Dragon à neuf ailerons
Je viens d’acheter une septième rallonge électrique (dixième si j’inclus les trois qui ont déjà rendu l’âme), de l’autre côté de la rue qui se traverse, ai-je dû à nouveau bel et bien constater, non pas d’un coup d’œil, mais d’un long regard plan, médian, traversant justement… Ce afin de s’ajuster convenablement aux trajectoires des projectiles qui se dessinent partout autour sur la chaussée, et dont on ne constitue, au bas mot, qu’un de plus.
Pas de coups d’œil, pas de coups, en Chine. Sauf de pinceaux, peut-être ; à moins que ce ne soient des promenades, ou des détours d’encre sur un blanc de papier… Pas de coups de chance : la chance ne frappe pas, mais s’infuse, comme le thé, dans les souhaits, les vœux, les papiers rouges et les formules ; et puis elle tourne…
L’amour lui-même tourne, il ne se distribue pas en salves, en coups de foudre, mais en mouvements, en ajustements : cœurs raisonnables, raisonnements cordiaux, tours de passe-passe et passages à l’acte… Mon amie Yu Hua Ping vient d’obtenir l’accord de ses parents, après trois ans de négociation et une quasi-renonciation de sa part, pour son mariage avec son copain, rencontré sur Internet, extrêmement sympathique, honnête et intelligent, mais qui avait le malheur d’être divorcé… Du coup ils rattrapent d’arrache-pied le temps perdu, elle est déjà enceinte et ils ont fini de trouver, repeindre et installer leur nouvel appartement !
Le sang jamais ne se fige lui non plus en coups, peut-être qu’il tourne juste… Jamais mauvais, mauvais sang, juste différent.
Tout me semble tourner, en Chine, évoluer au fil de la promenade du temps, mais jamais rugir ni bondir. Comme les dragons en circonvolutions…
Je ne me suis donc ainsi pas coupée de la France, le 25 novembre, j’ai juste tourné de quelques kilomètres, le long de ce globe qui lui aussi passe son temps à faire sa révolution, à enfourner des fuseaux horaires et des lunes.
Le temps étant une notion toute relative, j’ai mis douze jours pour rejoindre Kunming. Sans pour autant faire cette route de la Soie qui reste pour l’instant enroulée quelque part dans mes rêves, mais que j’espère un jour dérouler, de Kunming à Paris, qui sait…
C’était la route des Orchidées, cette fois : Thaï Airways en distribue des brassées à la sortie de ses vols, c’est bien connu, eh bien cette fois ils ont même oublié… Heureusement que les braves fleurs, comme les touristes, ont le pistil résistant, et peuvent survivre à l’air des cabines d’aviation pour une durée indéterminée, en toute patience.
Je n’ai pas passé douze jours dans une cabine d’aviation, c’eût été une expérience intéressante je n’en doute pas, mais seulement quelques heures supplémentaires, après les onze heures ponctuelles du vol. Celui-ci avait été gentiment distrait par la lecture pointilleuse de « Elle » (onze heures de lecture, ça peut relever du pointillisme), qui me permettait, il était temps, de raccrocher les derniers wagons avec la France et l’esprit français : les tendances vestimentaires dites hivernales, que j’appellerais ici printanières car manquant cruellement de cols triples, et roulés, de polaires et de tricots jacquard ; les derniers potins à recycler, sans aucun problème, dans mes conversations chinoises ; un débat en hausse, semble-t-il, sur la couleur de peau qu’il faut, tout à coup, relever en tout ébahissement (ici au moins on ne s’embarrasse pas de chichis : je suis toujours un « laowai[1] », rien de nouveau sous le soleil de ce côté-ci), car les Américains l’ont fait et la face du monde s’en est trouvée changée ; quelques recettes faciles à faire, à base de produits introuvables issus de l’agriculture introuvable (j’ai dit, biologique) ; et un article de compassion pour Françoise Hardy, à qui Jacques, l’ami des « Chinois, et moi, et moi, et moi », aurait fait subir de nombreux outrages à la tromperie maîtrisée, avec des Chinoises peut-être même. Au tour de Françoise, donc, de dire « et moi, et moi, et moi », mais « Elle » malheureusement ne dit pas « et vous, et vous, et vous, amusez-vous aussi vous, vous, vous ! », juste « et vous, et vous, et vous, prenez garde à ces méchants, loups, loups, loups… » Grosse déception pour « Elle », en cette fin de vol, il était temps d’atterrir.
Atterrissage moderne et contrôlé, donc, ils ont une petite caméra planquée dans les roues, on dirait maintenant, ce gadget-là m’avait échappé jusque là ; on peut voir la piste à l’atterrissage, et nous avons vu deux bonshommes juchés sur un 4×4 en train d’agiter des ronds rouges, c’était très joli et nous applaudissions déjà tous dans nos cœurs (puisqu’il n’est plus d’usage, visiblement, d’applaudir pour de bon, sous peine de passer pour un plouc heureux, voire pour un imbécile), quand on nous a annoncé que nous n’étions pas à l’aéroport international, le nouveau joyau de la Thaïlande, plus beau qu’un temple et qu’un palais de gemme réunis pour ce qui est de son quartier duty free, mais à Duom Muoi, ou quelque chose comme ça, le vieux nom en forme de pudding effondré du vieil aéroport aux airs de miettes de pudding abandonné… A nos côtés, trente Boeings gentiment alignés, on pouvait presque se faire coucou par la fenêtre, c’était cordial. Pas de comités d’accueil cependant, de passerelles, d’escaliers roulants, de petits bonshommes à rayures phosphorescentes partout, à vrai dire il n’y avait pas un chat dans cet aéroport, et les lumières étaient éteintes, il était tôt, d’accord, mais quand même…
Six heures du matin, grande forme, le « Elle » est terminé et justement ce serait bien l’heure de dormir un petit coup, et ça tombe bien, parce qu’on nous explique que, « petit problème », nous allons voir si nous pouvons débarquer ici, mais pas sûr, et puis si jamais possible, de toute façon nous allons procéder comme des gens civilisés, en prenant notre rang parmi les trente camarades Boeings, donc ça va prendre, aller, vingt minutes…
Pour être sûr que les Français aient bien compris, et se donner plus de chance de contenir leur tendance naturellement galopante à la rébellion (l’autre moitié des passagers est thaï, aucun problème de ce côté-là, on n’entend même pas le volume de leur sourire…), on a prié l’ambassadeur du Népal, qui se trouve partager lui aussi la cabine (mais derrière le rideau business), de bien vouloir expliquer à ses chers compatriotes ce qu’il en est, de façon diplomatique si possible, et efficace. L’ambassadeur est ravi, c’est d’ailleurs peut-être le premier à qui il fallait donner une sucette afin d’éviter la rébellion galopante, le personnel de bord l’a bien senti… Il est occupé, nous donne des nouvelles au micro toutes les vingt minutes (c’était peut-être ça, l’histoire des « vingt minutes » ?…), et le reste du temps galope avec son portable entre les rangs de sièges de la cabine business ; pas de rébellion en vue donc, juste une passagère française qui se met à hurler, à un moment donné, qu’elle a mal au dos et qu’elle va sortir, et que c’est inadmissible, on la laisse hurler tranquillement, et à part ça tout le monde gère à peu près bien sa claustrophobie, les Français en cancanant et en essayant de se faire traduire l’anglais par les Thaïs avant même que la version française n’ait été énoncée, comme ça ils peuvent vérifier que tout a bien été vérifié, et les Thaïs en souriant.
Certains Français rusés ont réussi à soudoyer des Thaïs équipés d’ordinateurs portables pour arriver à savoir, avant leurs voisins, ce qui se passe réellement derrière le mur de l’aéroport. Tous les téléphones portables sont déjà allumés, on tapote à qui mieux-mieux, ah oui en France ils savaient déjà, pendant que nous avalions nos plateaux repas et notre bol d’air sain décomprimé, les Thaïs « jaunes » avaient décidé de monter un comité d’accueil au Premier Ministre, qui était au Pérou et allait voir sa tête coupée, avec le sourire, sur les marches de l’aéroport… « Banane, commentent certains, tu parles qu’il va atterrir ici, pas fou le mec, hein… » On y va de sa politique, de son petit commentaire ; les spécialistes mondiaux ès-manifestations ne vont pas s’en laisser compter comme ça ! « Tiens, pour Sarkozy, ça pourrait être une idée, non ?… » Enfin, on passe le temps, quoi…
De vingt minutes en vingt minutes, on nous balade sur l’échelle du temps, et nous atteignons le cap des sept heures d’attente, quand enfin on ouvre les vannes de l’avion. Sortie triomphante, maintenant il va s’agir de bousculer à qui mieux-mieux, et de vérifier quinze fois qu’on ne s’est pas trompé de file. « On ne sait jamais, hein, des fois qu’on se retrouve dans le mauvais transit, hein !… » Ou qu’on rate le sandwich en caoutchouc et la bouteille d’eau, hein… Parce que c’est pas tout ça, mais il est déjà 14 heures heure locale, hein ! Eh oui, et on n’a pas encore franchi la queue des passeports, et après on doit récupérer nos bagages. « Ré-cu-pé-rer nos bagages, Léon ! T’as pas compris ce qu’il a dit le monsieur dans le micro ?!… » « Mais oui ! Même si on les avait enregistrés jusqu’à Bali ! » Vraiment il comprend rien, Léon…
Il n’y a rien à comprendre, de toute façon, juste à suivre, on nous met sur des rails comme sur des tapis roulants de bagages, presque, il n’y a qu’à suivre en digérant son décalage horaire, ce sera toujours ça de digéré. « Bienvenue en Asie ! », me dis-je, voilà qui va me mettre tout de suite dans le bain, pas de temps perdu en réadaptation et autres luttes de nature contre-culturelle et de culture naturalisée, pas de prise de tête et d’efforts, en d’autres termes : la règle est simple sur ce continent-ci, se laisser aller et prendre ce qui vient comme ça vient, après tout il y aura bien quelque chose à en tirer…
Le troupeau de moutons atteint enfin la bergerie des bagages, le problème c’est que vingt-neuf autres Boeings se partagent déjà le râtelier, il va falloir être patient donc pour la distribution. Trois petits râteliers roulants d’aéroport domestique pour trente Boeings, évidemment ça va être la guerre des moutons…
Les Espagnols, ces enfoirés, occupent le terrain bruyamment, où c’est qu’on leur a appris à chuchoter, à ceux-là, c’est pas possible… En plus leur Boeing est vidé après le nôtre, on leur a dit au micro ! Ils peuvent pas écouter comme tout le monde, non ?! Non mais regarde celui-là, il a carrément posé trois caddies contre le tapis, à lui seul il bloque deux mètres d’accès ! Attends, je vais lui expliquer la vie, moi…
Certains ont franchi la bande du tapis, c’est vrai que dans cet espace en forme de Babybel écrasé inutilement inutilisé, on respire sûrement mieux… Il y a des groupes de touristes, on leur parque leurs valises dans des coins, il y a des papiers scotchés aux murs partout, avec des indications plus ou moins contradictoires, mais on s’en fout, parce qu’il y a aussi tout un tas de personnel de la Thaï en habit violet à embêter, on peut leur poser vingt fois la même question, ils répondent toujours calmement, toujours souriants…
Ah, un tel est journaliste ? Je vais aller lui demander s’il en sait plus sur la situation… Vingt-quatre heures ? Quinze jours ? On entend de tout… Il n’en sait pas plus lui-même, juste qu’il est en train de décommander tous ses rendez-vous de la journée. Tout comme ces professionnels du mobilier de jardin, venus enquêter sur les usines de leurs fournisseurs en Chine, au Vietnam et en Indonésie, qui sont déjà en train de comprendre qu’ils vont en fait devoir enquêter sur la qualité des hôtels cinq étoiles de Bangkok… Et peut-être sur les trains et les gares du Cambodge, car ce pourrait être le moyen de rejoindre Saigon le plus efficacement, certains sont déjà en train d’échanger des combines.
Dix-huit heures, bagages récupérés, prochaine étape : sortir de cet aéroport… Et arriver à rejoindre un hôtel, parce que la douche et le lit se font sentir de plus en plus pressants, de même qu’un peu de nourriture, et si possible du silence mais ça il ne faut pas trop compter dessus à Bangkok. Autant on trouve à manger, sous toutes les formes, y compris celle d’insectes grillés, à tous les coins de demi-trottoirs, autant le silence et la fraîcheur se monnaient cher.
Ca tombe bien, parce que la Thaï nous emmène dans un endroit cher. Après quelques quarts d’heures supplémentaires d’empoigne et de navigation adroite du chariot parmi ce qui embue un tant soit peu la sortie de l’aéroport − chariots, sacs, propriétaires des sacs, bus, minibus, agents, tout ça en totale désorientation −, j’arrive à me greffer sur un petit groupe, nous avons trouvé un sauveur, un Franco-cambodgien qui parle le thaï et négocie pour nous un minibus, direction l’hôtel « Ambassador ».
Le sauveur nous assiste pour l’opération « check in », on se raccroche les neurones une dernière fois, après quarante-huit heures de veille, pour remplir les petits papiers, puis on nous donne des coupons pour le dîner et le breakfast, et nous voilà dans, comme l’indique l’emballage de la petite carte qui sert de clef, notre « home away from home ». Tous les hôtels, et même les guesthouses, prétendent toujours se substituer à un home, je suis pour ma part dans une période de manque, côté home, ayant récupéré dix jours auparavant, enfin, à Paris quelque chose que je peux appeler mon chez-moi, et piaffant à l’idée de retrouver ce qui s’appelle wo jia en chinois, my Chinese home, Kunming… Mais bon, je vais faire de mon mieux pour profiter à fond de l’Ambassador, puisqu’ils m’y invitent…
Je ne tarde pas à trouver le chemin de la piscine, guidée par un instinct dont je m’étonne parfois moi-même. Cette base nautique et son fonctionnement étant bien localisés, j’établis rapidement des repères annexes sûrs, le cyber café, le programme des cours de yoga gratuits de la semaine, le « business center » où certains ont compris, et fait passer le mot, qu’on pouvait demander au personnel d’appeler pour nous la Thaï, ce qui évite de s’énerver en vain sur son téléphone dans la chambre en écoutant un disque d’attente dont j’ai encore la musique en tête… Je pousse parfois des portes juste pour voir, c’est un monde, cet Ambassador, on trouve des boutiques de tapis afghans tenues par des Sikhs et bardées d’inscriptions japonaises, un pub vide où chaque soir néanmoins sonne la Brit pop d’un groupe thaï, plein d’ardeur face à un parterre de chaises aux ailes jetées en vrac dans l’ombre ; des responsables de la « sécurité » posés négligemment dans certains courants d’air, devant des petites tables d’appoint, avec des téléphones dont on se demande d’où ont pu être tirées les lignes. Il y a un monde qui vit là, dans le marbre et la lumière d’intérieur, en continu, et un autre monde qui le traverse, en frôlement de semelle mal réglé, provisoire, transitoire, décalé, à peine connecté du regard à ce fond marbré et dormant ; monde de passage, somnolant lui aussi, feutré comme les portes élastiques des ascenseurs, mais travaillé d’une autre lumière dans les yeux, celle d’un drôle d’ailleurs, celle d’un dehors de derrière les frontières ; celle d’un Autre qui peine à se conserver intact, sans nausée, à l’intérieur du corps… Forcément criard et décalé, ce monde, sur l’autre monde, le démodé de marbre et de néon. Toujours trop diversifié, trop bariolé, pour pouvoir être appréhendé d’un seul œil, pour pouvoir coller à aucune esthétique limitée. N’ayant pas le désir de coller, quoi qu’il en soit ; juste celui de passer, et de s’effeuiller le moins possible, le long des murs du passage…
Ma chambre est au dix-neuvième étage, j’ai une vue imprenable sur le Marriott, le Grand President et plein d’autres tours aux audaces rivales en termes d’architecture, et le sky train qui serpente au milieu de tout ça. De temps en temps je tente des expéditions pour regarder de près ce qui se passe sous le sky train, histoire de souligner le contraste entre ma salle de bain en marbre et la vie du trottoir thaï, puis je reviens, tout tranquillement, reprendre ma position de touriste en attente, bel et bien « lost in transition », on dirait.
La vie s’organise, on se salue poliment dans l’ascenseur, on opine ou cligne de l’œil, suivant les nationalités, pour se faire comprendre que, eh oui, on est soi-même aussi « en transit » : « same boat, hey ?! », clame certain Canadien ; « you tooo arrre waiding forr yourrr plane ? », sourit parfois bien large un Indien ; « Ouitche flore ? », demande quelqu’un, « ah, you ar frenche ? », je demande . Les Pakistanais ne rigolent pas, ça n’a pas l’air de les amuser, ce petit séjour forcé. Ou alors est-ce qu’ils ne s’amusent jamais de rien ?… Ou alors ils n’ont pas envie de jouer les relations internationales cordiales sur tapis d’ascenseur, quand le monde entier vient de les accuser d’avoir bombé Bombay…
Eh oui, de vedettes numéros uns sur BBC World ou CNN International, nous passons dès le lendemain de notre arrivée numéros deux, car Bombay est entré en scène. On est obligé de se taper toute la série sur le Taj Mahal avant d’avoir, enfin, deux minutes d’info sur notre propre situation, et des images, s’il vous plait, enfin, de ces fameux Thaïs jaunes qui squattent l’aéroport. C’est la fête là-bas dis-donc ! On s’amuse gaiement, tout de jaune vêtu, et on partage ses vivres en riant. Ca a l’air plutôt sympathique.
A vrai dire, notre Ambassador prend des airs de fête lui aussi, les jours passent, puisque de jour en jour on nous explique que « maybe tomorrow !… », et cela devient ce que peut-être étaient les séjours longue durée dans les hôtels de plaisance au début du siècle : la grande colonie de vacances. On se fixe des objectifs pour la journée, obtenir un matelas au soleil à la piscine, et trouver le moyen de le garder discrètement pendant qu’on va manger ; se ruer à temps sur une table proche du buffet, trouver le bon créneau horaire le matin pour récupérer ses coupons repas du jour sans faire la queue. On réfléchit au moment le plus adéquat pour se faire faire un massage, et on se renseigne précisément auprès de ses coré-légionnaires sur le meilleur endroit, le meilleur tarif. Le grand objectif restant tout de même d’arriver à obtenir une place dans un avion, mais celui-ci on commence à comprendre qu’il ne faut pas l’espérer trop fort, trop tôt. On se mobilise quand même un peu pour lui, histoire de se donner bonne conscience : on va perdre une journée par-ci dans les locaux de Thaï Airways à l’autre bout de la ville ; on en perd une autre à une « réunion » organisée paraît-il dans un hôtel, qu’il va s’agir de trouver, voilà qui constituera une chasse intéressante ; on envoie des mails inutiles à son assurance, ou à l’ambassade ; si l’on est français, on va manifester à l’ambassade, tant qu’à faire (il n’y a pas que les Thaïs qui savent manifester, qu’on se le dise !) ; on téléphone deux fois par jour à sa compagnie aérienne, à l’heure de la digestion puisque de toute façon il n’est pas bon de fréquenter la piscine à ce moment là : aller, une petite séance de téléphone musical, c’est toujours meilleur pour la santé…
Le personnel de l’hôtel est en ébullition, on leur a expliqué sans doute qu’il fallait maintenir tout ce petit monde dans le bien-être et la bonne humeur absolus, faute de quoi l’honneur de la Thaïlande serait perdu. Et puis les Thaïs aiment bien la détente et la bonne humeur de toute façon, et ils aiment s’amuser, et là c’est une occasion de s’en donner à cœur joie, tous ces gens de tous les pays, de toutes les langues, qui évoluent l’air paumé dans les couloirs, entre les plats du buffet multinational, réunis soudain sous la bannière nouvelle de « stranded » (bloqués) − le mot, notre étendard, est sur toutes les bouches…
Au bout de quatre jours, on nous installe un sapin de Noël géant dans le hall, avec un petit Père Noël et des rennes dorés qui volent au plafond. Au bout de six, c’est « Be happy ! » qui s’inscrit en lettres de lumière, dehors, dans la cour, sur un joli petit wagon de train, ou peut-être est-ce un tuk-tuk, à bien y réfléchir, en tout cas ce n’est pas un avion, la plaisanterie eût été de mauvais goût… Deux jours plus tard, c’est un véritable chalet norvégien qui a pris toit dans l’entrée, couvert de vitrines de chocolats et de ginger breads bardés de smarties. Sa fausse neige en ouate de polyester, au faît, bat légèrement au vent de la climatisation… On se gèle, dans cet hôtel, il faut dire, alors la Norvège à l’honneur, pourquoi pas.
La bûche de Noël entre au menu du buffet, et nous commençons sérieusement à nous demander si l’on n’est pas en train de nous convier à rester jusqu’au 25 décembre.
Le 7 décembre, cependant, après un dernier petit coup de fil à la Thaï à 5 heures pour bien vérifier une dernière fois que tout a été vérifié, je fais des adieux matinaux à l’Ambassador. On se tombe presque dans les bras les uns des autres avec le personnel de l’hôtel tant on a appris à faire connaissance. Ils maîtrisent tout de ma manie de boire de l’eau chaude (puisqu’on est en Norvège, autant rester cohérent…), de mes tentatives pour économiser les lavages de serviettes à la piscine (tentatives vaines), de mon inclinaison de la tête quelque peu chinoise en préparation, en tout cas pratiquée avec force répétition, et plaisir authentique…
Des Chinois, enfin ! Il n’y en avait pas à l’hôtel… Dans l’aile 9E de l’aéroport, ça y est, il y en a plein. Equipés de paquets de duty free jusqu’au sommet de la tête, joyeusement remuants, plus modérément souriants toutefois, ou souriants, disons, en réponse uniquement à des stimuli, et cela fait du bien ces retrouvailles avec quelque chose de plus amusé, de plus authentiquement enjoué peut-être. La Thaïlande endort mes sens. La Chine les réveille en moins de temps qu’il n’en faut à un plongeur pour se remettre à respirer après une longue apnée…
Arrivée à Kunming, je me rends compte que je sais parler chinois, mieux qu’avant, et j’en conclus que la jachère a du bon… Je réapprends à faire la queue pour un taxi, avec quarante-cinq kilos de bagages ça peut aider car on peut placer judicieusement les paquets autour de soi pour bloquer les tentatives de ses concurrents. Je respire un bon coup l’air sec et pollué de la montagne, et tandis que je traverse la ville pour rejoindre mon Ni Dou Ye, je me mets à pleurer d’émotion… Décidément, depuis 2003 que j’ai eu la bonne idée de venir mettre un pied en Chine, à chaque fois que je dois refaire ce mouvement, les larmes, la joie et toute une forme d’émotion complexe autour doivent se mettre en ménage…
La ville est certainement moins éclatante en termes de couleurs que Bangkok – plutôt gris poussière et beige terre, à vrai dire ; plutôt moins brillante que Paris en termes de… brillance, mais qu’est-ce qu’elle me plaît… Finalement, il semble plus simple de réintégrer Kunming après six mois de pause, que Paris après deux ans d’éloignement… C’est comme enfiler des pantoufles, d’une certaine façon… C’est le cas de le dire, car le climat n’est pas tout à fait aussi norvégo-tropical qu’à Bangkok, ici c’est dedans et dehors qu’il fait froid, je n’ai pas oublié.
Troisième hiver à Kunming qui commence, j’ai acheté avant-hier, pour fêter ça… un troisième radiateur ! D’où la rallonge électrique, élément complémentaire incontournable vue la commodité du système mural. Un modèle chauffant sobre, du genre bain d’huile, pour rester dans la gamme que j’avais commencé d’établir. Neuf ailerons, dit l’emballage, surface chauffante optimale… J’ai résisté au modèle « fausse cheminée » sur lequel m’orientait compulsivement la vendeuse, par culte tout chinois de l’harmonie intérieure, et augmenté simplement une fois encore de 500 watts : 1500, 2000, 2500 watts, j’ai tout à présent en magasin.
Le nouveau venu s’épanouit chaleureusement au milieu du salon, à ma plus grande joie, créant des petits nuages d’air flouté autour de lui. Je passe de temps en temps la tête et les bras dans la chambre laissée fermée, en témoin isolé, pour me rassurer concrètement sur le fait que cet achat servait bien à quelque chose. J’ouvre le frigo également pour évaluer les contrastes ou les similitudes. Et je reviens à la contemplation de l’objet magique et de ses vapeurs de mirage, me disant que la chaleur est finalement si rare dans ces intérieurs de béton, que l’on en vient à la voir même…
A vrai dire, Kunming a, me semble-t-il, le don de faire voir beaucoup de choses. Je me sens le regard aiguisé par ici, les sens aiguisés à vrai dire, sensibilisés, éblouis par les particules presque palpables qui flottent dans l’air, le soleil cru sur les montagnes, les flux inquiétants qui passent et déclenchent parfois, j’y suis habituée maintenant, une crise de larmes d’acidité ou de vent trop pointu. Je vois et me sens moins vue, ressens moins fort le poids de ces regards peut-être un peu moins interrogateurs, parce que je sais, peut-être, et le transpire, un peu mieux à présent ce que je fais ici : je veux élargir ma pensée et ma cage thoracique, intégrer jusque dans mon sang d’autres façons de voir, et les Chinois ont de ce côté-ci une largeur toute surprenante, capables de faire cohabiter en eux et autour d’eux les systèmes jugés chez nous les plus incompatibles − le beurre et l’argent du beurre, le cercle et le carré, la colère et le sourire, le « mensonge » et la « vérité », les règles et leur contournement, les autoroutes et les vélos. Le soleil éclatant et le froid.
J’espère apprendre, bel et bien, ici, à activer le chauffage intérieur, comme cet ancien coolie du Sichuan vu dans un reportage allemand sur le Yang Tse, qui explique comment il devait jeter sa chemise et traverser le fleuve à la nage pour raccrocher des cordes de traction à des roches, tout en psalmodiant pour lui-même , « bu leng ! bu leng ! bu leng ! » : « même pas froid, même pas froid, même pas froid ! »… Damart n’eût pas mieux fait pour sa publicité…
Bu leng, bu leng, bu leng, donc, et en avant pour un troisième hiver haut en montagne et couleur ! Le soleil se couche à l’horizon, et les klaxons chantent, c’est l’heure douce de Kunming… J’ai l’impression qu’il n’y a plus que la forme des immeubles sur ce fond jaune descendant, et celle du son des transports, tout aussi découpée, tirée d’antennes et de petites pointes hérissées, sur la masse qui roule, tapie, en sourdine… Cœur sombre campé au sol, pointes jaunes et or, sonores, fichées comme des codes mécaniques : la carte musicale et spatiale de Kunming…
C’est curieux, d’avoir cette fois une base matérielle solide à Paris, de savoir que je suis, ici, bel et bien étrangère, je me sens plus facilement chinoise… Curieuse, la vie, décidément. Merci à elle en tout cas !…
[1] étranger
Hello Pauline,
Eh bien si je comprends tu esrepartie en Chine après que nous nous soyions aperçue deux fois à Paris. Je crois que lorsqu’on entre dans ce pays on chope le virus et on revient plus facilement qu’on ne le quitte. J’ai autours de moi des copains de copains qui sont des amoureux de la chine, de sa cuisine et de ses traditions !
Moi j’y voyage par personnes interposée et ce n’est pas désagréable.
Plein de bises et très bonnes fêtes de fin et de début d’année.
A bientôt
Amitié, Nicole
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Bonjour,
Tres belle description de Kunming…bu leng haha