plutôt demi-lune en somme, mais tout aussi nourrissante et étouffe-chrétien − toute christique que soit la terre où l’on en conçoit la forme beurrée… Je n’ai pas beaucoup de mots à mon actif, mais la soirée est magique, je me sens en conversation avec tous, nous communiquons à travers les noix, les rires, les échanges de lueurs dans les flammes de bougies et dans les yeux imbibés de joie, d’amusement, et de fatigue aussi.

Après ça je passe la nuit au monastère, on me prête une cellule où, comme au bon vieux temps, je retrouve des couettes empilées, soigneusement pliées en trois puis encore en trois, à la manière chinoise, à défaut d’être jamais lavées, sur un lit de planche de bois ; et des coussins en synthétique et dentelles brodées, l’autre élément incontournable d’une literie chinoise, même monastique, proprement inlavable semble-t-il, ce qui la pare d’une caractéristique odorante à laquelle je suis, une fois de plus, extrêmement sensible, et redevable d’émotions particulières (toute plaisanterie, ou presque, mise à part…).

Suite à cette dernière nuit incroyable, j’ai dû me lever à l’aube et redescendre, encore abrutie par ce coup de lune, la pente de la montagne, afin d’être à l’heure pour mon bus, direction Kunming car les vacances avaient atteint leur fin et il fallait reprendre, ces retrouvailles avec Dali passées, le rythme de l’éducation post-adolescente anglophile…

A présent les mooncakes sont rentrés sous terre, on n’en entend plus parler, et la saison des pluies, habituellement cantonnée aux mois d’août et septembre – mais le réchauffement planétaire, contrairement à certains nuages atomiques aux facultés miraculeuses d’auto-restriction, a franchi les frontières et vient tout bouleverser… –, commence à se retirer et à nous laisser d’incroyables couchers de soleil et un ciel plein d’étoiles. Mon objectif d’ici la fin de l’année universitaire est de passer une nuit à la belle étoile sur le terrain de football, en bas (et de dégager rapidement avant 6h15 le matin, pour ne pas risquer de rajouter de couche supplémentaire à notre vernis indélébile de bizarrerie occidentale). Et avec un peu d’espoir (et encore beaucoup de travail !), de rêver en chinois…

Pour commencer, il devrait prochainement y avoir sur le site de l’école la photo du terrain de football en question, agrémenté des onze joueurs de l’équipe étrangère. Et peut-être même des photos de nous en pleine action, face au tableau noir et noyés sous la craie, avec présentations individuelles, s’il vous plait ! Je vous laisse découvrir (et guette ça moi-même avec impatience, n’ayant aucune idée de ce qui va bien pouvoir être écrit…)…

Pour finir sur une note footballistique encore, j’ai fait étudier l’autre jour à l’une de mes classes un texte sur Zidane, et ai dû m’inventer pour l’occasion un costume de « uncommited fan » (le terme employé par le journaliste dans l’article), « desperate » because Zidane, on a beau ne rien comprendre au foot et encore moins au plaisir de suivre une balle blanche sur un carré vert, c’est quand même quelqu’un, m…, indeed !

Qu’est ce qu’il ne faut pas faire pour transmettre le feu de l’apprentissage à des teenagers finalement anglo-footballophiles, mais pas toujours extrême-anglophones… C’est à croire que je suis, moi aussi, gagnée par la folie montante du feu olympique, ou que les mirages baveux de la lune arrondie ont laissé une trace d’orbite quadrillée dans mon œil écarquillé, mais pas encore, je l’espère cela dit, totalement hypnotisé…

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